Chapitre 6 : Brillant

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Tous les habitants mirent fin à leurs occupations pour se rendre sur la grande place. Ils se demandèrent quelle famille était touchée cette fois, même s’il y avait peu de doute. Dans le village, la doyenne montrait des signes de fatigue ces dernières semaines. Son état s’était grandement dégradé en quelques jours. Ils savaient tous que l’appel cérémoniel arriverait. Sur ordre de la Draktala, Karem alla escorter Rodric. L’humain participerait aux festivités, mais resterait attaché.

Ehra se précipita aux bains de fraicheur, dans lesquels quelques amahras étaient déjà en train de se laver. Elle se hâta pour retirer toute la boue de son corps pendant qu’une autre amahra lui lavait les cheveux. Ehra avait accepté la proposition lorsque celle-ci lui vit l’ampleur du travail.

L’ombre de la stèle projetée par la lumière du soleil s’était déplacée, la fin de journée approchait. Les premiers amahras étaient déjà arrivés sur la grande place. Des discussions diverses et variées étaient déjà bien entamées. Néanmoins, la principale était la présence du captif, toujours enchaîné aux pieds, bien qu’on lui ait laissé assez de longueur pour marcher, les mains libres.

Ehra et Zahen aidaient à la mise en place du banquet de ce soir. La petite Luma, entièrement couverte d’un voile opaque mais léger, camouflant ses écailles, ne quitta pas sa sœur d’une semelle. Elle lui posait des questions incessantes sur sa tenue qu’elle n’avait jamais vue. C’était une jupe claire, légère, nouée à la taille par une bande bleue rappelant sa tresse. Sa brassière, du même bleu, était bordée de fines perles blanches qui tintaient doucement lorsqu’elle bougeait. Sur ses épaules reposait un voile presque transparent, si léger qu’il semblait avoir été découpé dans un nuage.

Cette fois, ses peintures n’avaient rien d’aléatoire. De fines lignes blanches suivaient ses bras, son cou et ses joues avec une précision qu’elle n’aurait jamais eue seule. Quelqu’un avait pris le temps de les tracer pour elle.

Toutes les personnes sachant cuisiner étaient déjà aux fourneaux. Le tavernier avait réquisitionné des hommes afin d’y amener les tonneaux de sahré pour mettre à disposition cette boisson fermentée, légèrement dorée faite à partir de fruits secs, de miel sauvage et de racines sucrées. Les enfants, quant à eux, trépignaient d’impatience devant les musiciens qui échauffaient leurs instruments et leurs doigts pour cette longue nuit musicale à venir.

Jahmy prit le temps d’apporter une grande gourde d’eau à Rodric. Il savait parfaitement qu’un humain aurait besoin d’eau sous ce soleil cuisant.

— Évite de boire trop d’alcool ce soir. Ce n’est pas connu pour couper la soif.

— Merci à toi, l’ami. De toute façon, je ne prendrai pas ce risque. Nous devrions partir à la chasse au gragmit demain.

— Tu es déjà guéri donc ? Kaely est une guérisseuse formidable.

— Disons que je n’ai pas eu d’autre choix que de subir ses boissons artisanales aux goûts étranges. Je reste persuadé que c’était une mixture inventée sans effets curatifs, et que c’est uniquement son talent de mage qui m’a soigné.

— Kaely est espiègle, c’est vrai. Mais ne remets pas en question son travail, tu attiseras le feu de sa colère qui sommeille ! Je l’ai déjà vécu il y a quelques années, je ne m’en suis jamais remis !

— Je comprends parfaitement ce que tu veux dire, vieil homme !

Les préparatifs se terminèrent au crépuscule. Tous les amahras étaient attablés, avec un festin devant eux. La cheffe du village convia la famille sur l’estrade mise en place pour l’occasion. Au centre de l’estrade était disposé le corps de la vieille femme sans vie, dans un lit de fleurs colorées soigneusement étalées. On lui avait mis des vêtements blancs et beiges qui étaient des couleurs de vie dans ce peuple, afin qu’elle soit bien accueillie dans son prochain passage. La famille prit place autour de la civière de fleurs. Ils étaient six. Certains se forcèrent à sourire et à rire, tandis que l’enfant ne put retenir son sanglot. Une femme posa aussitôt une main sur son épaule, sans le faire taire. La tristesse n’était pas interdite. Elle ne devait simplement pas empêcher la fête. Tyana prit la parole.

— Amahra de Calomia. Vous êtes ici réunis pour le Renouveau de Yial. Notre doyenne âgée de 154 années s’est éteinte la nuit dernière pendant son sommeil. Elle avait le sourire aux lèvres !

Des applaudissements éclatèrent. Le peuple, soulagé, s’embrassa et sauta de joie. Ceux qui portaient un voile transparent le retirèrent, ce que fit Ehra. La cheffe attendit que le calme revienne avant de reprendre.

— Nous avons aujourd’hui le privilège d’accompagner Yial vers sa nouvelle vie ! Pendant de longues années, elle a marché parmi nous. Elle a vu nos enfants naître, nos maisons grandir, nos champs changer sous le soleil. Elle a ri avec nous, travaillé avec nous, chanté avec nous. Et ce soir, ce n’est pas une fin que nous célébrons, mais un passage.

Tyana se tourna vers le corps de la vieille femme.

— Yial, nous garderons les souvenirs de ton passage sur ces terres chaudes. Tes paroles resteront dans nos maisons, tes gestes dans nos mains, et ton nom dans nos chants. Nous faisons la promesse de te reconnaître, un jour, dans un nouveau corps, sous un nouveau visage, avec une nouvelle voix.

Rodric écouta le discours de la décideuse. La joie du peuple face à la mort d’une des leurs l’interpella. Chez les humains, les gens s’habillaient de noir et pleuraient la disparition d’un proche. La différence culturelle était si grande qu’il ne put s’empêcher de dire à haute voix :

— Comment peut-on fêter la mort d’un camarade auquel on tient ?

Karem qui était assis à côté lui répondit, d’un ton solennel.

— Lorsque nous partons de manière naturelle, nous accompagnons le défunt dans le Renouveau afin qu’il puisse continuer sa vie, quelle que soit la forme. Ce n’est qu’un au revoir.

Rodric écouta attentivement les paroles du guerrier.

— Nous croyons que la vie continue après la mort. Sous certaines conditions. C’est ce que nous célébrons. La chance de pouvoir fouler une nouvelle fois ces terres. Peut-être que certains d’entre nous sont nés dans le nord. Moi, j’aspire grandement à cette vie. C’est mon plus grand souhait. Une seconde chance.

L’humain se souvint qu’il y avait la stèle au milieu du village. Celle-ci était similaire à celles que l’on trouvait dans son pays. Il voulut savoir pourquoi elle existait.

— Et qu’en est-il de la stèle ? Elle ressemble trait pour trait à ce que l’on a dans nos villages. Pourquoi en avez-vous une ?

— Tu comprendras peut-être un jour. Ce n’est pas à moi de te le dire. Observe bien ce qui arrive. Ce spectacle n’arrive pas tous les jours.

Tyana joignit les deux mains en cercle devant sa poitrine. Le silence tomba sur la place. L’air se distordit autour de ses doigts. Autour d’elle, les habitants posèrent une main contre leur torse. Ceux qui savaient manier la magie se préparèrent.

La cheffe commença l’incantation. Moplie prit place à côté d’elle et récita en parallèle les paroles sous forme de prière.

— Ael Kell Ghar Kyr.

— Que votre Sève vienne à moi.

D’une main, les utilisateurs de magie formèrent le cercle de concentration. De l’autre, ils pointèrent la Draktala. En chœur, il prononça leur formule.

— Ael Esha Lin Dren Vorn.

— Nous t’offrons notre Sève.

Un large halo de particules se formait autour de l’estrade, relié à chaque donateur par un fil lumineux.

— Ael Tarn Orah Tak.

— Donnez votre force !

D’un geste lourd et lent, elle sépara ses mains pour orienter ses paumes vers Yial. Le poids de toute cette Sève était écrasant. Un courant d’air vint frapper le visage de l’incantatrice de plein fouet. Le vent grandit encore, assez fort pour emporter des assiettes et renverser quelques verres sur son passage.

— Ael Lum Vaer Lin Dren.

— Reçois notre bienveillance !

Le halo se ferma sur Tyana. L’intensité de l’aura enveloppant Tyana avala la lumière naturelle de la grande place. La Draktala semblait être seule au milieu des ténèbres, projetant des vagues d’air chaud sur les habitants. Les lueurs de la Sève révélèrent les écailles de la petite Luma malgré le voile qui la couvrait. La peau de la petite écaillée entra en résonance avec toute cette masse de sève traversant Calomia.

Rodric n’en croyait pas ses yeux. La particularité de cette petite fille attira son regard. Il ne pouvait plus regarder ailleurs. C’était magnifique. Elle brillait autant que la mage sur scène, alors qu’elle était simplement là, à ne rien faire d’autre que s’accrocher à sa sœur. Elle avait quelque chose de spécial et il le savait. Son cœur se mit à battre plus vite. Son regard perçant n’était pas discret. Il perdit ses moyens quelques instants, le souffle accéléré et saccadé. Un murmure lui échappa de la bouche :

— Alors… Ça existe… Pour de vrai…

Le temps sembla s’arrêter. Tyana posa une main sur Yial, l’autre vers le ciel. D’une voix puissante, elle cria les dernières syllabes.

— AEL ESHA GHAR RÛN AUN TAK, YIAL !

— PART ET REVIENS À NOUS, YIAL !

Les fils se rompirent brusquement. Le corps de Yial absorba toute la Sève accumulée auparavant. Un étrange vertige traversa la place, comme si chaque personne présente était attirée vers elle. Puis la lumière se concentra en un point sur sa poitrine, de la taille d’un melon. Elle était plus brillante que le soleil lui-même. Les fleurs qui lui servaient de lit se désagrégèrent et entrèrent dans la lumière. Les derniers pétales furent avalés, puis la boule se liquéfia pour se répandre de la tête jusqu’aux orteils de la défunte. La silhouette de Yial disparut peu à peu sous cette matière bleue, jusqu’à ne plus former qu’une masse mouvante parcourue de lueurs colorées.

— ESHA VAËN !

— PARS POUR LE RENOUVEAU !

Un rayon de lumière aussi fin qu’une brindille s’éleva vers le ciel. Puis un second. Une succession de traits lumineux s’enchaîna pour former une colonne bleue aux reflets changeants. La masse se transforma entièrement, s’étirant vers les hauteurs en une magnifique colonne, visible jusqu’à la jungle verdoyante. De longues minutes s’écoulèrent, durant lesquelles les musiciens entamèrent la mélodie du Renouveau en parfaite harmonie avec le spectacle qui se jouait devant les villageois.

Le peuple regarda en silence les infimes poussières lumineuses retomber. Les dernières lueurs s’en allèrent, la grande place reprit le ton crépusculaire. Les dernières notes de musique firent revenir le mouvement dans les corps vivants. D’abord doucement, comme si chacun devait se rappeler comment respirer, puis plus franchement. L’orchestre changea de registre de musique. Un son plus festif entrait dans les oreilles des amahras. Les enfants furent les premiers à courir autour des tables. Quelques adultes riaient déjà, levant leur coupe de sahré vers le ciel encore marqué par les dernières retombées de poussières.

Ehra resta immobile un instant, les yeux tournés vers l’endroit où la boule de Sève avait disparu. Même après l’avoir vu plusieurs fois, le Renouveau lui donnait toujours l’impression d’avoir perdu quelque chose sans vraiment savoir quoi. Elle ne put s’empêcher de penser qu’il faudrait inscrire sur la stèle chaque personne qui s’envolait dans ce magnifique spectacle.

Puis Luma, qui avait retrouvé sa couleur de peau normal, tira sur sa main.

— Elle va revenir quand ?

Ehra baissa les yeux vers sa sœur.

— Je ne sais pas. Peut-être demain. Peut-être dans cent ans. Peut-être en fleur, en gloutre, ou en petite fille qui pose trop de questions.

Luma réfléchit sérieusement.

— Moi je veux revenir en gloutre.

Ehra prit sa sœur à bout de bras, la soulevant le plus haut qu’elle le put.

— Si tu veux, mais le plus tard possible sœurette !

Elles dansèrent en rigolant. Les amahras autour d’eux se mirent à applaudir des mains pour accompagner la parade. Zahen se joignit à elles. Quelques secondes plus tard, d’autres amahras les avaient rejoints jusqu’à former un cercle d’une dizaine de personnes.

Au détour d’un pas de danse, Ehra croisa le regard de Rodric qui les fixait. Elle reposa sa petite sœur au sol afin qu’elle puisse continuer de s’amuser et alla lui parler.

— Tu souhaites manger quelque chose ?

— Je mangerai plus tard.

— Quelque chose ne va pas ?

— Tout va bien, pourquoi ?

— Tu sembles perturbé. Tu es encore plus blanc que d’habitude.

— Tout va bien je te dis. Je pense à la chasse de demain, rien de plus.

— C’est donc demain que vous partirez chasser le gragmit ?

— Effectivement. Je vais d’ailleurs demander à dormir pas trop tard.

Karem s’invita dans la discussion.

— Et tu fais bien humain. Nous allons faire de même. Prends cette assiette, il faut bien manger si tu ne veux pas être à court de force demain. Les conditions climatiques ne sont pas favorables à ton espèce.

Rodric resta silencieux et accepta l’offre du guerrier. Il prit une cuisse de poulet dans laquelle il croqua à vive allure. Son regard, toujours perdu dans la foule dansante.

— Tu veux venir danser avec nous ? Demanda Ehra.

— Certainement pas. Je danse quand j’ai bu trop d’alcool. Non je ne veux rien, je vais manger et demander à ce qu’on me ramène à mon piquet.

Ehra voulait se montrer gentille, mais Rodric étant peu réceptif, elle préféra partir sans lui dire un mot de plus. Il l’avait agacée. Ce n’était pas un soir pour ces futilités.

Rodric mangea son repas et fut ramené à son campement provisoire. La fête, quant à elle, se poursuivit.

Ehra s’amusa beaucoup avec ses amis. Le sahré y était pour quelque chose. Elle commençait à voir trouble et à tanguer lorsqu’elle marchait. L’atmosphère était détendue. Tellement détendue que La Draktala elle-même riait en discutant avec son peuple. Ce n’était pas courant. En grimpant sur la table, Ehra manqua de tomber. Elle fut rattrapée de justesse par son ami d’enfance, Qaarz, tout aussi enivré qu’elle. Il avait le même âge que la femme à la tresse bleue. C’était quelqu’un en qui Ehra avait une confiance aveugle. Ils avaient passé beaucoup trop de temps ensemble lorsqu’ils étaient plus jeunes. Ehra se confiait plus facilement auprès du jeune amahrien que de Zahen. Il ne jugeait jamais, il écoutait simplement, sans donner de conseils. Quelques rares fois, il dut la secouer un peu pour la remettre sur le droit chemin. Un ami comme peu de personnes en avaient à Calomia.

— Alors Tresse-bleue tu tiens plus debout ?

— Je maîtrisais parfaitement la situation !

— Tu tiens ta coupe à l’envers.

Qaarz était trempé du sahré qui était initialement dans la coupe d’Ehra.

— Alors, sache que c’était volontaire. C’est la vengeance de ce toucher de seins.

Qaarz baissa les yeux. Une de ses mains était positionnée sur sa poitrine, l’autre sur les côtes. Il ne s’en était même pas aperçu. Une légère gêne se manifesta. Il lâcha prise aussitôt.

— Ah, désolé.

— C’est tout ?

— Veuillez accepter mes plus plates excuses, madame Vaelor, fille de La Draktala.

Les autres amis autour rirent à plein poumon. Ils savaient parfaitement qu’Ehra n’aimait pas qu’on l’appelle ainsi. Elle le prit pour cible et lui courut après, slalomant entre les gens et les tables.

Lorsque le petit matin commença à grignoter le ciel, la grande place n’avait plus rien de l’agitation de la veille. Quelques coupes vides traînaient entre les plats entamés, des fleurs écrasées collaient au bois de l’estrade, et les derniers musiciens dormaient près de leurs instruments.

Qaarz dormait assis, adossé à l’un des poteaux de l’estrade, la tête penchée sur le côté et la bouche légèrement ouverte. À l’opposé du même poteau, un autre jeune amahra semblait avoir eu exactement la même idée. Tous deux se soutenaient sans le savoir, séparés seulement par le bois contre lequel ils s’étaient effondrés.

Ehra, elle, avait trouvé un confort discutable. Sa tête reposait sur les genoux de Qaarz, tandis qu’une de ses amies l’enlaçait dans son sommeil comme si elle refusait de la laisser partir. La jupe claire de sa tenue de cérémonie était froissée, ses peintures blanches avaient perdu de leur précision, et quelques mèches sales lui collaient encore aux joues.

Aucun d’eux n’avait l’air digne.

Mais pour cette nuit-là, personne ne leur en aurait voulu. Ils avaient chanté, dansé, bu, ri, parlé de leurs rêves et de leur avenir jusqu’à ne plus avoir la force de tenir debout. Alors ils étaient restés là, entassés sur l’estrade, vaincus par le sahré et par une fête qui avait duré plus longtemps qu’eux.

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