Chapitre 4 : Tourments
Tyana attendit que le dernier visiteur quitte la salle. Lorsque la porte se referma, il ne resta plus que trois personnes auprès d’elle, Moplie, Drahèm et Jahmy, dont le visage habituellement rieur s’était terni.
— Êtes-vous en accord avec ma décision ?
Les membres du conseil se regardèrent, comme pour décider qui parlerait le premier.
— Non. Je me suis déjà exprimée sur le sujet. Je maintiens mes propos, nous aurions dû le renvoyer dans la jungle verdoyante. Nous vivons sur ces plaines depuis plus de trois cent cinquante ans, coupés de toute civilisation pour échapper aux humains. Et toi, tu l’accueilles presque à bras ouverts ? As-tu perdu la tête Tyana ?
Jahmy vit un rictus amer et incontrôlé sur la bouche de la cheffe. Il n’avait rien dit jusqu’ici, et se permit de prendre position.
— Je suis plutôt en accord avec Tyana. Nous vivons dans notre cercle, mais nous avons aussi des informations de ce qu’il se passe. Le monde a changé, Moplie. Les humains se querellent encore, bien sûr, mais ils ne ravagent plus les frontières comme autrefois.
— Nous devons le tuer. Moplie a raison. Un mot, un seul Tyana, et je m’occuperai personnellement de cet individu.
— Je ne te donnerai pas cet ordre Drahèm. Pas tant qu’il se montre inoffensif. Au moindre faux pas, je reviendrai sur cette décision. En attendant, je te suggère de bien contrôler tes guerriers. Je ne tolèrerais pas la moindre blessure sur cet homme.
La main de Drahèm contracta l’arme d’hast qu’il tenait bien droite. Il n’aimait pas cette décision, bien qu’il soit trop loyal pour aller à l’encontre des désirs de Tyana, qui continua son argumentation.
— Qu’allons-nous devenir si nous ne commençons pas à changer ? Nous avons de moins en moins de nouveau-nés, et de plus en plus de décès. Nous devons aller de plus en plus loin pour récolter nos matériaux, nous manquons de main-d’œuvre pour les tâches du quotidien avec notre population qui ne cesse de prendre de l’âge. Qu’est-ce qui nous empêche, aujourd’hui, de nous ouvrir à nouveau aux autres peuples ?
Moplie se déplaça lentement vers Tyana, les bras derrière le dos.
— La purge Tyana. La purge. Mes propres parents, que leur Renouveau leur soit doux, te l’ont contée comme leurs parents la leur avaient contée avant eux. Comprends-tu que cette jungle est le dernier rempart de notre paix ? Et aujourd’hui, ce rempart vient d’être franchi par un humain. Pire encore, un humain du royaume d’Aeldor. Ce royaume à l’origine du massacre de notre peuple et de celui des Luméas.
— Je connais l’histoire Moplie. Nous n’avons pas disparu, les Luméas non plus.
— Les Luméas se sont réfugiés et se cachent, comme nous. Les elfes des Bois Éternels les protègent pendant que nous sommes sous la protection de la faune, la flore et les montagnes. Protégeons ce que nous pouvons. Et si cet homme donnait la position de notre village à son roi ? Notre temps nous serait alors compté.
— Mais les Luméas ne sortent presque plus de leur forêt. Et nous ? Que sommes-nous devenus ? Une poignée de familles vieillissantes au milieu des plaines. Une petite légion suffirait à raser nos maisons avant même que le soleil se couche.
Jahmy tira une chaise et s’y assit avec la lenteur, afin d’encaisser le poids de la discussion.
— J’ajouterai qu’ils ont même repris le commerce depuis quelques années maintenant. Ils reprennent le goût de la vie. Néanmoins, soyons pragmatiques. D’un côté, nous mourons à petit feu, c’est inévitable. Nous ne pouvons pas forcer les femmes à enfanter. De l’autre, le risque de se faire décimer n’est pas anodin. Mais il y a cet espoir qu’on vienne nous tendre la main. Tyana, tu vas devoir porter le poids de tes responsabilités dès maintenant. Le condamnons-nous, ou lui tendons-nous la main ?
La Draktala se leva lentement. Les longs colliers avec lesquels elle avait joué durant l’échange glissèrent contre sa peau et reprirent leur place sur sa poitrine. Son corset bordeaux capta la lumière orangée de la salle, projetant sur les visages de ses conseillers des reflets chauds, presque sanguins.
Tyana prit le temps de regarder chacun d’eux dans les yeux avant de parler.
— Je suis une guerrière amahrienne. Je n’ai jamais connu la guerre, c’est vrai. Mais je suis une battante. Comme vous. Comme notre peuple tout entier.
Son regard se durcit légèrement. Elle écarta les bras, comme si elle voulait rappeler à chacun d’eux qu’elle parlait au nom de tout un peuple.
— Nous ne sommes pas faits pour disparaître en silence, enfermés derrière nos peurs, à attendre que notre sang s’éteigne. Si nous devons mourir un jour, alors nous mourrons debout. Pas en suffoquant lentement dans notre propre refuge.
Elle marqua une pause.
— Et qui sait ? Peut-être qu’un jour, nos enfants pourront marcher vers le nord sans craindre d’être traqués.
***
Le chemin menant à la guérisseuse traversait plusieurs pâtés de maisons. Escorté par trois guerriers, dont Karem, Rodric ne se sentait pas à l’aise. Désarmé, entouré d’inconnus, il resta prudent. Par réflexe, son regard parcourait les alentours à la recherche d’une issue, d’un détour, d’un moyen de disparaître en cas de problème. Mais les options étaient maigres.
Les maisons de Calomia étaient basses et larges, pensées pour laisser le vent circuler avant que la chaleur ne s’y installe. Leurs murs d’argile conservaient la fraîcheur de la nuit, tandis que les toits de roseaux tressés débordaient largement sur les côtés, projetant une ombre douce autour des habitations. Les portes étaient rarement faites de bois. La plupart n’étaient que de grands voiles épais, noués ou rabattus selon l’heure du jour. Les fenêtres, hautes et démesurées, laissaient entrer la lumière tout en créant un courant d’air constant. Rodric comprit aussitôt qu’un village comme celui-ci brûlerait vite. Trop vite. Il garda cette pensée dans un coin de son esprit. Elle pourrait toujours servir. Il avait compris qu’il n’était pas le bienvenu sur ces terres. Le sort qu’on lui réservait restait incertain. Sa seule priorité était simple : survivre. Coûte que coûte.
Le village était animé en cette fin de journée. Le moindre pas de Rodric ne passait pas inaperçu. Lourdement escorté par les combattants amahriens, il avait tout d’une bête de foire aux yeux des habitants, mais cette escorte suffisait à éviter une panique générale. Les villageois l’observaient avec une curiosité craintive, mais aucun ne parvenait à soutenir son regard lorsqu’il croisait celui du mercenaire. Pour eux, le captif n’était pas seulement un être intelligent venu d’au-delà des plaines d’Orahm. Il était la preuve vivante qu’une autre civilisation existait.
La maison de la guérisseuse était devant eux. Karem appela l’alchimiste d’une voix rauque et puissante. Il était certainement l’un des ahmariens les plus grands et les plus larges de tout Calomia. Rodric ne l’impressionnait pas d’ailleurs. Sa voix s’accordait parfaitement avec son physique, mais surtout à sa grosse barbe touffue et mal peignée. Le voile d’entrée s’ouvrit.
— Qui vient déranger une dame à cette heure-ci ? Vous n’avez pas honte ?
L’amahra qui faisait son apparition était de petite taille pour une adulte de soixante-quinze ans. Ses cheveux châtains attachés en chignon portaient de légers reflets roses signe discret de la magie présente en elle. Ses formes un peu rondes révélaient sa passion pour la nourriture grasse et généreuse. Dans ses mains, elle tenait des fleurs de plusieurs couleurs, dont elle seule en connaissait l’usage.
— Bonsoir Kaely. La Draktala m’a demandé de t’amener cet humain afin que tu puisses le soigner. Peux-tu t’en occuper ?
— Bonsoir mon beau. Je préfèrerais m’occuper de tes gros bras plutôt que de cet humain dont je ne connais rien. Tu sembles souffrir, aurais-tu trop forcé aujourd’hui ?
— Ne m’ausculte pas sans ma permission, vieille bique.
— T’es plus vieux que moi, cervelle de pouk*.
Cet échange amical fit sourire les gardes. Kaely observa ensuite Rodric. Un regard plus sérieux s’abattit sur lui. Il sentait qu’on l’observait en profondeur. Il eut beau être couvert de vêtements, de sueur et de cuir usé, Rodric comprit que cela ne changerait rien. Kaely ne regardait pas son armure. Elle regardait ce qu’il y avait dessous.
— Alors, comment t’appelles-tu humain ? Que t’arrive-t-il ?
— Bonjour guérisseuse, je me nomme Rodric Valquois.
— Guérisseuse hein ? Je n’ai pas encore donné mon accord pour te soigner. Je pourrais très bien être appelée « tueuse » rien que pour toi.
Ces derniers mots rendirent Rodric nerveux. Lui qui était si calme jusqu’à présent sentit une aura meurtrière dans ces propos. Elle ne jouait pas seulement avec les mots.
— Puis-je savoir comment je pourrais potentiellement t’aider ?
— Je viens de la jungle verdoyante. Pendant mon périple, mes compagnons et moi avons croisé un gragmit. J’ai été blessé dans la bataille.
— Un gragmit, rien que ça ? Où sont les autres ?
— Morts.
— Et le gragmit ?
— Vivant.
— En voilà une bonne nouvelle ! Donc tu es en train de me dire que je devrais t’accueillir chez moi avec un gragmit au cul ?
Rodric afficha un air étonné. Non pas à cause de la question, mais à cause de sa vulgarité soudaine.
— Le gragmit ne devrait pas se montrer d’ici quelques jours, j’ai pris des dispositions pour m’en assurer. Cependant, je dois être soigné pour le combattre et le tuer. La Draktala m’a informé qu’une fois remis, quelques guerriers m’accompagneraient pour le chasser pour de bon.
Elle soupira. Cette bataille allait engendrer des blessés graves, voire pire. Elle allait avoir beaucoup de travail.
— Très bien. J’ai pour habitude de soigner ceux qui sont dans le besoin. Cela dit, je ne pensais pas soigner un humain un jour. Entre, retire-moi tes affaires puantes, laisse-les devant l’entrée et commence par aller te laver. Tu vas faire faner mes belles fleurs.
La femme regarda Rodric ôter sa panoplie de guerrier. Le moindre rictus de douleur, le moindre mouvement forcé, le moindre bleu sur son corps : rien ne lui échappait. Lorsqu’il ne se retrouva plus qu’en pagne, le bandage improvisé autour de son épaule attira aussitôt son attention.
— Je vais te retirer ce bandage mal posé. Celui qui t’a soigné ne devait pas connaître les bases de la médecine d’urgence.
— C’est moi qui me le suis posé. Seul.
— Il n’y a pas de quoi être fier. Les enfants de ce village sauraient mieux se débrouiller. Les humains n’ont pas l’air très adroits.
Kaely retira le bandage avec soin, sans la moindre hésitation. Plusieurs tours de tissu recouvraient son épaule. Un assemblage de plantes aléatoire avait été écrasé au mortier, puis étalé sur la plaie afin de réduire l’hémorragie. À la vue de cet affront fait à la médecine, Kaely secoua la tête avec dépit.
— L’odeur de ces plantes n’a rien de curatif. Et tu te dis mercenaire ? Tu n’iras pas bien loin sans quelques connaissances en plantes médicinales.
— Lorsque je voyage, je n’ai qu’un sac, pas une charrette. Je ne peux pas transporter tout l’attirail nécessaire pour couvrir tous les risques. Comment aurais-je pu prévoir qu’une griffe de Gragmit me transpercerait l’épaule ?
— Dixit le mercenaire chevronné. Rappelle-moi de ne jamais partir en voyage avec toi. La préparation d’un voyage se fait avec des connaissances, pas seulement avec du matériel.
— Je compense mon manque de connaissances par le maniement de l’épée.
— Ça porte très bien ses fruits, on dirait.
— Je suis peut-être blessé, mais je suis en vie. Vas-tu retirer cette bouillasse ou dois-je m’en occuper moi-même ?
Ils se regardèrent, tous deux agacés. Fronçant les sourcils, Kaely arracha d’un mouvement vif la pommade improvisée. La plaie apparut enfin. Son regard changea aussitôt.
— Gardes, laissez-moi seule avec cet homme. Je vais le soigner à l’intérieur.
— Hors de question de te laisser seule avec cet humain, Kaely !
— Dégage, je te dis. J’ai beaucoup à faire, et je n’ai pas envie que ton haleine puante vienne me déranger.
— Vieille bique ! Très bien, mais je reste dehors. Vous autres, placez-vous près des fenêtres. S’il tente de s’enfuir, sonnez la corne.
Rodric suivit la femme à l’intérieur de la maison. Une odeur agréable lui titilla les narines. Les murs étaient couverts d’étagères sur lesquelles reposaient toutes sortes de bocaux et de livres. De nombreuses plantes grimpantes, épaisses et touffues, dissimulaient presque la couleur des murs. Au centre de la pièce se trouvait une table chargée d’un bazar impressionnant, mais curieusement ordonné. Des tonneaux longeaient les murs, remplis d’objets de cueillette, de racines, de fleurs séchées et d’outils dont Rodric ignorait l’usage. Plusieurs chaises étaient soigneusement rangées dans un coin. Kaely alla en chercher une et demanda à Rodric de s’y asseoir. Elle attendit que les gardes quittent le pas de la porte avant de parler.
— Je ne suis pas experte en monstres de la jungle, mais je sais reconnaître une blessure de griffe ou de croc.
Elle posa les yeux sur son épaule.
— Ce que tu as, c’est une blessure de lame.
***
Ehra rentra chez elle, le regard perdu. Tant de choses s’étaient passées aujourd’hui. Des dizaines de questions sans réponse trottaient dans sa tête. Son cœur ne retrouvait pas son calme ; l’excitation d’avoir rencontré une autre race était trop forte. Elle arriva devant le voile de l’entrée et s’arrêta. Fermant les yeux, la jeune femme prit une grande inspiration pour reprendre ses esprits, puis s’élança à l’intérieur.
— Je suis rentr-
Pas le temps d’aller au bout de sa phrase. Une petite amahra lui sauta dessus, lui coupant le souffle un instant. Ehra baissa les yeux. Deux grands yeux brillantss la fixaient avec cette joie immense que seuls les enfants savaient offrir sans raison. Sur les bras de la petite, sa peau brillait par endroits d’un reflet nacré. En y regardant mieux, on distinguait de minuscules écailles, fines comme de la poussière de coquillage, qui accrochaient la lumière du soir.
— Ehra ! Tu es enfin revenue ! T’étais où aujourd’hui ?
Ehra sourit en voyant les reflets courir sur ses avant-bras. Elle avait toujours trouvé ça beau, même si les adultes évitaient souvent de trop s’attarder dessus.
— Désolée, Luma, il m’est arrivé beaucoup de choses aujourd’hui.
— On va jouer avec les gloutres ?
— Désolée, Luma, je suis très fatiguée. J’ai eu une dure journée.
— T’avais promis !
Ehra s’accroupit et passa une main dans les courts cheveux blancs et bleus de l’enfant. Avec un regard tendre et un joli sourire, elle l’enlaça.
— Désolée, petite sœur. Je me rattraperai demain.
Elle se releva, Luma dans les bras, puis entra dans le cocon familial pour la soirée. L’intérieur de la maison était sobre et rangé. La grande pièce donnait accès à trois chambres et à une cuisine. Le salon ne contenait que le nécessaire utile à la vie de tous les jours. La décoration ne laissait aucun doute sur l’origine guerrière de cette famille : armes d’hast, boucliers et épées pendaient aux murs. Ehra traversa la pièce avant de déposer Luma au sol et de lui indiquer d’aller jouer dans sa chambre. La petite obéit en traînant un peu des pieds.
Un bruit retentit derrière elle.
— Eh bien, j’ai entendu du grabuge un peu plus tôt. Qu’est-ce que tu as encore fait, Ehra ?
— Bonsoir, Zahen…
Ehra s’affala dans les bras du jeune homme sans même chercher à se défendre. Zahen l’accueillit dans une étreinte chaleureuse.
Zahen était plus grand qu’elle. Ses cheveux étaient courts d’un côté, longs et tressés de l’autre. Il dégageait une assurance rare pour un amahra de vingt-deux ans. Son corps, sculpté par le travail et l’entraînement, suffisait à montrer qu’il était déjà un combattant accompli.
Le nez collé à son torse, les mains agrippées à ses vêtements, Ehra resta silencieuse. Zahen ne posa aucune question. Il comprit tout de suite dans le comportement d’Ehra qu’il y avait quelque chose qui clochait. Il se contenta de passer une main lente dans ses cheveux, avec cette patience qu’il avait toujours eue pour elle. Quand elle était enfant, ce simple geste suffisait souvent à calmer ses colères. Ce soir-là, il empêchait seulement le reste du monde d’entrer.
— Je crois que j’ai fait quelque chose qu’il ne fallait pas aujourd’hui, murmura-t-elle.
Zahen baissa la tête
— Quelque chose de grave ?
— Je ne sais pas. C’est ça le problème. Je n’arrive même pas à comprendre.
Il resserra doucement ses bras autour d’elle. Pas pour l’empêcher de partir. Juste pour lui rappeler qu’elle pouvait rester là.
— Alors raconte-moi. Depuis le début.
— J’ai rencontré un homme dans le besoin aujourd’hui. Je l’ai ramené au village. Il dit être un humain.
Ehra sentit Zahen se raidir contre elle. Il savait quelque chose. Il posa ses mains sur ses épaules, l’éloigna juste assez pour chercher son regard.
— Un humain ? Comment est-ce possible, que s’est-il passé ?
— Allons ailleurs, souffla-t-elle aussitôt en regardant la chambre de Luma. Elle ne doit pas entendre ça.
Elle l’emmena près de la fenêtre de sa chambre, là où ils avaient l’habitude de parler pendant des heures. Zahen s’accouda au rebord de bois exotique, le vent dans le dos, tandis qu’Ehra s’assit par terre, les genoux ramenés contre elle. Elle lui raconta l’étang, le grabuge dans le village, l’assemblée improvisée, l’éclair de la cheffe, puis son retour à la maison.
— Mère m’a demandé d’être son guide.
Zahen ne répondit pas, il attendit la suite.
— Je ne sais pas ce qu’elle attend de moi. Est-ce une punition ? Mère fait toujours ça. Elle parle comme si je devais comprendre tout, toute seule, tout de suite.
— C’est parce qu’elle sait que tu en es capable.
— Alors pourquoi tout le monde me traite comme une enfant !?
Sa voix se brisa un peu sur les derniers mots. Elle serra ses jambes avec ses bras et plongea sa tête dedans. Zahen alla s’accroupir en face d’elle. Du bout de son index, il releva la tête d’Ehra, et de l’autre main, repoussa sa mèche noire qui tombait devant son visage.
— Parce que tu es la fille de La Draktala. Tu es surprotégée, ils ont peur pour toi. Mais aussi, tu leur donnes des raisons de s’inquiéter avec des âneries, cervelle de pouk !
La petite tête blanche et bleue se montra dans l’encadrement de la chambre.
— Ehra ? Tu es malade Ehra ?
Cette petite phrase innocente fit sourire la jeune femme, qui se redressa légèrement et tendit les bras vers la petite fille.
— Viens me faire un câlin toi !
Luma courut dans les bras de sa grande sœur. Zahen prit congé et s’en alla de la chambre pour laisser ses deux petites sœurs tranquilles.
— Je vous laisse. Je vais chercher à manger pour ce soir. Mère ne devrait pas tarder. Pensez à vous laver et à refaire vos peintures.
La consigne du grand frère ne fut pas bien reçue. Se laver n’était pas la corvée. Le problème, c’était les peintures du visage et du corps. Ehra se peignait elle-même, mais devait aussi peindre sa sœur. Les écailles de Luma compliquaient les choses pour réaliser de beaux symboles. Leurs reliefs déformaient le dessin, il fallait donc être minutieux et insistant. D’autant plus que les écailles n’avaient pas une surface très adhérente à la peinture.
Ignorant royalement la consigne de Zahen, les deux filles se jetèrent au sol, enlacées afin d’y faire une pause bien méritée. Le doigt de la grande parcourait le dos de la plus jeune, qui appréciait grandement ce moment de douceur. Il n’a pas fallu longtemps pour que Luma parte dans un sommeil léger. Ehra s’inspira de son innocence et ferma les yeux à son tour.
Un bruit de fond tira Ehra de son sommeil. Elle remua lentement et ouvrit un œil, puis l’autre. Il faisait nuit. Elle avait le bras engourdi par le poids de Luma, dont la tête reposait sur son biceps. Elle se dégagea sans réveiller la petite fille puis sentit un courant d’air frais sur la petite partie de son bras. Luma y avait laissé un filet de bave. Une grimace suivit aussitôt. Elle s’essuya avec son débardeur, de toute façon il était bon à laver. Elle roula avec précaution sur le côté. Elle s’étira de tous ses membres fortement, puis se cambra pour chasser les derniers engourdissements de ses muscles. La manœuvre lui permit de se réveiller efficacement. Néanmoins, un bâillement lui échappa. C’est alors qu’elle entendit deux personnes parler dans le salon. C’était Tyana et Zahen.
— Ça paraît évident non ?
— Quelle évidence ? Pour toi peut-être, maman. Mais si tu restes vague, comment veux-tu qu’elle comprenne ? Il faut le lui dire.
Ehra entra dans la pièce où elle les vit à table en train de manger un repas copieux.
— Me dire quoi exactement ?
Tyana se retourna vers Ehra et lui fit un sourire sincère. Elle avait retiré sa panoplie de Draktala comme on dépose une armure après une dure bataille. Sans ses colliers ni ses tissus solennels, elle était redevenue une mère.
— On t’a réveillée ma chérie ? Je suis désolée. Comment tu vas ?
Ehra s’approcha de la table, et prit un morceau de fromage qui semblait n’attendre qu’elle pour être mangé.
— Ça va.
— Tu as eu une drôle de journée je le sais. Luma va bien aussi ?
— Elle va bien. Elle dort tellement profondément qu’elle s’est permise de me baver dessus. Elle est chou.
— Merci de t’être occupée d’elle.
— Ceci dit, elle n’a pas mangé. Elle risque de se réveiller cette nuit.
— Je m’en occuperai. Tu as faim ?
Ehra s’assit sur le banc de la table, prit une assiette qu’elle remplissait de plusieurs aliments ; du poisson, un peu de tomate et de pomme de terre. Il n’y avait pas de problème de nourriture à Calomia.
— Je vais me débrouiller.
Elle croqua dans le morceau de pain et se mit à demander la bouche pleine.
— Mais sinon, qu’est-ce qu’il faut me dire mais ne pas me dire ?
Tyana se mit à l’aise sur son banc. Elle s’appuya sur la table avec ses coudes afin d’y glisser un pied sous ses fesses pour se rasseoir dessus.
— Ma chérie, je t’aime. Il faut que tu l’aies bien en tête. Mais il faut aussi comprendre que je ne peux pas tout te dire maintenant.
— Et ça recommence. Comment veux-tu que je devienne La Draktala si je ne sais rien ?
Tyana eut un air étonné.
— Tu veux devenir La Draktala ? J’ai d’autres projets pour toi. C’est plutôt Luma que je visais à ce poste.
Ehra avait à portée de bouche une bouchée de poisson, mais se stoppa net. Elle leva son regard vers sa mère en reposant sa main chargée de nourriture. Un sentiment de trahison lui transperça le cœur.
— Co-comment ça, tu as d’autres projets pour moi ? Tu es en train de me dire que j’ai un chemin tout tracé et que je n’ai pas mon mot à dire ?
— Ce n’est pas ce qu’elle voulait dire petite sœur.
Zahen lança un regard perçant vers sa mère afin qu’elle puisse se rattraper.
— Bien sûr que tu as ton mot à dire ma chérie. Mais je ne t’imaginais pas décideuse des amahras. Je te voyais… Hm… Disons ailleurs.
Les lèvres humides d’Ehra se mirent à trembler. Elle sentait les larmes arriver à ses yeux, prêtes à couler au moindre mot de trop.
— Je veux dire que tu n’es pas comme les autres, Ehra. Tu as toujours les yeux tournés ailleurs. Peut-être que tu n’es pas faite pour rester ici.
Une première larme coula d’un de ses yeux. Zahen frappa son front.
— Donc… Je suis si mauvaise à ce point pour que tu veuilles me rejeter ?
Tyana se pinça les yeux fatigués.
— Et voilà, tu recommences, tu ne comprends pas ce qu’on te dit.
Ehra se leva brutalement. Le banc recula malgré le poids de Zahen assis à côté d’elle. Son teint changeait de couleur et ses yeux débordant de larmes inconsolables coulaient sur son visage. Son corps tremblant de toute part, elle cria d’une voix cassée :
— Et c’est toi qui recommences ! Tu ne m’expliques jamais rien ! Tu passes ton temps à me donner des énigmes que je ne peux pas résoudre ! Tu ne me viens jamais en aide, t’es jamais là pour moi de toute façon ! Il n’y en a que pour les autres ! Je n’existe pas à tes yeux, je le vois bien ! Je suis qu’une amahra de bas étage, incapable de réussir quoi que ce soit aux yeux de tous ! Tu ne sais même pas ce que je fais de mes journées, tu ne t’intéresses jamais à moi ! D’ailleurs, la seule chose que tu m’as donnée ces deux dernières années, c’est le droit d’être la guide d’un étranger !
Elle jeta sur la table son poisson qu’elle avait en main, et partit en courant à l’extérieur, les yeux enfouis dans son bras gauche. Ses pleurs masquaient le son de Zahen qui l’appelait pour la retenir, en vain. La jeune femme traversa le voile à toute allure manquant de l’arracher de sa tringle. Un lourd silence malaisant planait autour d’eux.
Tyana regardait le voile, encore agité par le passage de sa fille. Elle sentit son cœur se serrer. Zahen se leva.
— Va falloir que tu te débrouilles avec Ehra, maman. Moi, j’en ai marre de faire le rôle de papa. Que son Renouveau soit doux.
Il quitta la pièce pour rejoindre Luma, sans attendre de réponse. Tyana savait que la Draktala ne devait pas pleurer. Elle posa ses mains sur son visage pour le masquer. À cet instant, c’est une mère de famille qui laissa couler quelques larmes.
***
Rodric était avachi dans un tas de foin. C’était plus confortable que la tente érigée par les amahras. Il avait des démangeaisons autour des chevilles, puisque des anneaux y étaient installés. Ces entraves étaient faites en Obrim, un métal rare et précieux résistant à la magie, très utilisé pour des cages afin d’y enfermer les mages. Ce métal est aussi utilisé pour des armes et armures pour les guerriers les plus fortunés. Seuls les forgerons les plus expérimentés savaient le forger.
Sur ordre de la Draktala, chaque demande de Rodric devait être acceptée, dans la limite du raisonnable. Raison pour laquelle il venait de recevoir un verre en bois de crozène avec du vin dedans. Il faisait osciller le vin dans son verre, et le renifla pour y capter les odeurs. Rien d’extraordinaire ne s’en dégagea. Il prit une lampée et laissa le liquide rouge se répartir dans sa bouche, allant toucher toutes ses papilles. Il fit une moue étrange de quelqu’un qui s’attendait au pire, mais qui devait admettre que ce n’était pas si mauvais. Il ferma les yeux et vida son verre d’un trait. C’était maîtrisé, il devait avoir l’habitude. Un rot odorant sortit de sa bouche, puis il jeta le verre au sol avant de s’allonger. Mais pas le temps de souffler. Quelqu’un approchait en traînant des pieds lentement. Il jeta un œil dans la direction du son et aperçut Ehra à quelques mètres de lui, les mains glissées dans les plis de son jupon, retenant son sanglot.
La jeune femme passa à côté de Rodric, sans le voir. Elle leva la tête et vit Néra, sa gloutre noire, qui était collée à la barrière de l’enclos. Elle ne l’avait pas attendue toute la journée, elle avait senti la fille à la tresse bleue arriver. Ces animaux, pouvant mesurer deux mètres dix au garrot, étaient la fierté des amahras. Elles servaient autant de monture que de gardiennes, de travailleuses des champs, ou encore bêtes de transport. Dans l’eau, elles étaient rapides comme des poissons, et agiles comme des anguilles. Tandis que sur la terre, il fallait leur mettre un équipement spécial aux pattes pour parcourir de longues distances. Chez les amahras, il était courant de donner aux gloutres un nom qui faisait écho à celui de leur maîtresse ou de leur maître. Ehra avait Néra. Et ce soir-là, elle n’avait besoin de personne d’autre.
Son museau renifla les cheveux de sa maîtresse. Les moustaches de Néra frétillaient et elle émit un léger son de compassion. Ehra prit la tête de la bête dans ses bras et se réfugia dans ses poils. Les larmes revinrent aussitôt. Néra étant bloquée par les barreaux ne put s’enrouler autour de la jeune femme comme elle avait l’habitude de faire, alors elle posa sa tête sur son épaule dans un grondement doux et apaisant.
Une poignée de secondes s’écoula avant qu’Ehra puisse regarder sa monture dans les yeux. Elle essayait de calmer les secousses de sa poitrine provoquées par ses pleurs.
— Désolée de ne pas être venue plus tôt aujourd’hui Néra. C’était une rude journée pour moi…
La loutre géante lui lécha la joue.
— Je me suis fâchée avec maman. Elle est nulle, elle ne comprend pas. J’ai beau demander des explications, elle n’est pas fichue de répondre à mes besoins.
— Alors comme ça les hautes exigences de notre princesse n’ont pas été satisfaites ?
Surprise, Ehra se retourna vers l’homme allongé dans son tas de foin, épi à la bouche. Le ton moqueur de Rodric la piqua au vif. Elle le fixa, dents serrées, le regard noir.
— Houla, doucement jeune fille. Je préférerais ne pas être maudit.
— Garde tes remarques pour toi, et tout devrait bien se passer, humain.
Rodric souffla son épi qui tomba au sol, puis se redressa pour faire face à la jeune femme tout en étant assis.
— Je ne sais pas ce qu’il s’est passé entre toi et ta mère, mais il n’est jamais bon de laisser une querelle familiale te tourmenter de la sorte. On n’a qu’une famille.
— Je ne crois pas t’avoir demandé un conseil.
L’homme blanc sourit du coin de la lèvre, laissant s’échapper un souffle court de son nez.
— Il est là ton problème.
— Tu ne sais rien de moi, de nous, ce que je subis au quotidien. Comment peux-tu savoir quel problème j’ai ? On ne se connaît pas.
— On ne se connaît pas, c’est vrai. Mais j’ai vécu assez longtemps pour reconnaître un caprice lorsque j’en vois un. J’ai deux enfants, je sais ce que c’est.
— Peut-être, mais tu n’es pas mon père. Que son Renouveau soit doux.
Rodric comprit qu’il était impossible de discuter sérieusement avec la jeune amahra tant qu’elle serait dans cet état. Il fallait détendre l’atmosphère.
— Si tu veux, je veux bien écouter ton histoire. Ici, presque personne ne me parle. Ça restera entre toi et moi. Peut-être même que je saurai te donner des explications que tu recherches tant.
Ehra resta silencieuse, elle hésita. Son regard se perdait dans celui de Néra. Rodric prit les devants.
— Comme je le disais plus tôt, je suis originaire d’un royaume au nord d’ici, à environ six mois de marche pour les courageux avec un bon rythme. Moi j’ai quitté mon village il y a de nombreuses années. Je suis parti pour un petit boulot qui devait être rapidement bouclé. Je ne suis jamais rentré depuis ce jour.
La curiosité d’Ehra prit légèrement le dessus sur sa colère.
— Tu disais avoir des enfants. Ils sont où ?
— C’est pour eux que je travaille. Je ne les vois que très rarement. Ils ne sont plus dans le royaume également. Ils sont... Disons ailleurs.
La gorge de Rodric se serra sur la fin de sa phrase. Il toussa puis reprit.
— J’étais chevalier de la cour à mon jeune âge. Je suis retourné à mon village natal lorsque j’ai appris le décès de mes vieux parents. J’ai dû reprendre une partie de leur activité avant de revendre la ferme à la mort de ma femme, me laissant seul avec mes deux enfants. Ne pouvant revenir à l’armée, je suis devenu un aventurier dans ce qu’on appelle « une guilde ». L’objectif est de remplir des petits contrats afin d’y gagner de l’argent. Les contrats sont déposés par n’importe qui. Cela peut être la recherche d’une plante, chasser des monstres ou encore de l’assassinat. Tu visualises ?
— Oui, à peu près… dit-elle en se grattant la tête.
— J’enchaînais les petites missions. Je gagnais suffisamment ma vie. Ce n’était malheureusement pas ce qu’il y avait de plus palpitant, mais on était globalement heureux.
— Pourquoi être parti de ton village alors ?
Rodric se leva. Il secoua sa tunique de toile, qu’on lui avait prêtée le temps de laver son linge, sur laquelle étaient accrochés plusieurs brins d’herbe séchés. Il alla s’accouder aux barrières, aussi loin que l’entrave à ses pieds le lui permettait.
— Je suis parti pour un petit boulot. Il devait durer une semaine, tout au plus. Des circonstances ont fait que je n’ai jamais pu revenir. Cela explique pourquoi je ne suis plus aventurier, mais mercenaire à la solde de qui voudra bien de moi.
Ehra s’était légèrement détendue. Elle s’assit et retira ses sandales qui lui faisaient mal au pied. Elle les avait portées toute la journée. Pendant la manœuvre, elle essaya de comprendre ce qu’il voulait dire et pourquoi il lui contait tout ça.
— Aujourd’hui, je n’ai ni parents, ni femme, et je ne vois presque plus mes enfants. Je n’ai pas d’amis, seulement des confrères de voyage. Toi Ehra, tu as encore tout ici. Tu devrais protéger ce que tu as, au lieu de t’apitoyer sur ton sort devant une bête qui ne peut même pas te répondre.
Les babines de la gloutre se mirent à trembler, elle lâcha un grognement comme pour désapprouver ce que venait de dire l’humain. Ehra regarda ses pieds nus, en grattant la poussière avec ses orteils. La terre avait rafraîchi, ça lui faisait du bien.
— Ton histoire est triste, à n’en pas douter. Il est vrai que je n’ai pas ce genre de passé, excepté mon père qui n’est plus. Disons que je suis la fille de la cheffe du village. Je ne sais pas pourquoi, mais personne n’est capable de répondre à mes questions, ou mes demandes. Ils passent leur temps à me réprimander dès que je fais quelque chose. Ça a toujours été comme ça. Je me sens exclue. Par ma propre mère aussi. Seuls mon frère et ma sœur sont d’un grand soutien pour moi.
Rodric sembla satisfait. Ehra parlait enfin. Il s’assit près d’elle, prêt à écouter la suite.
— Tout à l’heure, je me suis fâchée avec maman parce qu’elle a des projets pour moi, mais ne semble pas vouloir me dire quoi. Je ne veux pas qu’on décide à ma place. Je veux faire ce dont j’ai envie.
— Et tu fais quoi, justement ?
— Comment ça ?
— De tes journées. Quand on te demande quelque chose, tu le fais ?
Ehra détourna les yeux.
— Quand je t’ai trouvée, tu étais allongée sur un rocher à parler de trolls.
Elle enfouissait ses pieds dans la terre fraîche, donnant comme réponse un silence accusateur.
— Si j’ai bien compris, tu devais travailler. Votre village, bien que ses coutumes soient différentes de chez nous, semble fonctionner un peu comme les nôtres. Des gens organisent, décident de ce qui doit être fait. Or, tu ne sembles pas dégager une image d’une femme capable, mais plutôt d’une femme rebelle. En quel honneur devraient-ils te donner ce que tu réclames alors que tu ne réponds pas à leurs demandes ? C’est à toi de faire tes preuves, pas l’inverse. Tu es encore jeune. Tu devrais faire ce qu’on te dit.
Toujours pas de réponse de la part d’Ehra. Elle comprenait très bien la situation.
— Dans mon pays, les gens qui fuient le travail, que ce soit par ennui ou n’importe quelle raison, sont punis sévèrement. Ça n’a pas l’air d’être le cas par ici. Je doute que ce soit une raison suffisante pour te reposer d’un travail non fait.
— J’ai compris. N’en rajoute pas s’il te plaît…
— Heureux de l’entendre. Que vas-tu faire maintenant ?
La femme aux pieds terreux prit le temps de réfléchir. La marche à suivre n’était pas claire dans sa tête, mais il devait y avoir un changement.
— Je ne sais pas encore.
— Ma mère me disait souvent que la nuit apporte les réponses à nos doutes. Tu devrais aller dormir et réfléchir demain.
— Tu as sans doute raison.
Ehra se leva, sandales à la main. Elle prit le temps d’embrasser sa monture et prit la direction des bains de fraîcheur. L’homme la regarda s’en aller, sans un mot. Quelques mètres plus loin, elle se retourna vers Rodric.
— Merci. Je vais tâcher de faire les choses sérieusement dorénavant.
Ce dernier acquiesça, faisant signe de la main de déguerpir. Lui aussi était fatigué.
Les bains de fraîcheur étaient des bassins communs du village, alimentés par l’eau du fleuve grâce à de simples canaux. Rien de luxueux : seulement de grands réservoirs d’eau claire permettant aux amarahs de se laver. Elles s’y rendaient tous les jours afin d’y retirer la poussière et les autres saletés collées à leur peau, ainsi que les peintures presque effacées par la sueur. Peu de maisons étaient équipées d’un bain personnel. Ehra avait beau appartenir à la famille qui dirigeait le village, elle n’en avait pas pour autant.
Chaque soir, elle se rendait aux bains lorsqu’il y avait le moins de monde, pour ne pas dire personne. C’était son petit moment de plaisir, de détente. Et ce soir-là, bien qu’elle fût encore un peu déboussolée, elle n’allait pas transgresser cette règle qu’elle s’imposait. Elle arriva sur le lieu de lavage. Elle jeta ses sandales de bois au sol, puis laissa tomber son débardeur et son jupon sur celles-ci. D’un geste de la main, elle défit ses cheveux et secoua la tête pour les remettre en ordre avant de plonger dans l’eau. La fraîcheur la saisit aussitôt, faisant circuler son sang à vive allure dans tous ses membres. La jeune femme se mit sur le dos, flottant comme un morceau de bois, les bras et les jambes écartés, comme pour se débarrasser de ses tourments.
Elle garda cette position durant quelques minutes, laissant le vent glisser sur sa peau humide. Mais flotter n’allait pas la rendre propre. Elle se ressaisit, passa une main sur son visage, puis frotta doucement ses joues afin d’effacer les restes de peinture. Ses doigts glissèrent ensuite sur son cou, ses épaules, ses bras, jusqu’à retirer la fine pellicule de poussière et de sueur accumulée au cours de la journée.
Ses beaux et longs cheveux noirs, ainsi que sa tresse bleue, s’étalèrent autour d’elle. Elle les ramena sur un côté pour les laver à leur tour. L’eau se troubla un instant lorsqu’elle les pressa, avant de redevenir claire grâce au léger courant permanent qui renouvelait le bassin. C’était à chaque fois le plus pénible. Pour cette raison, il lui arrivait parfois de ne pas les laver.
Plus elle se lavait, plus son esprit semblait s’alléger.
Les dernières traces de la journée furent emportées par l’eau. Il ne resta que la jeune femme à la tresse bleue, libérée d’un certain poids. Elle resta un moment supplémentaire dans l’eau fraîche, les bras posés sur le rebord du bassin, chantant d’une voix délicate une chanson douce et apaisante.
À la fin de la mélodie, elle sortit du bain d’un geste énergique. Elle se secoua comme une bête mouillée, prit ses affaires sous le bras, puis rentra chez elle. Le trajet fut suffisamment long pour que son corps sèche véritablement. Ses cheveux, eux, resteraient humides jusqu’au matin. Le voile de sa maison était attaché ouvert. Le message était clair : la maison était encore ouverte pour elle. Ehra rentra sans faire de bruit. Elle aperçut la porte de la chambre de sa mère, entrouverte. Elle resta là, le cœur serré, à observer. Sa mère n’avait probablement pas mérité un tel comportement de sa part.
La chanson qu’elle venait de chanter lui avait été transmise par Tyana lorsqu’elle était enfant. C’était une mélodie qui permettait de disperser les doutes et les ennuis. Un souvenir lui revint en tête. Elle se revit enfant, dans les bras de sa maman, qui chantait cette musique pour la protéger des bruits de l’orage. Ce morceau de mémoire lui donna envie d’entrer dans la chambre de sa mère.
Elle avait beau avoir grandi, elle se dit que demain serait un jour nouveau, où la vraie Ehra se montrerait au soleil. Mais pour ce soir, elle s’autorisa une dernière nuit dans le lit de sa mère.
Elle s’y installa délicatement, puis se colla à elle comme lorsqu’elle était enfant.
Cette nuit serait courte, mais très certainement agréable.

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