Chapitre 5 : Nouveau jour
Le soleil commençait à se lever. Les premiers rayons éclairaient le visage d’Ehra, qui se réveilla éblouie. Tyana était déjà partie. À côté d’elle, des vêtements propres étaient disposés. Une brassière croisée de fines lanières ainsi qu’un sarong qu’il fallait nouer à la taille. Le bleu de sa tenue n’était pas choisi au hasard, c’était le même bleu que sa tresse. La jeune femme comprit aussitôt que c’était sa mère qui les avait mis ici. Un petit geste affectif qu’elle apprécia beaucoup.
Elle s’habilla en toute hâte. Les peintures du jour furent faites aléatoirement. En temps normal, il fallait les faire le soir afin de prendre le temps de tracer des symboles ajustés, puis pour que cela puisse sécher correctement. Aujourd’hui, ce seraient uniquement de fines lignes blanches qui décoreraient son corps. Ses cheveux étaient en pagaille. Elle ne les avait pas brossés après son bain. Elle jura de ne pas avoir pris le temps de faire les choses correctement. N’étant pas en avance, elle improvisa une coiffure : elle attacha ses cheveux à la va-vite sur le haut de sa tête. Le résultat tenait plus du nid de pilmuris que d’une vraie coiffure, mais sa tresse bleue restait en place dans son dos. Ce serait amplement suffisant pour aujourd’hui.
Elle sortit de la maison, en prenant avec elle un peu de viande séchée. Elle prendrait soin de se laver les dents plus tard dans la matinée. Les personnes qui s’approcheraient trop près d’elle pour discuter le regretteront. Le temps pressait, la répartition des postes du jour avait déjà commencé.
Sur la grande place, lieu où toutes les animations du village se déroulaient, plusieurs dizaines de personnes étaient rassemblées. Tous les amahras n’ayant pas d’emploi spécifique se voyaient affectés à des missions chaque jour. Ces tâches pouvaient être la pêche, le travail aux champs, le nettoyage des zones publiques, ou encore la traite des animaux produisant du lait. Il y en avait pour tout le monde, même trop. Seuls les métiers spécifiques d’artisanat n’étaient pas sur la liste, comme les forgerons, les sculpteurs ou encore les tanneurs... Habituellement, la répartition des postes se déroulait assez vite. Aujourd’hui, lorsqu’Ehra arriva sur la grande place, Tyana parlait tandis que la foule l’écoutait. Elle expliqua la situation concernant l’humain présent. L’objectif était clair : tuer le gragmit et renouer le contact avec l’extérieur des plaines d’Orahm.
Ehra s’approcha en douce, afin de ne pas se faire remarquer. Elle se positionna au fond de la foule. Aujourd’hui, elle était la seule vêtue de bleu, ce qui trahissait son retard auprès de la cheffe qui aperçut l’arrivée de sa fille. Son statut lui imposait de rester impartiale, mais son cœur ne put s’empêcher de battre un peu plus vite à la vue de la belle tenue qu’Ehra portait. Cela indiquait certainement des signes de réconciliation.
Le discours s’étant terminé sur une note de positivité, les rôles de chacun furent distribués rapidement, comme d’habitude. Ehra étant la dernière, elle attendait ses tâches du jour, qu’elle se promit de respecter rigoureusement. Bien qu’elle eût toujours cette appréhension, elle savait que les gloutres l’attendaient. Pas de surprise ce jour-ci non plus, Jahmy lui donna ce même rôle qu’elle occupait depuis plusieurs mois maintenant. Elle irait soigner les montures.
En s’éloignant de la foule pour prendre la direction de son travail du jour, Ehra se trouva face à La Draktala, qui s’interposa devant elle.
— Bonjour, mon enfant. Nous avons échangé avec les conseillers ce matin. Ton jeune âge pour servir de guide amahrienne à l’humain semble poser problème. Nous avons conclu que cette tâche serait confiée à Zahen. Est-ce que cela te convient ?
Ehra sembla étonnée. Lorsqu’une décision était prise par la cheffe, elle ne revenait presque jamais dessus. Quelqu’un ou quelque chose avait dû lui faire changer d’avis.
— Bonjour, mère. Je prends bonne note de ta décision.
Elle voulut savoir pourquoi ce changement soudain. Néanmoins, la discussion avec Rodric lui revint en tête. Elle se ravisa et prit le chemin des enclos en passant à côté de Tyana, qui lui murmura à l’oreille :
— Tu es très belle dans cette tenue, ma fille.
Ehra lui fit un sourire sincère, puis partit en courant : direction les enclos.
Elle arriva à l’entrepôt, où était stockée toute la nourriture des animaux. Le palefrenier était déjà présent. Omrak avait une soixantaine d’années, personne ne connaissait réellement son âge exact. Trapu et silencieux, il n’a jamais rien fait d’autre que de s’occuper des montures. Certains disent même qu’il est né entre deux bottes de foin. Ses mains sont larges, et ses bras marqués par de vieilles morsures de jeunes gloutres. Il parlait peu, ce qui faisait de lui un mauvais professeur. Les amahras le prenaient pour quelqu’un de condescendant, mais Ehra avait toujours su le comprendre. Il n’expliquait pas avec des mots, mais avec des gestes. Elle avait tout appris sur ces bêtes grâce à lui et son savoir-faire hors du commun. C’est d’ailleurs pour cette raison que c’est exclusivement la jeune femme qui était en charge de leurs soins chaque jour.
— Bonjour Omrak !
Ehra arriva, joviale et excitée par l’idée de passer du temps dans l’enclos. Sans ralentir, elle fit une bise à Omrak, qui ne réagit pas. Elle agrippa sa trousse de soins à la volée. On y trouvait plusieurs outils utiles pour prendre soin des loutres géantes.
Entrer dans le parc n'était jamais chose facile. La superficie était suffisamment grande pour accueillir une cinquantaine de gloutres. Elles avaient de quoi nager dans de grandes étendues d’eau, mais aussi le nécessaire pour se prélasser au soleil. Il fallait uniquement surveiller la nourriture des plus jeunes, les adultes étant autonomes. Cependant, ce n’était pas de grandes mangeuses. Elles avaient beaucoup d’affection pour leur soigneuse, c’est la raison pour laquelle elles commençaient à venir de plus en plus vite vers Ehra. Pas pour manger, pour avoir leur câlin tant attendu. Elles savaient très bien que la première arrivée aurait plus de gestes délicats que les suivantes. Une course chaotique entre les bêtes se déclencha à la vue de la jeune amahra. Cette scène, visible une à deux fois par jour, inquiétait toujours Ehra. L’appréhension de voir une gloutre se blesser à cause de sa présence n’était pas tolérable. Il arrivait parfois qu’une bagarre éclate entre deux montures.
Cependant, la jeune dresseuse avait appris à ralentir cette course effrénée. Elle plaça sa main contre la gorge. De sa main droite, elle forma un cercle avec son pouce et l’index.
— Vohra.
Elle ouvrit ensuite complètement sa paume devant elle, face aux gloutres.
— Vael Rûn.
L’atmosphère vibra autour de sa gorge et de sa bouche. Des particules très fines firent leur apparition.
— Stop.
Une onde se dispersa à une vitesse prodigieuse sur tout l’espace face à elle. Ce simple mot, autoritaire et précis, fit trembler la poussière du sol lors du passage de sa voix. Les gloutres s’arrêtèrent dans leur course.
Quelques particules claires s’échappèrent de ses mains, puis disparurent presque aussitôt. Elle sentit le léger vide laissé par la Sève qu’elle venait d’utiliser. Cette force était présente dans le sang, les muscles, les feuilles et les racines.
Ehra passa sa matinée à s’occuper des loutres géantes, concentrée et précise dans ses gestes. Elle en oublia même de se laver les dents. Priorisant celles qui étaient les plus âgées ou malades, elle prit tout de même un peu de temps pour celles qui n’avaient pas spécialement besoin d’elle. Aiguisage des griffes pour la chasse, réparation des membranes abîmées ou encore brossage des poils emmêlés dans des zones incongrues : rien ne lui échappait. Cette passion n’échappa pas non plus au regard de Rodric, qui observa toute la matinée le travail de la jeune amahra, faute de mieux à faire.
Pendant qu’elle mangeait, Omrak prit soin d’harnacher la monture pour aider la jeune dresseuse, se dépêchant d’avaler son repas. Elle ne prit pas le temps de ranger son assiette vide quand elle sauta sur le dos de sa monture, remerciant chaleureusement son professeur pour ce gain de temps. Néra émit un gloussement de joie et se mit à courir à toute allure : direction les eaux du fleuve.
Dès les premières foulées, Ehra oublia ses tracas de la veille. Ses mains s’accrochèrent aux sangles, ses jambes épousèrent naturellement les mouvements de Néra, et son corps trouva sa place sans qu’elle ait besoin d’y penser. La gloutre parcourait la terre poussiéreuse à grande vitesse, soulevant derrière elle des gerbes de cailloux et de brindilles.
À chaque virage, Ehra penchait le buste avant même que Néra ne change de direction. Elles n’avaient pas besoin de mots. Un mouvement de genou, une pression du talon, un souffle près de l’oreille : cela suffisait.
Lorsque le fleuve apparut entre les herbes hautes, Néra accéléra encore. Ehra éclata de rire, un vrai rire, libre et léger, puis se coucha presque contre son dos pour réduire la prise au vent. La suite de l’aventure était claire.
Elle tenait la sangle d’une seule main. De l’autre, elle forma le cercle de concentration, puis prononça la formule habituelle juste avant de diriger deux doigts vers ses yeux :
— Dâl Aër Tal Lin Vorn.
Une fine protection d’air apparut devant ses yeux.
La gloutre bondit dans le fleuve avec une joie brutale, plongeant dans l’eau fraîche. Ehra voyait clair sous l’eau. Les animaux aquatiques fuirent aussi vite qu’ils le pouvaient en voyant la géante arriver près d’eux. Dans l’eau, elle était encore plus agile que sur la terre ferme. Ses mouvements étaient libérés, comme ceux d’un oiseau dans le ciel.
La moitié de l’après-midi s’était déjà écoulée lorsque les deux amies retournèrent à l’enclos. Elles s’arrêtèrent devant Rodric, essoufflées, mais rieuses. Ehra descendit de sa monture. Sa belle tenue bleue avait changé de couleur : de la boue recouvrait tout son corps. C’était le signe d’une balade amusante et décompressante. Les attaches du matin, qui tenaient ses cheveux en place, avaient disparu. Ses cheveux sales recouvraient ses épaules.
— Je vois que notre princesse est plutôt douée à dos de monture. Tu pourrais très bien gagner des courses de gloutres.
Néra se plaça devant Rodric, puis secoua tout son pelage. Il ferma les yeux attendant que la bête finisse sa comédie. Lui qui était plutôt propre changea d’odeur et de couleur également.
— Te voilà assorti à moi. Je vais peut-être t’appeler prince, maintenant.
— Sale bête ! Je viens de récupérer mes vêtements propres, et voilà qu’ils sont bons à laver de nouveau.
Un petit rire moqueur sortit de la bouche d’Ehra.
— Cela dit, nous n’en avons jamais fait de compétitions ici. L’idée me plait.
— Nous en faisons chez nous, mais à dos de cheval. Nous n'élevons pas de gloutre.
La jeune femme n’eut pas le temps de répondre. Dans le ciel, une boule lumineuse de couleur noire apparut dans une puissante détonation. Personne au village ne put passer à côté. Et tout le monde savait ce que ça voulait dire, excepté Rodric.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Ehra connaissait cet appel. C’était la troisième fois cette année qu’il apparaissait.
— Nous allons participer à une cérémonie. Quelqu’un vient de s’éteindre pour partir dans le Renouveau.

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