Chapitre 2 : Rencontre
L’homme avait un visage pâle couvert de poussière et de sang séché et marqué d’une fatigue écrasante. Ses longs cheveux gras complètement désordonnés retombaient autour de ses yeux marrons fatigués, comme s’ils réclamaient eux aussi un peu de repos.
Ehra le regardait, en silence. Puis détailla lentement son équipement.
Dans son dos reposait un grand sac sur lequel on apercevait des couvertures attachées sur le dessus, et un matelas roulé en dessous. Le bouclier pendait à l’avant du sac, cognant parfois contre des objets divers qu’elle ne reconnaissait pas. Ehra remarqua également quelques flèches disposées dans une sacoche cousue à même le sac sans la présence d’un arc.
Sur son ceinturon droit pendait une vielle épée dans son fourreau qui avait perdu le cuir de sa poigne et le pommeau cassé. Très certainement inconfortable à manier. A gauche, une dague était présente sur laquelle elle posait longuement son regard.
La lame luisait d’une couleur bleue identique à celle de sa tresse de cheveux.
L’armure de cuir montrait des traces de combat qui devaient être ardus. Sa vision se stoppa sur une large entaille dans l’épaulière gauche qui laissait entrevoir un bandage tacheté de sang sur sa peau. Ses jambières et bottes étaient plutôt bon état si l’on devait les comparer à son armure, bien que la couleur de celles-ci fussent très différentes. En reniflant, elle comprit que son odeur immonde aurait pu faire fuir n’importe quel animal canin. Néanmoins, cet homme dégageait une impression de solidité comme Ehra n’avait jamais vu auparavant.
— Vous comprenez ma langue jeune femme ?
Ehra ne répondit pas. Elle était stupéfaite de voir quelqu’un avec une couleur de peau différente de la sienne, en plus d'être un homme très grand. C’est avec une grande gestuelle communicative qu’il se présenta.
— Je. Suis. Rodric. Je suis Rodric. Rodric.
Elle hésita un peu avant de répondre.
— E… Ehra. Je m’appelle Ehra
— Bonjour Ehra. Pouvez-vous m’indiquer où nous sommes ?
Ehra paniquait, elle entendait ses paroles sans les écouter.
— Tu… Tu es gravement malade. Il faut que tu consulte un alchimiste pour te faire soigner. Je pense que cela est l’air très grave, ta peau est blanche comme les nuages sous beau temps.
Rodric resta stoïque quelques instants. Il essaya de retenir un pouffe de rire qui lui échappa. Il se pencha légèrement vers l’avant puis se laissa prendre dans son fou rire incontrôlable.
Pendant plusieurs secondes, Ehra se demandait si la démence ne l’avait pas atteint. Ne connaissant pas sa maladie et de la contagion possible, elle fit lentement quelques pas en arrières.
Rodric essuya du revers de sa main les larmes qui coulaient encore de ses yeux et reprenait calmement sa respiration.
— Et bien, tu m’as bien fait rire ! Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu un échange aussi drôle que court ! Mais je te rassure, tout va bien de mon côté ! En fait, c’est plutôt moi qui suis surpris de voir quelqu’un avec la peau mate comme la tienne. D’où je viens, ça n’existe presque pas. Ça n’existe nulle part d’ailleurs, tu dois être unique. Sans doute à force de passer du temps en soleil, ta peau a fini par bronzer d’une manière spectaculaire !
— Il y a d’autres gens comme toi ailleurs ? J’ai du mal à te croire. Dans mon village on est tous pareil, plus ou moins foncé. Je pense réellement que tu es malade.
— Je t’assure que je vais très bien. Et oui, on est quelques-uns à avoir cette couleur de peau… Cependant, je n’ai jamais parcouru le monde pour les compter !
— Le monde ? C’est quoi, ça ressemble à quoi ?
— Drôle de question. Je suppose que tu n’as jamais quitté ton village, vu la tête que tu fais en regardant ma peau.
Il réfléchit quelques secondes avant de reprendre.
— Le monde… c’est difficile à expliquer. Imagine que tu récoltes une montagne de fruits et que tu les ranges tous dans un grand placard. Chaque fruit représente un peuple, une ville ou un village différent.
Quand tu voyages, c’est un peu comme si tu tendais la main au hasard pour en choisir un.
Il haussa légèrement les épaules.
— Parfois, tu tombes sur un fruit délicieux. Tu rencontres de bonnes personnes, tu manges bien, tu ris, tu dors tranquille.
Mais la plupart du temps… le fruit est pourri. Ou rempli de vers.
Son regard se perdit quelques instants dans les plaines.
— Voilà ce qu’est le monde. Une immense réserve pleine de choses magnifiques… et d’autres qu’il vaut mieux ne jamais approcher.
Ehra leva un sourcil, décontenancée. Elle leva les yeux en l’air afin de mettre une vision sur ce qu’elle venait d’entendre, en vain. Ces signes n’ont pas échappé à Rodric.
— Je vois que je t’ai fait perdre la tête ! Mais dis-moi, où sommes-nous ? J’ai cru comprendre que vous étiez plusieurs ici ?
— Oui, Je vis dans un grand village appelé Calomia, un peu plus au sud d’ici où je passe mes journées à travailler auprès des gloutres. Mais je passe malgré tout du bon temps avec ma famille et mes amis.
— Calomia ? Je ne connais pas. Vous êtes nombreux ?
— Oui, nous sommes nombreux.
— Et ben ça alors. Si un jour on m’avait dit que je rencontrerais un peuple d’ama-... Non ça ne peut pas être ça…
— Des quoi ?
— Amazones. Des êtres vivants à la peau mate comme la tienne. On en rencontre plus de nos jours au nord d’ici. C’est comme ça qu’on vous appelle dans nos pays, votre peuple est connu dans nos livres. Moi je ne suis pas un Amazone par exemple.
— Oui, je sais bien que je suis une amazone ! Mais tu es quoi alors ? Un gloutre sans poils ?
— Et non, je suis un humain.
— Un humain ? Donc les humains, vous vivez dans la forêt des arbres géants en lisant des livres d’histoire sur ma famille et mes amis alors que nous ne voyageons pas ?
— Je suppose que tu veux parler des Crozènes. Et non, je vis encore plus au nord, dans une petite ville de quelques milliers d’habitants. Et toujours non, nous ne lisons pas votre vie présent, mais plutôt celle passée. Ou plutôt, elle nous était comté lorsque nous étions enfant.
Ehra resta la bouche ouverte. L’information qu’elle venait d’entendre traversa son esprit comme un éclair.
Des milliers d’habitants.
Elle essaya d’imaginer autant de personnes réunies au même endroit pendant un renouveau. Autant de maisons. Autant de vies, de voix de cris ou de pleurs. Calomia lui avait toujours semblé immense, alors cette simple pensée d’un amas de personnes aussi grand lui donna presque le vertige.
— Petite ville de quelques milliers d’habitants ? Mais nous sommes une bonne centaine ici ! J’en était sûr ! Nous ne sommes pas seul ! C’est loin ? Vous êtes tous blanc comme toi ? Est-ce vrai qu’il y a des divinités ? Il y a d’autre ville comme la tienne ? Pourquoi es-tu là ? Pourquoi es-tu blessé ? Pourq-
— Hop hop hop, doucement jeune fille. Tu poses beaucoup de questions. Et je serai ravis d’y répondre, en échange d’un repas et d’une nuit dans un lit…
— O-Oh, je comprends. Venez avec moi, nous allons voir la Draktala !
— Qui est Lapratala ?
— La Draktala, notre décideuse pour encore 4 saisons !
— Donc, c’est donc votre cheffe. Et bien… Allons-y…
Elle remarqua que Rodric semblait hésiter. Elle s’apprêtait à lui demander pourquoi mais ne voulant pas l’offenser plus que nécessaire avec ses questions, elle se ravisa.
D’un saut puissant porté par l’excitation du moment, Ehra s’élança bien plus haut qu’elle ne l’aurait voulu.
Lorsqu’elle retomba, son large débardeur et le tissu léger de son jupon se soulevèrent sous le mouvement, dévoilant brièvement sa poitrine ainsi qu’une bonne partie de son corps, ce qui poussa immédiatement Rodric à détourner le regard.
Dans les plaines d’Orahm, les températures restaient élevées une grande partie de l’année. Les amazones, naturellement résistants à la chaleur et habitués à vivre avec peu, ils portaient donc des vêtements simples et légers.
Ehra portait un jupon blanc maintenu à la taille par une simple cordelette, ainsi qu’un débardeur très ample s’arrêtant juste au-dessus du nombril et laissant largement respirer la peau. À ses pieds, de petites sandales de bois étaient maintenues par des lanières de cuir soigneusement nouées autour de ses chevilles.
Elle entama la marche vers Calomia, suivie de près par Rodric. Ce trajet silencieux permit à ce dernier d’observer les alentours. Il découvrit une région calme, coupée du monde, hostile aux humains à cause des températures élevées qui, d’ailleurs, commençaient lourdement à lui peser maintenant qu’il était sorti de la forêt.
De longues plaines s’ouvraient devant lui, parcourues de champs servant à l’agriculture des habitants. Il reconnut rapidement plusieurs sortes de céréales, alimentées en eau par des rivières s’écoulant à vive allure à travers un système d’irrigation particulièrement ingénieux.
Plus loin, il distingua de grands oiseaux rappelant ceux que l’on trouve au royaume de Maines. C’étaient sûrement des Pilmuris venus se reproduire ici en paix. Rodric comprit immédiatement qu’il valait mieux éviter leur territoire s’il ne voulait pas finir en charpie.
— Vous chassez les oiseaux là-haut ?
— Où ça ? Ah, les Pilmuris ? Non, ils sont ici que quelques mois dans l’année. Ils vont bientôt repartir. C’est un problème d’ailleurs, ils ont tendance à attaquer notre bétail lorsqu’ils chassent. Mais, nous savons nous défendre contre ça maintenant !
— Ah oui ? Je suis surpris que votre peuple puisse repousser des Pilmuris.
Ehra s’arrêta nette et lança un regard noir vers Rodric, qui comprit instantanément qu’il aurait dû réfléchir un peu plus avant de parler.
— Que veux-tu dire par là ? T’es plus sale qu’un chien s’étant roulé dans la boue, puant plus que nos lisiers de gloutre et tu es habillé comme une période gelée d’hiver alors que nous sous un soleil de plomb, et tu penses être plus malin que nous ?
— Euh… Désolé. C’est juste que ces vêtements me… Me perturbe. Chez nous, ils sont rare les habits de la sorte… Et ceux qui en ont, ne sont pas des guerriers...
— Quel est le rapport d'être un guerrier ou non ? Sache que sur les périodes de grande chaleur, nous ne sommes pas habillés du tout, et on repousse tout de même les pilmuris. Si ça te gêne, je peux les retirer ces vêtements !
— Oh je te supplie de les garder !
— Et pourquoi ?
— La nudité est taboue dans mon peuple !
— Taboue ? Sache que chez nous, il n’y a aucun problème avec ça. Tu vas devoir t’y habituer. Tu croiseras de nombreuses personnes nues par ici. Je ne comprends vraiment pas pourquoi cela pose problème. Notre corps dégage déjà suffisament de chaleur, et nous vivons dans une zone très chaude. On ne va pas s'encombrer de l'inutile.
Ehra pencha légèrement la tête en levant un sourcil. En deux mouvements fluides et simples, son haut et son jupon se retrouvaient sur son épaule. Elle reprit son chemin en regardant Rodric d’un air naïf.
— Aller, en route monsieur taboue !
Il détourna brutalement les yeux vers le sol, fixant le sol avec une concentration presque absurde tandis qu’elle continuait d’avancer comme à son habitude.
La jeune femme profita du soleil en avançant sur le chemin jonché de mauvaise herbe. Aucun échange verbal n’eut lieu le restant du trajet. Seulement quelques vocalises de musiques tribales étaient chantées par Ehra. Peu avant la destination de Calomia, ils croisèrent les premiers amazones. Certains se sont arrêté pour observer l’inconnu, avant de partir en courant vers l’entrée. Cela étonna Ehra qui n’avais jamais vu des réactions de ce genre.
Ils arrivèrent devant l’entrée du village. Aucun rempart ou barrière, seulement deux belles statues d’amazones flamboyantes portant un gloutre à bout de bras, ce qui formait une arche. Les sculptures étaient faites de pierre d’agate verte. On remarqua aisément qu’elles étaient entretenues soigneusement. D’un pas serein, ils passèrent l’arche. Quelques mètres seulement après avoir passer la porte, des cris de peur furent entendus. Ils s’arrêtèrent pour observer d’où provenait cet agissement.
C'était la panique générale. Des pleurs, des cris se dispersaient dans tous les sens. Des amazones se recroquevillaient derrière des charrettes ou se hâtaient dans leurs maisons. Une tension palpable s’installa très rapidement sur la place de l’entrée. Aucun monstre n'avait franchi l'arche puisqu'aucune bête ne rodait près des champs Seulement Rodric. Il se força à lever la tête et de sourire face à ce peuple qui découvrait un nouvel être vivant. Mais en vain. Rien ne pu calmer les habitant, effrayés. Non loin de là, sur le chemin, des hommes amazoniens venaient à toute allure pour interpeller Ehra et Rodric.
— Halte là ! On ne vous en connaît pas, rentrez chez vous !
L’amazonien qui s'interposait se nommait Drahèm. Un homme d’une cinquantaine d’années, puissant et respecté par ses pairs.
— Bonjour, je suis un guerrier perdu. Je me nomme Rodric. Je cherche de quoi me reposer un jour ou deux, et me ravitailler avant de reprendre ma route le plus vite possible. J’aurais également besoin de soin si possible, je suis blessé à l’épaule gauche. J’ai de quoi payer.
— Je ne vous ai pas demandé votre nom, et je n’ai que faire de votre demande ! Allez-vous-en !
Rodric perdit son sourire un instant, avant de reprendre calmement ses esprits. Il prit une grande inspiration et regarda Ehra, perplexe sur la marche à suivre.
— Les amis, écoutez-moi. Il est gentil, je l’ai rencontré près de l’étang. Il ne m’a pas fait de mal. Il a besoin d’aide, c’est uniquement pour quelques jours. Je l’amenais justement voir la Draktala.
— Ehra, évidemment ! Qui d’autre pour nous amener des énergumènes pareils ! Tu as franchi les arbres géants c’est ça !? Tu vas devoir répondre de tes actes devant l’assemblé !
— Mais non ! J’étais à ramasser de l’eau auprès de l’étang, je te le jure ! C’est Rodric qui est venu à ma rencontre. Je travaillais dur !
— Alors, en vérité, elle parlait à voix haute allongée sur un rocher en prétendant vouloir se battre contre des trolls…
Ehra regarda Rodric avec de grands yeux, et le dévisageait. Celui-ci avait très bien compris qu’elle mentait pour essayer de se sortir d’une mauvaise posture, mais il préféra dire la vérité afin d’essayer de gagner un minimum de confiance auprès de l'amazones.
— Des trolls !? Mais Ehra où est-ce que tu vas inventer tout ça !? Comment veux-tu te battre contre des trolls quand tu rêvasses au lieu de travailler convenablement !? On t’a encore aperçu ce matin à jouer avec les enfants ! Ce n’est pas ton rôle. Tu es assignée à l’élevage des gloutres, dois-je te le rappeler !?
Ehra baissa la tête et ne disait rien. Elle attendait la fin du sermon de Drahèm. C'était une habitude de se faire sermonner par Drahèm puisque la dernière fois datait de la veille. D'ailleurs, des sermons, elle y avait le droit presque tous les jours, que ce soit par Jahmy, Drahèm ou d’autres amazones. Elle ne faisait jamais rien de grave ou de dérangeant, mais elle passait ses journées à faire des filouteries.
— Tu vas venir avec moi et cet humain. On va rendre visite à la Draktala. Elle décidera quoi faire de toi et de cet homme !
— Humain ? Tu sais que c’est un humain ?
— Evidemment, ça se voit au premier coup d’œil. Tu l’aurais su aussi si tu avais été plus assidu à l’école jeune fille.
Ehra mit ses mains entre ses cuisses et détourna le regard avec un sourire forcé, la langue légèrement tirée comme pour esquiver la remarque.
— Rodric c’est ça ? Si vous souhaitez avoir une chance de pouvoir rencontrer notre cheffe, je vais vous demander de déposer toutes vos armes sur le sol. Nous nous mettrons en route uniquement quand vous aurez réalisé ma demande.
Rodric ne se sentant pas en danger face à un peuple sans protection ni armure ainsi que peu armé, excepté les 4 gardiens qui étaient équipé d’arme d’hast s'exécuta. Il prit le soin de garder dans sa manche une lame non visible en cas de soucis. les armes fut ramassées par un des amazniens guerrier.
— Bien, En route. Ehra tu passes devant, on va chez la Draktala. Moi je me mets derrière Rodric. Et pas de folie, je t’ai à l’œil.
Drahèm fit signe aux 3 autres amazoniens qui étaient avec lui afin de le suivre. Le chemin n’était pas très long, mais parut durer une éternité pour Rodric. Ils passèrent devant la stèle, qui interpella Rodric et qui fit une remarque.
— Vous avez des stèles mortuaires humaines chez vous ?
Cette phrase coupa le souffle de Ehra qui se retourna brusquement. Elle attendait une réponse.
— Je ne vous ai pas autorisé à poser des questions. Avancez.
Ehra était toujours bloquée. Le regard troublé, elle dévisageât Drahèm afin de le pousser à donner des détails. Mais celui-ci ferma les yeux et reprit sa marche et passa devant Ehra.
La porte de la Draktala étant à quelques mètres seulement. La rencontre était proche.

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