Chapitre 7 : Duel

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Cela faisait maintenant trois jours que la chasse avait commencé. Rodric avait dit vrai. Les dispositions qu’il avait mises en place étaient efficaces. Tyana avait ordonné que son équipement, au complet, lui soit restitué. Il était accompagné de trois autres guerriers amahariens, Karem pour la force brute, Zahen pour la représentation de la cheffe et Draèm pour assurer la réussite de la petite expédition. C’était également un moyen de surveiller l’humain et d’agir en cas de besoin. Un dernier compagnon était avec eux, Médra, la gloutre la plus puissante du troupeau, mais également la monture de Draèm.

Le plan semblait simple à l’origine. Retourner dans la jungle verdoyante, et tourner en rond jusqu’à ce que le gragmit daigne se montrer. Hélas, un gragmit n’a pas l’intelligence des races peuplant ces terres, mais ils n’en restaient pas moins très malins. Jamais ils ne se montraient s’ils se sentaient en danger.

Les quatre chasseurs bataillèrent uniquement contre des monstres désinvoltes et suicidaires. Des tigres à dents de sabre étaient tombés sur eux en pensant ramener, sans trop d’effort, de quoi nourrir leurs petits. Malheureusement pour eux, la compagnie improvisée était à l’affût. Surtout Médra. Bien souvent, les quatre bipèdes n’eurent pas le temps de dégainer que les assaillants étaient déjà au tapis, écrasés par l’imposant gloutre. Les tigres subirent le même sort.

Rodric était impressionné par la capacité d’une gloutre à combattre. Elles n'avaient aucun inconvénient des chevaux, mais toutes leurs qualités. Un guerrier amahrien n’aurait aucun mal à mettre au tapis trois ou quatre chevaliers de la cour. Il comprit qu’il ne fallait surtout pas sous-estimer ces bêtes, qui sont rares dans le nord.

— Toutes vos gloutres combattent comme Médra ?

— Non, pas toutes. Enfin, disons qu’il y a des combattantes et d’autres qui ne sont là que pour les champs. Mais elles restent tout de même puissantes bien qu’elles manquent de technique.

Pas besoin de fortification quand on a des gloutres domestiques. Cela expliquait pourquoi aucun animal sauvage n’attaquait le village.

— Ont-elles un défaut ?

— Bien sûr. Elles ne sont pas parfaites ! Elles adorent chasser le petit gibier. C’est d’ailleurs cette raison pour laquelle nous avons des chiens de garde sur nos poulaillers et bétail.

Les réponses de Karem le satisfaisaient. Ce qu’il regretta, c’est de ne pas pouvoir se battre. Il est un guerrier depuis toujours, cela faisait trop longtemps qu’il n’avait pas eu sa dose de combat potentiellement mortelle. Draèm s’assit sur un tronc d’arbre au sol.

— Bien. C’est l’heure du repas.

Il appela Médra afin de récupérer de quoi sustenter le groupe dans un des sacs accrochés à sa gloutre et quelques boissons. Aucun alcool ici, simplement de l’eau ou un liquide sucré à base de miel. Une fois que tout le monde fut servi, Draèm posa une question que tous les amahras présents avaient en tête.

— Bon, humain. As-tu vraiment été pourchassé par ce gragmit ?

Rodric avait la tête levée et déglutina l’eau qui lui avait été donnée à grandes gorgées. Il avait bien entendu la question, mais il prit le temps tout de même de se désaltérer. Les deux autres hommes mangèrent en silence.

— Je n’ai jamais dit que j’étais pourchassé. J’ai dit que j’avais fait le nécessaire afin que ce gragmit ne me retrouve pas trop vite. Vous pensez que je suis peut-être un petit humain sans défense, mais contrairement aux apparences, j’ai énormément chassé dans ma vie.

— Quel est le rapport ? Je te demande simplement si tu ne nous as pas menti pour qu’on ait pitié de toi et qu’on te laisse en vie. J’ai l’impression qu’on perd notre temps.

— Non. Je n’ai pas menti. Je suis peut-être sous surveillance, mais je ne suis pas menteur, encore moins un idiot. Par ailleurs, si ton peuple s'était montré agressif envers moi, peut-être que tu ne serais plus de ce monde, comme beaucoup d’autres.

— Serait-ce une menace, humain ?

— Plutôt un défi. Je commence à rouiller sans combattre. Ta bête est vraiment puissante.

— Un défi donc. Qu’est-ce que j’y gagne ?

Rodric songea la question. Il avait les mains sur le menton, penseur.

— Si tu gagnes, ou plutôt, si tu arrives à me faire saigner, je te dirai comment accélérer la recherche du gragmit, ce que tu n’as pas l’air de savoir faire correctement. Avec ma méthode, ça ne prendrait pas trop longtemps avant qu’il nous tombe dessus.

Draèm se sentit humilié par cette réponse. Il était l’un des plus grands chasseurs des amahras, mais aussi le stratège de la mission. Il posa les coudes sur ces genoux et fixa Rodric d’une noirceur à faire pâlir un dragon. Sa voix se devient très froide et dure.

— Moi, je t’offre Médra.

Zahen s’interposa immédiatement. Médra lâcha sa viande de tigre qu’elle avait dans la gueule pour regarder son maître. Elle l’observa un instant avant de se remettre à déchiqueter la viande fraîchement abattue par ses soins.

— DRAÈM ! N’as-tu pas honte de parier une gloutre !? C’est la fierté de notre village, pas de vulgaire objet que l’on jette en pâture pour un pari aussi idiot !

— À quel pari fais-tu allusion ? Je joue simplement à un jeu où l’humain me donnera sa méthode révolutionnaire pour gagner du temps sur notre mission. C’est d’ailleurs fort aimable à lui. À moins qu’il ne soit lâche comme les siens, et qu’il attende que ses amis viennent nous purger, comme autrefois.

Rodric éclata de rire.

— J’aimerais bien voir comment le stratège d’un peuple de sauvages, assez lâche pour se cacher du monde pendant des siècles pour une vulgaire fessée, pourrait me vaincre !

Draèm se leva brusquement, attrapant sa lance. Le geste circulaire qu’il donna à son arme était fluide et rapide. La précision l’était tout autant, la tête de Rodric était la cible. Rodric ne bougea pas. Le puissant marteau de Karem entra en contact avec la lance. Un bruit métallique sourd résonna dans la jungle.

— Tu insultes les gloutres et maintenant tu oublies nos traditions, Draèm ?

— Karem a raison. C’est un défi, pas un combat à mort. Je suis le porte-parole de La Draktala. En aucun cas tu ne tueras cet humain sans le rituel du défi. Bien que ces mots nous offensent autant que toi, tu vas nous faire le plaisir de l’officialiser, ou je ne pourrais pas plaider en ta faveur.

Rodric, toujours assis, regarda la scène en mangeant de la viande de canard.

Le guerrier amahra se ressaisit. Il porta sur ses pectoraux un coup franc de la paume de sa main, puis planta sa lance dans la terre.

— Draèm, premier guerrier des Amahra, te défie en duel. Je demande Zahen, fils de la décideuse, comme témoin.

Rodric se curra les dents avec des os qu’il avait en main, sourcil relevé. Karem prit le temps de lui expliquer à voix basse ce qu’il devait faire.

— Et bien moi, Rodric Valquois, mercenaire humain, j’accepte ton défi.

Il ramassa la lance de Draèm et la lui redonna. Signe que le défi était validé par les deux camps.

Le pacte étant scellé. Il y avait trop d’obstacles dans la zone de repos pour l’affrontement. Draèm fit un signe de tête pour désigner l’arène provisoire dans laquelle ils allaient s’affronter. Il se déplaça d’un pas sûr et dynamique. Sa cape bordeaux effilochée par les marches et les chasses se gonfla au vent. Son torse était protégé par un cuir brun et bordeaux, serré près du corps. Il avait seulement des plaques renforcées sur ses épaules et avant-bras placées de manière à lui laisser toute liberté de mouvement. Il tenait fermement sa lance, forgée entièrement en acier damassé. Seuls les guerriers les plus méritants pouvaient prétendre à une telle arme.

Rodric avait toujours son équipement de mercenaire. Son épée n’avait pas été remise en état, ce qui lui donnait une mauvaise sensation dans la main. Son bouclier était, lui, dans un état correct. En plus d’être léger, il était affûté sur un arc de cercle, permettant de donner des coups tranchants. Un bouclier idéal pour les longues batailles sans trop s’encombrer pendant les trajets à pied. Son armure, pensée pour les batailles rangées, n’était plus dans le meilleur état.

Les deux hommes étaient face à face. Zahen leva la main. Le silence tomba aussitôt entre les quatre hommes. Même Médra cessa de mâcher sa viande quelques secondes, attentive à la tension qui venait de s’installer.

Rodric dégaina son épée. La lame grinça légèrement contre le fourreau, rappelant son mauvais état. Il plaça son bouclier devant lui, les jambes fléchies, le regard fixé sur Draèm.

— Commencez.

Draèm n’attendit pas une seconde de plus. Il fut sur lui presque aussitôt. Sa lance fendit l’air dans un sifflement sec avant de frapper le bouclier de Rodric. Le choc résonna jusque dans les arbres. L’humain recula d’un pas, non pas emporté par la force, mais pour reprendre une meilleure distance.

Draèm ne lui en laissa pas le temps.

Ses pieds se plantèrent dans la terre. Son corps se verrouilla, solide comme un tronc, puis sa lance partit en une série d’estocs rapides et puissants. Rodric para le premier, détourna le second, encaissa le troisième sur le haut du bouclier. Chaque impact faisait trembler son bras. La pointe revenait sans cesse, précise, cherchant l’épaule, la gorge, les côtes. Rodric comprit vite que rester à distance était une erreur. La lance de Draèm avait trop d’allonge. Tant qu’il restait devant lui, il subirait. Au coup suivant, il inclina son bouclier au dernier moment. La pointe glissa sur le bord renforcé, déviée vers le côté. L’ouverture ne dura qu’un instant, mais cela suffit. Rodric avança et porta un coup d’épée franc, droit vers le torse du guerrier amahra.

Draèm pivota. Le manche de sa lance remonta, interceptant la lame dans un claquement sec. Le métal frappa le manche d’acier, créant une gerbe d’étincelles. Rodric enchaîna aussitôt d’un coup de bouclier, visant l’épaule pour lui faire perdre l’équilibre.

Draèm recula d’un demi-pas. Pas assez.

Rodric força l’avantage. Il entra dans sa garde, réduisant la distance autant que possible. Sa stratégie était claire : près du corps, la lance devenait moins dangereuse. Draèm ne pouvait plus profiter de toute sa longueur.

Le regard du guerrier amahra se durcit.

Sa lance descendit soudain vers les jambes de Rodric. L’humain dut interrompre son avancée pour éviter la pointe. Dans le même mouvement, Draèm releva le manche et para un nouveau coup d’épée. L’enchaînement était rapide, propre, presque humiliant.

Rodric sembla surpris. Il fit un pas de côté, tourna sur lui-même et tendit son épée à bout de bras. La lame décrivit un large cercle, cherchant à frapper Draèm sur le flanc.

Mais Draèm n’était déjà plus là.

Il avait planté sa lance dans la terre et s’en servait comme appui. Son corps se souleva une fraction de seconde, assez pour passer au-dessus de l’angle de l’épée. Son pied partit avec violence et frappa Rodric en plein visage.

L’humain chuta lourdement.

Karem esquissa un mouvement, mais Zahen leva une main pour l’arrêter. Le duel n’était pas terminé.

Draèm retomba souplement sur ses appuis et arracha sa lance du sol. Il attaqua aussitôt. Rodric roula sur le côté, évitant la pointe qui s’enfonça dans la terre à l’endroit où se trouvait sa poitrine une seconde plus tôt. Il continua son mouvement, prit appui sur une main, puis projeta son bouclier d’un revers brutal.

L’arme tourna dans l’air.

Draèm dut se baisser pour l’éviter. Ce fut exactement ce que Rodric attendait. L’humain était déjà debout. Son genou remonta violemment et heurta le menton de Draèm. Le guerrier amahra recula, les mâchoires serrées. Un sourire bref passa sur le visage de Rodric.

Sans son bouclier, il semblait plus léger. Plus libre. Il tenait son épée à deux mains maintenant, le corps légèrement penché vers l’avant. Draèm cracha sur le côté, raffermit sa prise sur sa lance et revint au combat. Les coups s’enchaînèrent.

La lance frappait vite, cherchant à maintenir la distance. L’épée répondait sèchement, coupant les angles, forçant les ouvertures. Rodric avançait dès qu’il le pouvait. Draèm reculait sans jamais fuir, utilisant chaque racine, chaque pierre, chaque irrégularité du terrain pour reprendre l’allonge dont il avait besoin.

Pendant un instant, le duel sembla réellement équilibré. Puis Rodric posa le pied sur une branche humide.

Son appui céda, franchement.

Il perdit l’équilibre juste assez pour offrir une ouverture. Draèm la saisit immédiatement. Un premier estoc fila vers son ventre. Rodric l’évita de justesse. Le second passa près de son épaule. Il parvint à le détourner du plat de son épée. Le troisième le toucha.

La pointe de la lance ouvrit son bras dans une ligne rouge, nette et peu profonde. Le sang coula. Draèm retint son arme avant d’aller plus loin. Zahen abaissa la main.

— Le sang a été versé. Le défi est terminé.

Rodric baissa les yeux vers sa blessure. Il resta silencieux un instant, puis éclata d’un rire bref. Il essuya le sang du bout des doigts et regarda Draèm comme si le résultat venait de l’amuser plus que de le vexer.

— Félicitations, stratège. Tu as gagné.

Draèm ne répondit pas tout de suite. Son souffle était plus lourd qu’il ne l’aurait voulu.

Karem, lui, observait Rodric sans un mot. Quelque chose dans cette chute sonnait faux. L’humain avait perdu, oui. Mais il n’avait pas eu le regard d’un homme surpris par sa propre erreur. Rodric remit son épée au fourreau, puis releva les yeux vers les trois Amahra.

— Comme promis, je vais vous dire comment attirer le gragmit.

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