Chapitre 8 : Omelette aux truffes

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Rosa observait l'assiette vide à présent. Elle était tendue et mal à l'aise. Elle avait l'impression de revenir quelques années en arrière lorsqu'elle passait son oral du bac. Elle avait regardé le jury engloutir les assiettes qu'elle avait préparées. Elle n'avait eu droit à aucun commentaire, rien ne transparaissait sur les visages de ceux qui l'évaluaient. Ils ne le savaient pas, mais cet examen était déterminant pour Rosa. Elle avait pu s'émanciper, n'étant plus à la charge de sa mère, elle s'était sortie des griffes de Seb et de Luigi. Mais l'équilibre dans lequel elle vivait était fragile. Elle avait tout juste de quoi vivre avec son salaire d'apprenti. Elle ne mangeait qu'au restaurant lorsqu'elle travaillait, son argent payant juste les charges. Mais cela lui était égal. Elle savait que cela ne durerait pas. Elle saurait rebondir.

Elle s'était bien sortie de situations tout aussi difficiles. Elle se souvenait des premières semaines à l'internat. Les filles de deuxième année l'avaient tout de suite prise en grippe. Elle avait supporté le pillage de ses affaires, les vêtements déchirés, ses notes volées, les douches froides, les réveils en pleine nuit. Jamais elle ne s'était plainte, supportant ce harcèlement quotidien sans broncher. Elle savait pourquoi elle était là et ne pouvait se permettre de se faire exclure. Elle voulait, elle avait besoin de réussir. Elle refusait de se retrouver vendue à des pervers. Elle avait mis en lieu sûr l'enregistrement de Luigi et Seb lui suggérant de vendre au plus offrant sa virginité. Elle espérait qu'ils la laisseraient tranquille. Elle l'avait espéré jusqu'à ce qu'elle surprenne une conversation téléphonique de Samantha, la cheffe de ses harceleuses.

- ... Je sais oncle Luigi, mais je t'assure qu'on lui mène la vie dure. Elle ne fait rien, ne dit rien. Elle n'est même pas allée se plaindre à la surveillante.... Je veux arrêter. Non, elle me fait pitié cette fille. Et pourquoi tu veux qu'elle quitte l'école ?... Ben ça me regarde un peu quand même, c'est moi qui fais le sale boulot.... ok ok ok ! Ne t'énerve pas.

Rosa ne s'était pas démontée, elle avait attendu que Samantha raccroche et s'était avancée vers elle.

- Je peux te dire pourquoi Luigi veut que je quitte l'école.

- Oh Rosa ! Ça fait longtemps que tu es là ?

- Assez pour enfin comprendre pourquoi tu me martyrises.

- Mon oncle me met la pression pour que je le fasse.

- Je l'avais deviné. Tu veux savoir pourquoi il te fait faire cela ?

Elle hocha la tête. Rosa reprit alors avec un aplomb qu'elle ne se connaissait pas :

- Est-ce que ton oncle a aussi vendu ta virginité au plus offrant ? T'as-t-il promis de l'argent en échange d'écarter les cuisses pour le pervers qui alignerait le plus d'argent pour prendre ton pucelage le jour de tes seize ans ?

Les mots s'imprimèrent dans son esprit. Samantha écarquilla les yeux à mesure qu'elle comprenait ce que Rosa lui disait. Elle perdit des couleurs et eut un violent haut-le-cœur alors qu'elle comprenait qu'elle se faisait complice de cette ignominie.

- Je ne savais pas, au mon dieu ! Mais c'est horrible ! Je te demande pardon Rosa, au mon dieu, qu'ai-je fais ?

Rosa ne resta pas plus longtemps, elle retourna dans sa chambre. Suite à cet échange, tout cela s'arrêta et elle put poursuivre tranquillement sa scolarité. Rosa se fit même des amis dont Samantha qui après avoir été son bourreau devint sa protectrice. Elle était toujours embêtée de demander à son patron, si elle pouvait loger dans la mansarde qu'il lui avait fournie, durant les vacances. Celui-ci avait toujours accepté et l'invitait même à venir manger au restaurant avec les autres, il voyait bien qu'elle ne mangeait pas dans sa piaule, ne ramenant jamais de nourriture là-haut. Ne pouvant pas se permettre de refuser, Rosa échangeait son repas contre des services, comme faire le ménage du restaurant, aider en cuisine, etc. Ainsi, elle avait pu rester loin de sa mère et de Seb le plus possible. Sauf cette fois-là... Elle secoua la tête pour chasser ses souvenirs et se concentrait sur l'instant présent.

Elle avait fait tout ce chemin et elle réalisait maintenant son rêve, cuisiner auprès du chef Deschanel. Et que dire de ce moment ? Il venait de finir son assiette, certes c'était sa recette à lui, mais elle y avait mis sa technique, tout son savoir-faire dans ce plat. Il la regardait, d'abord tout à fait impassible, cherchant à ne pas se trahir.

- J'aime ce que tu as fait de mon plat. C'est celui qui m'a demandé le plus de travail, et tu viens, en quelques minutes de te l'approprier. Non seulement tu as respecté mon travail, mais tu y as ajouté, je ne saurais quoi dire ni comment le décrire. Je dirais que ce plat m'a comblé. J'y ai retrouvé le plaisir de la première fois où je l'ai réussi.

- Merci, chef.

Il la regarda avec perplexité. Il était partagé entre l'admiration pour son travail qui était de son niveau et une pointe de jalousie, elle avait fait une chose si difficile en si peu de temps. Il était indéniable qu'elle irait loin. Elle avait fait le bon choix en le rejoignant, il avait des choses à lui apprendre. Cependant, il aurait au moins la satisfaction de la voir progresser contrairement à certains stagiaires qu'il avait eu et sur lequel il n'avait pu fonder aucune ambition. Mais Rosa, c'était autre chose. Et la perspective de travailler avec elle avait quelque chose d'exaltant.

- Bien, je te laisse nettoyer, nous avons vingt jours pour que tu connaisses parfaitement la carte. Il reste seize plats, nous devrons donc travailler tous les après-midi entre les deux services. Cela te convient-il ?

- C'est parfait chef. Mais nous n'aurons besoin que de seize jours...

- Ne sois pas présomptueuse ! Je veux aussi que tu saches tenir la brigade. Dans moins d'un mois, je dois partir pour faire un échange avec un autre chef, à Los Angeles. Je veux que tu me remplaces quand j'y serais.

Rosa en eut le souffle coupé. Il lui donnait la possibilité d'être chef, elle n'était embauchée que du matin. Soit il était fou, soit il avait un don pour discerner les gens très vite. Elle espérait que ce soit la deuxième solution.

- Bien chef. Ce sera un très grand honneur.

- Rien n'est encore fait. Tu as vingt jours pour me montrer ta valeur et tes compétences.

Il quitta ensuite la cuisine. Il devait appeler le chef Franck pour lui confirmer qu'ils pourraient faire l'émission, qu'il avait trouvé un remplaçant. Il était assez confiant, elle avait le talent pour garder le standing de son restaurant. Il allait devoir aussi s'assurer qu'elle serait capable de gérer la brigade. Mais la détermination qu'elle dégageait ne laissait aucun doute possible. Il avait confiance en son personnel, ils sauraient la guider pour la réussite de l'établissement.

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