En plein doute

5 minutes de lecture

Assis à mon bureau, j’étais plongé dans mes notes que je relisais inlassablement. L’enquête piétinait. La morosité me gagnait. Je ne trouvais aucun indice auquel nous pouvions nous raccrocher. Seulement deux suspects : Paul Lemarchand et sa fille adoptive disparue dans la nature. Nous avions depuis longtemps laissé tomber la piste des membres de la famille Malandain.

La jeune femme, apparemment déséquilibrée, éprouvait une indicible haine pour cette famille. Mais elle ne semblait pas savoir se servir d’une arme à feu, surtout un fusil de la deuxième guerre mondiale. Et elle demeurait introuvable. Où se cachait-elle ? Qui pouvait l’abriter ? Son père adoptif ? Ou alors était-elle vraiment partie avec ce Robert Cacheux, toujours en fuite lui aussi ?

L’alibi de cet ancien policier n’avait pu être clairement établi. S’était-il réellement rendu aux réunions de chantier ? Les réponses évasives, voire inexistantes de mes interlocuteurs et les conditions acrobatiques de mes interrogatoires avaient entravé ma recherche. Seul le notaire avait apporté une réponse claire. Mais était-il digne de foi ?

J’avoue que je doutais de tout, de chacun et aussi de moi-même.

A cela s’ajoutait le meurtre de Graindorge et les maigres indices retrouvés : le morceau de doublure d’un manteau et l’étui à cigarettes sur lequel on n’avait pu lire les empreintes. Ce meurtre avait-il un lien avec l’affaire qui nous préoccupait ou s’agissait-il d’une nouvelle enquête ?

Tout cela avait été évoqué pendant ma réunion dans le bureau du commissaire. Bertier avait été appelé sur d’autres dossiers urgents et je me retrouvais seul sur ce cas.

Renouf passant dans le bureau, remarqua mon air accablé. Il me proposa d’aller prendre un café au bistrot du coin. J’acquiesçai, enfilai mon manteau et le suivis.

Nous arrivâmes en milieu de matinée, dans la salle vide. Les ouvriers et les artisans, venus boire un petit noir ou un coup de blanc au zinc en guise de réconfort avant d’affronter leur rude journée, étaient repartis depuis belle lurette. Nous nous installâmes au fond, sur l’une des tables revêtues de l’éternelle nappe à carreaux rouges et blancs, réservées au repas du midi. C’était celle à laquelle Renouf s’installait quotidiennement pour déjeuner.

— Alors, commissaire, qu’est-ce que je vous sers ? demanda le patron.

— Comme d’habitude, Jules : un café-crème pour moi et - il me regarda- que prendrez-vous, Gilbert ?

— Un café crème, moi aussi.

— Alors, deux cafés-crème ! C’est parti !

Le bruit puissant du percolateur, puis l’entrechoquement des tasses manipulées se firent retentir. Quelques secondes plus tard, l’odeur réconfortante de ce breuvage se répandit dans la pièce. Le patron revint avec un plateau et déposa devant nous deux tasses fumantes, des cuillères et un pot de sucre,

— Rien de tel pour vous réconforter ! affirma Renouf.

Je sentais ses yeux posés sur moi pendant que je remuais la cuillère avec application.

— Vous touillez, mais vous n’avez pas mis de sucre !

— Ah oui ! J’étais un peu distrait.

Je pris un morceau et je recommençai.

— Bon, venons-en au fait ! déclara-t-il soudain. Je vois que vous êtes plutôt pensif aujourd’hui.

— Je n’avance pas ! avouai-je. Je ne sais pas comment continuer cette enquête. Et puis l’inspecteur Bertier est occupé sur d’autres dossiers.

— Oui, je l’ai mis sur une série de braquages commis dans des bijouteries. Nous arrivons trop tard à chaque fois. Avec des indices… inexistants ! Pas facile non plus...

— J’ai bien peur que l’enquête sur le meurtre de mon parrain, si elle n’aboutit pas, ne finisse par être classée sans suite…

— Je comprends ! Vous voulez retrouver son meurtrier Et, croyez-moi, j’y tiens autant que vous ! Pour deux raisons : la première est que le préfet est sur mon dos. Enfin, je suis en fin de carrière, je n’ai plus rien à démontrer. Cependant, je ne veux pas finir sur un échec.

Je lui jetai un regard surpris.

— Vous allez prendre votre retraite ?

— C’est imminent. Ce sont certainement mes dernières enquêtes.

Il reprit devant mon regard consterné.

— La seconde raison, la plus importante à mes yeux : c’est qu’un ancien résistant a été abattu lâchement avec une arme de guerre, vingt ans après. Il aurait pu être mon ami si j’étais entré dans son réseau à cette époque… Je veux lui rendre justice. Et une arme de guerre, c’est symbolique. Ce n’est pas anodin. C'est même l'élément essentiel de l'enquête.

Il soupira.

— Vous voyez, je ne suis pas complètement neutre non plus… Tout comme vous !

— Que dirait le procureur s’il vous entendait ?

— Il comprendrait. Lui aussi, il a eu sa part… Il avait tenté de désobéir aux directives du gouvernement de Vichy, et il avait perdu son fils, résistant, torturé et fusillé par les Allemands. Il avait le cul entre deux chaises. Sa marge de manœuvre était limitée…

Il s’arrêta brusquement.

— Buvez donc votre café avant qu’il ne refroidisse !

Je pris une gorgée. Cela me fit du bien et me réchauffa. Renouf but à son tour. Il poussa un soupir de contentement. Puis il reprit la parole.

— J’étais venu vous dire, de ne pas désespérer. Et s’il y a une piste à suivre, c’est l’histoire. Les événements d’il y a vingt ans. Je suis persuadé que tout est lié.

— C’était mon impression aussi. Depuis la découverte du souterrain de Jumièges. Mais, un policier ne doit pas suivre son inspiration, dirait l’Inspecteur Bertier.

— Il a raison pour la plupart des cas. L’intuition seule ne compte pas. Elle peut même parfois nous mener sur de fausses pistes. Mais je crois que cette fois-ci, elle pourrait nous rendre service. Suivez celle de Graindorge. Réinterrogez Henri si vous le souhaitez, et aussi cette fameuse Honorine qui semble en savoir long. Elle pourrait vous en apprendre davantage.

— Vous pensez que le meurtre de Graindorge pourrait avoir un rapport avec l’affaire Malandain ?

— C’est possible. Surtout après ce qu’Honorine vous a révélé le concernant. Et puis, il était en possession de l’arme du crime. Il faut savoir comment il se l’était procurée.

— Et Lemarchand, vous en pensez quoi ?

Renouf soupira.

— Je vous l’avoue, mes sentiments vis-à-vis de lui ne sont pas neutres pour des raisons que j’ai déjà exposées et son alibi concernant la journée du 11 septembre ne peut pas vraiment être confirmé. Mais rien aujourd'hui n’en fait un coupable. Il nous faudrait des indices probants. Par contre…

Il but une autre gorgée de café.

— Enquêtez sur son activité policière d’il y a vingt ans. Certains inspecteurs peu scrupuleux avaient un lien avec la pègre. Graindorge aurait pu avoir été l’un de ses indicateurs pour débusquer les résistants. Ce pourrait être le lien qui les relie tous les deux.

— Comment trouverai-je ces renseignements ?

Il réfléchit un instant.

— Peut-être pas à la documentation criminelle. Des éléments compromettants pourraient avoir été effacés ou détruits. Ou alors, il faudrait remuer ciel et terre. Je ne vois que Henri pour vous renseigner ou vous aiguiller.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 6 versions.

Vous aimez lire KatieKat ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0