Un café de bon matin

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Le lendemain matin, Andrej descendit la rue principale du village pour aller ouvrir l’église. Il y avait un vent du tonnerre, ce qui poussait les gens à se discuter des dernières nouvelles en hurlant devant le parvis.

- Ah oui oui, six morts !

- T’es sûr que c’est pas quatre ?

- Peu importe, c’est un taré ! Il tue que des gamines entre 13 et 17 ans !

Andrej fit comme si le vent l’avait empêché d’entendre de telles inepties et ouvrit la porte de son église comme la porte d’une salle de classe à des collégiens. Il avait décidé, quelques années plus tôt, de consacrer davantage de temps à sa communauté. La vie de l’Eglise ne devait pas, selon lui, s’arrêter à la liturgie du dimanche mais avoir lieu tous les jours. Aujourd’hui, par exemple, il ouvrait son église aux chômeurs et aux sans-abris pour qu’ils puissent partager un temps un peu plus informel que dans le cadre administratif et un peu moins solitaire qu’à l’accoutumée.

La mort de son fils aîné pendant la guerre avait laissé à Andrej un vide, alors se lancer à corps perdu dans le travail pastoral avait été pour lui un véritable antidote. Aujourd’hui, donc, c’étaient les chômeurs, mais il avait également les malades du jeudi et du vendredi, les confessions du mardi, ou les enfants en rattrapage scolaire du mercredi après-midi.

Andrej croyait sincèrement que les hommes étaient capables de bonté, même s’ils s’étaient perdus une première fois. C’est ce qui l’avait motivé à devenir clerc, alors même que sa famille le poussait activement vers une carrière militaire.

Mais en entrant dans l’église ce matin-là, une pensée inattendue traversa son esprit : quelqu’un, quelque part dans la région, avait tué trois personnes. Quelqu’un de peut-être aussi ordinaire qu’un homme qui vient boire un café un lundi matin à l’église locale.

Andrej alluma les bougies de l’autel pour tenter d’ôter ses lectures récentes de son esprit. La matinée passa ensuite lentement. Le vent continuait de secouer les arbres du parvis. Andrej avait disposé quelques chaises près de l’entrée et préparé un grand thermos sur une petite table. A côté, deux gâteaux préparés par une paroissienne se firent piller par les premiers venus.

- Ah mon père, il faudrait que les hosties soient comme ça !

- On aurait plus de monde le dimanche, pas vrai ? répondit-il en souriant.

Les hommes parlaient entre eux et avec le prêtre du travail qui manquait, des prix qui ne faisaient que monter, et parfois de la guerre dont certains ne semblaient pas être tout à fait revenus. Andrej écoutait, posait quelques questions, et souriait souvent. C’était ce qu’il savait faire de mieux : écouter les gens. Un peu plus tard, la porte grinça à nouveau.

- Bonjour, mon père !

C’était Katarina, celle qui avait fait les gâteaux. Elle avait 50 ans et était mère de trois enfants. C’était une chrétienne dévouée qui avait toujours aidé le père Andrej à l’office et l’une des seules à l’assister aussi dans ses activités hors-dimanche. Grande, mince, les cheveux sombres attachés en un chignon et le teint pâle, elle était l’incarnation même de la personne toujours là quand il faut.

- Bonjour Katarina, dit-il avec sa chaleur habituelle. Tes gâteaux ont eu un grand succès, comme d’habitude !

Elle posa le sac qu’elle transportait sur la table.

- J’ai fait un peu de soupe en plus ce matin. Je me suis dit que vous auriez peut-être faim sur les coups de midi…

Les hommes assis près de la porte la saluèrent et la remercièrent chaleureusement.

Andrej observa la scène avec un sentiment familier de gratitude. Des gens comme Katarina le rassurait complètement quant à sa foi dans le genre humain. Il remercia Dieu en son for intérieur, car elle venait de faire s’évaporer ses doutes du matin.

Alors, les discussions reprirent de plus belle. On parlait de la météo, des travaux de la route départementale, des récoltes qui s’annonçaient mauvaises cette année… Et puis, l’un des hommes mentionna les meurtres.

- Vous avez entendu cette histoire de corps retrouvé à Zidruszka ?

Le silence se fit presque immédiatement.

Katarina ne leva pas la tête. Elle servait à manger à ceux qui avaient déjà faim.

- Oui, dit-elle simplement.

Un des hommes grimaça et fronça les sourcils

- Encore une saloperie qu’il faudrait pendre, tiens.

Katarina posa la louche et releva les yeux.

- Pendre les gens… répéta-t-elle doucement, un léger sourire aux lèvres.

Sa voix n’était ni choquée ni indignée, mais plutôt réfléchie, rationnelle.

- Vous pensez vraiment que ça empêcherait quoi que ce soit, vous ?

Les hommes haussèrent les épaules.

- Ça ferait un bon exemple en tous cas.

Katarina continua de sourire.

- Ceux qui vont jusqu’à faire genre de choses n’ont pas peur des exemples…

Andrej la regarda un instant.

- Et à quoi pensent-ils, selon vous ? demanda-t-il.

Elle essuya ses mains dans un torchon.

- Je ne sais pas… répondit-elle. A rien, sans doute.

Elle reprit son sac.

- Enfin… je dois y aller. J’ai promis de passer voir madame Petrovic.


Elle salua tout le monde et sortit sans plus attendre, et alors que la porte se refermait derrière elle, la conversation reprit de plus belle. Seul le père Andrej avait l’air troublé. Mais bon, le propos de Katarina n’était sans doute rien de plus que l’indifférence des gens qui ont autre chose à penser.

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