Chapitre 8 - L’ours maladroit

5 minutes de lecture

Dès le lendemain de la découverte du corps, le commissaire Renouf était venu présenter ses condoléances à la famille, et demander à chacun de rester sur place. Il avait prévenu qu’une série d’interrogatoires allait suivre. Entretemps, d’autres inspecteurs avaient effectué une enquête de voisinage. Apparemment, tout le monde semblait apprécier les Malandain et personne ne paraissait avoir remarqué quoi que ce soit d’inhabituel autour du manoir.

Renouf nous emmena dans sa DS noire impeccable, dont il prenait soin comme un bijou.

La maîtresse de maison nous accueillit, encore bouleversée. Ses yeux étaient rougis, trahissant des nuits sans sommeil. Ses fils semblaient aussi affectés que leur mère. Seule, Marie, la femme de Pierre, affichait un étonnant détachement.

Installé dans le salon, Renouf avait prévu d’appeler les membres de la famille un à un, puis les domestiques.

L’ainé, Pierre, fut le premier à entrer. Je devais prendre des notes de ce qui se disait, mon carnet noir déjà presque plein, un autre en réserve dans une autre poche, prêt à être entamé. Un jour, je demanderai à Sophie, autrefois secrétaire, de m’enseigner la sténo.

Vingt-huit ans, marié, sans enfants. Il avait le cheveu plat et une légère tendance à l'embonpoint. Sa tête rentrée dans ses épaules, son nez allongé, ses yeux ronds, lui donnaient l’aspect d’un ours mal léché. Sans être farouche, il semblait plutôt timide, maladroit et complexé. De carrure massive, il contrastait totalement avec son frère à la silhouette élancée.

Il gardait la tête baissée, regardant ses mains d'un air embarrassé.

— Où étiez-vous la veille du jour de la disparition de votre père ?

— J'étais ici, avec ma femme et mon frère. Mon père nous avait invités. J’ai donc pris quelques jours de congé.

— Quelle est donc votre profession ?

— Je dirige une entreprise de transport.

— Vous en êtes le propriétaire ?

— Oui. J'y ai mis toutes mes économies.

— Et elle marche bien, votre affaire ?

— Oui ! dit-il sans grand conviction.

Puis, il releva la tête. Il avait les traits tirés, les yeux humides.

— Mon père, assassiné ! C’est incompréhensible…

— C’est justement ce que nous cherchons à comprendre ! Avait-il des ennemis ?

— Pas à ma connaissance. Il était discret. Peut-être qu’il en avait… en fait, je ne sais pas. Je ne crois pas.

— Sa réussite, ses magasins, ce manoir, ça peut susciter des jalousies.

Il prit alors un ton plus assuré.

— Le manoir est dans la famille depuis un siècle. Les gens du coin sont contents qu’on l’entretienne. Beaucoup de demeures tombent en ruine. Et ses voisins s’entendaient bien avec lui. Alors, je ne vois pas…

— Sinon, vous n’avez rien remarqué d’inhabituel ce jour-là ?

— Non, il s'était promené dans le jardin le matin, puis nous avons discuté ensuite des travaux qu'il envisageait de faire au domaine.

Levant le nez de mon carnet, je vis qu’il fronçait les sourcils. Il avait soit l’air soucieux, soit il les désapprouvait. Je penchai pour la deuxième option.

— Quel travaux ? demanda Renouf.

— Il voulait simplement aménager une grande cour à l’arrière, et faire abattre des arbres qui cachent le manoir !

Il s'anima tout à coup, remuant sur son fauteuil.

— Cela semble vous avoir contrarié. Je me trompe ?

— Ce sont de vieux arbres magnifiques… Personne n’était d’accord. Mais quand il avait une idée en tête…

Visage crispé, il poussa un soupir. Renouf poursuivit :

— Alors, racontez-moi. Comment s’est déroulé l’après-midi de cette journée du dix septembre ?

Pierre soupira, haussant les épaules et ne semblant ne pas comprendre l’utilité de ces questions.

— Nous avons tous déjeuné ensemble, puis nous sommes montés dans notre chambre pour faire la sieste. Ensuite, je suis parti me promener dans le village, seul, et enfin, je suis rentré en fin d’après-midi.

— Et le soir ? Qu’avez-vous fait ?

— Rien d’extraordinaire, nous avons dîné tous ensemble, puis joué au scrabble avec mon frère, ma mère et ma femme jusqu’à vingt-trois heures. Mon père était parti se coucher tôt. Il a horreur du scrabble. Il perd tout le temps. Il préfère les jeux de cartes.

— Et le lendemain ?

— Nous avons pris notre petit déjeuner vers neuf heures, sans mon père. C’est un lève-tôt. il l’avait sûrement déjà pris. Le midi, comme il ne revenait pas, on a déjeuné sans lui. Il avait parlé de voir son notaire, alors on a supposé qu’il y était allé. On n’avait pas été vérifier si sa voiture était encore là. Mais, ce n’est qu’en fin d’après-midi qu’on s’est inquiétés. Ma mère a appelé Me Durieux, qui ne l’avait pas vu. Et puis, on a vu sa voiture, toujours dans le garage. Alors, on a commencé à le chercher dans le manoir et les alentours.

— Et auparavant, vous ne vous étiez pas inquiétés de son absence ?

— Mon père avait l’habitude de partir sans prévenir. Il était indépendant, souvent imprévisible. Il s’absentait des journées entières. Cependant, il rentrait toujours à la maison pour dîner.

— Et vous, qu’avez-vous fait pendant cette journée ?

— Je me suis promené au village, entre dix heures et midi. Après le déjeuner, j’ai fait une petite sieste, puis j’ai discuté avec ma mère au salon.

— Des gens vous ont vu là-bas ?

— Oui, des connaissances. Je les ai salués.

Il nous donna le nom des personnes qui l'avaient rencontrées. Je les notai dans mon carnet, pour une vérification ultérieure.

— Et votre femme, elle était là ?

— Elle avait une grosse migraine. Elle est restée dans la chambre tout l’après-midi. Elle a émergé vers seize heures pour prendre le thé avec nous. Mais, curieusement... 

Il sembla hésiter.

— Poursuivez,

— Eh bien, elle ne s'était pas jointe à nous lorsque nous avons recherché notre père.

Il avait l'air inquiet.

— Quelque chose vous tracasse ?

— Non, répondit-il, l'air indécis. 

— Y avait-il des problèmes entre votre femme et son beau-père ?

— Il y avait bien quelques divergences de points de vue, mais... rien de grave, je vous assure.

— Et le matin ?

— Elle était restée au manoir. Je pense qu’on l’a vue.

— Avez-vous entendu un coup de feu ce jour-là ?

— Je ne crois pas, du moins, je n’ai pas fait attention. Vous savez, c’est la saison de la chasse, alors...

Renouf le remercia pour conclure l'entretien. Pierre quitta la pièce.

— Je ne suis pas certain qu’il s’entendait très bien avec son père, remarquai-je.

— Vous l'avez donc remarqué, vous aussi ?

— J’ai vu un froncement de sourcil, l’air de dire que celui-ci ne tenait compte de l’avis de personne, et puis il a gigoté sur sa chaise, donnant l’impression qu'il était en désaccord avec lui. Quant à son entreprise, je ne suis pas sûr qu’elle marche aussi bien que cela. Il avait l’air hésitant. C’est un suspect potentiel, cependant, je ne le sens pas capable de tuer.

— Bien vu, Gilbert ! Mais il ne faut pas se fier à la première impression. Mieux vaut se méfier de l’eau qui dort.

— Et puis, il y a sa femme, elle semblait ne pas bien s'entendre avec son beau-père. Et lui, avait l'air hésitant. Peut-être nous cache-t-il quelque chose.

— Vous avez raison, nous l'interrogerons plus tard à ce sujet.

Sur cette conclusion, Renouf me demanda d'aller ouvrir la porte et d'appeler André.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 6 versions.

Vous aimez lire KatieKat ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0