Chapitre 9 -L'artiste incompris
À peine Pierre était-il sorti qu’une tête brune ébouriffée se glissa dans l’entrebâillement. Renouf l’invita à entrer.
André Malandain, vingt-six ans, les yeux noisette légèrement plissés d’ironie, des traits fins, était grand et élancé. Il portait des vêtements de qualité un peu froissés. Ses cheveux longs descendaient un peu dans le cou, lui donnant un petit air d’artiste.
Bertier fronça les sourcils. Je connaissais son aversion pour tout ce qui était abondamment chevelu : jeunes, « yé-yés » et beatniks. Néanmoins, voulant me laisser l'interroger, il se retint de dire quoi que ce soit.
— Quelle est votre profession ?
— Artiste peintre, du moins, j'essaye ! Mais vous pouvez m'appeler par mon prénom et on peut se tutoyer, nous sommes presque du même âge.
C’était bien tentant, mais je devais rester dans mon rôle. Celui du policier en costume-cravate, tenu en laisse par cet accessoire qui lui serrait un peu trop le cou.
— Je ne crois pas que ça soit une bonne idée ! Pour l’instant, vous êtes interrogé dans le cadre d’une enquête criminelle.
— Ferais-je donc partie des suspects ? s’étonna-t-il, non, sérieusement ?
Bertier intervint sèchement.
— Dans une affaire de meurtre, tout le monde l’est. Ensuite, au fur et à mesure que les alibis sont confirmés, on fait le tri.
Il nous lança un regard inquiet. Alors, je repris la main.
— Qu’avez-vous fait lors de la journée du 10 septembre ?
Il se mit alors à réfléchir.
— Eh bien, je suis arrivé vers dix heures environ. Ensuite, je me rappelle avoir discuté avec mon frère. Puis, en fin de matinée, nous avons tous pris l’apéritif dans le salon. Après, il y a eu le déjeuner et après, nous sommes partis chacun de notre côté. Moi, je m'étais installé sur la terrasse pour lire. Ensuite, père nous a rejoints au diner.
— Et le soir ?
— Le soir, nous avons dîné et joué au scrabble jusqu’à vingt-trois heures, sauf mon père. Il déteste ce jeu. Il préfère jouer aux cartes. Alors, il est monté se coucher tôt.
— Et le lendemain, le 11 septembre, qu’avez-vous fait ?
— Ce jour-là, je me suis levé tard. J’ai pris le petit déjeuner vers neuf heures, avec ma mère, mon frère et ma belle-sœur. Mon père n’était pas là. Nous avions pensé qu’il avait dû, comme à son habitude, se lever tôt. Ensuite, j’ai passé toute la matinée à lire dans le salon. L’après-midi, je suis allé dans le jardin faire des croquis de certains arbres que je trouve très beaux. Je peux vous les montrer si vous voulez.
— Quelqu'un vous a-t-il vu ?
— Oui, ma mère. Elle était venue me rejoindre pour discuter et je les lui ai montrés. On a pris le thé vers seize heures. Puis après… plus tard, nous nous sommes inquiétés de ne pas voir mon père revenir. Ma mère a appelé Me Durieux, mais mon père n’était pas allé le voir. Alors, on l’a cherché partout dans le manoir et dans le jardin. Voyant que son auto était toujours là, on a appelé la police…
L’émotion semblait le gagner. Soudain, je vis ses yeux se mouiller et sa pomme d’Adam monter et descendre.
Bertier reprit alors les rênes.
— Votre frère nous a parlé des travaux que votre père comptait faire exécuter.
— Oui. Il avait projeté d'ajouter une cour à la façade arrière. Pour cela, il voulait faire abattre tous les arbres de cette parcelle, au grand dam de Justin, le jardinier. D'ailleurs, il paraît que celui-ci ne desserrait plus les dents depuis qu’il l’avait su et qu’il s'était refermé comme une huitre. Quelle ambiance !
— Qui vous en a parlé ?
— Ma mère, au téléphone, quelques jours plus tôt, alors que je prenais de ses nouvelles.
Il poussa un soupir.
— Franchement, c'était un crime de vouloir faire couper tous ces beaux arbres centenaires, même si ceux-ci faisaient un peu d’ombre et cachaient le manoir de ce côté. Je lui ai dit que c’était une erreur.
— Donc, vous étiez en désaccord.
Ses joues s’empourprèrent et il répondit en s’animant davantage.
— Complètement ! Mais mon père n’écoutait personne. Il n’en faisait qu’à sa tête.
Bertier me fit un signe discret. Alors, je continuai l’interrogatoire, souhaitant évoquer un point qui le touchait particulièrement.
— Et votre peinture, votre père l'appréciait-il ? Qu'en pensait-il ?
— Ma peinture ? Mon père voulait que je reprenne son entreprise ! Il m'a toujours traité de bon à rien ! Pourtant, je l'ai surpris plus d'une fois à contempler mes toiles . Il semblait les aimer. Ou alors juste en tant que décoration ! Mais il n’acceptait pas que j’en fasse mon métier. C'est pour cela que je suis parti il y a quelques années en claquant la porte.
— Par ailleurs, connaitriez-vous une personne qui s'appellerait Pierrette Lefebvre ?
Il haussa les épaules, l’air visiblement agacé.
— Pierrette ? Oui, bien sûr, c'est une amie, mais je ne vois pas le rapport. De toutes façons, je ne l’ai pas revue depuis un moment ! répondit-il sèchement.
— Encore une question : vous rappelez-vous avoir entendu un coup de feu ce jour-là ?
— Non, ou alors je n'ai pas fait attention. La saison de la chasse vient de commencer. Vous savez, avec tous ces obsédés du fusil qui canardent tout ce qui bouge, on finit par s'habituer.
Le commissaire lui fit signe que l'entretien était terminé. André quitta la pièce et je notai rapidement ses réponses dans mon petit carnet noir.
— Alors, demanda Bertier au commissaire. Son emploi du temps semble s’accorder avec celui de son frère, mais que pensez-vous de lui ?
— Il a l’air sincère. Bien qu’il ne cache pas ses désaccords avec son père, ce jeune homme montre apparemment de l’émotion en évoquant sa disparition. Mais il a quand même un mobile. L’argent.
— Comme son frère, c'est un coupable potentiel. En tout cas, il parait en vouloir à Pierrette d’avoir rompu avec lui. Il ne semble pas savoir qu’elle est sa demi-sœur.
— Son père a sans doute gardé le secret.
Je n’étais pas totalement d’accord avec ce qui avait été dit au sujet du mobile d'André. J’essayai d’attirer l’attention avec un raclement de gorge et le doigt levé, comme un élève demanderait à prendre la parole. Renouf porta son attention vers moi.
— Oui, Gilbert ?
— Pardon, mais je vois les choses différemment. Enfin, ce ne sont que des impressions. J’ai essayé d’orienter l’interrogatoire sur ce qui importait le plus à André Malandain : ses rapports avec son père. Et j’ai bien vu sa réaction : les larmes lui sont montées aux yeux et j’ai vu sa gorge se serrer. On ne peut pas simuler cela. Et il n’a pas caché ses divergences de vues avec lui. Il s’est montré sincère et honnête. Et je crois que l’argent… il s’en fiche complètement.
— Vous ne le croyez pas coupable ?
— Non.
— Gilbert, vous êtes un sentimental dans votre genre et vous semblez avoir un parti pris vis à vis de ce jeune homme ! Vous croyez, vous marchez au feeling et vous écoutez plus votre cœur que votre tête. Il ne faut rien prendre comme argent comptant, rester neutre et tout analyser. Vous apprendrez par la suite que certains meurtriers, même sympathiques, sont des manipulateurs et de très bons acteurs. Maintenant, c'est le tour de la belle-fille de la victime. Voyons ce qu'elle a à nous dire !
J’avais retenu la leçon. Une petite claque salutaire. C’était vrai, je me laissais souvent porter par cette fichue intuition que Bertier me reprochait régulièrement. Je n’avais pas l’esprit soupçonneux par nature et je manquais d’expérience.
Je me demandais si plus tard, je ferai un bon flic.

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