Les souvenirs d’Henri
Cet entretien avec le commissaire m’avait fait du bien. Cela m’avait donné des raisons d’espérer et suggéré une nouvelle piste à suivre : celle de Julien Graindorge.
Je décidai tout d’abord de contacter Henri Levasseur. Renouf m’avait communiqué son numéro de téléphone. Je l’appelai et reconnus sa voix chaleureuse. Je demandai à le voir et il accepta aussitôt.
— Cela vous dirait, une petite promenade dans le square Verdrel ? me proposa-t-il, on pourra discuter tranquillement.
— Avec plaisir !
Nous convînmes de nous retrouver d’ici une heure près du buste de Guy de Maupassant.
Cet espace vert de Rouen n’étant pas très loin du commissariat, je projetai de m’y rendre à pied. Je m’attardai dans les allées aux beaux arbres désormais défeuillés et longeai le plan d’eau, où jadis coulait la Gaalor. Cette source alimentait autrefois la Renelle, le ruisseau qui traversait l’ancien quartier des Tanneurs, détruit lors de l’installation du parc en 1861.
Je finis par trouver notre homme devant la statue de pierre dont l’original en bronze fut fondu pendant la guerre. Le septuagénaire attendait, élégant et digne, droit comme un I, chapeau sur la tête et revêtu d’un manteau gris, et d’une écharpe de soie rouge foncé.
M’apercevant, il se tourna vers moi, tout sourire et, lorsque je m’approchai de lui, me serra chaleureusement la main. Nous commençâmes à marcher côte à côte.
— Je vous aurais bien invité à faire une promenade le long de la Seine, mais c’est impossible maintenant. Ah ! avant la guerre, c’était autre chose ! On pouvait se promener sur ses berges. Il y avait de la vie, des cafés, des petits bals. Mais lors de la reconstruction, on a décidé de la mettre en bouteille en surélevant tous les quais pour les raccorder aux ponts reconstruits bien plus haut que les anciens. Alors, on se retrouve à l’admirer de loin, le long d’un boulevard et dans le bruit des moteurs. Ici, au moins, c'est calme, on n’aura pas à s’égosiller.
Il s’arrêta de parler et me fixa un instant.
— Ça vous embêterait que je vous tutoie ?
— Euh… non, fis-je, surpris.
— Tu me rappelles mon fils. Cela fait longtemps que je ne l’ai pas vu…
Il se sentait seul et je savais qu’il était veuf.
— Ce n’est pas par manque de respect, reprit-il, c’est parce que… tu m’es très sympathique.
J’étais touché par cet aveu. Il est rare pour un flic d'entendre dire qu’on l’aime bien. Nous cheminâmes en silence jusqu’à arriver à un banc. Il s’y assit et je l’accompagnai.
Je finis par me lancer.
— J’ai besoin de votre aide pour mon enquête. Je voudrais que vous me parliez de Rouen pendant la guerre et surtout d’un certain Julien Graindorge. Peut-être l'avez-vous connu ?
— Ce sale type ? Bien sûr que je le connaissais. Dis-moi, c’est Georges qui t’envoie vers moi ?
— Oui, il m’a conseillé de venir vous voir.
— Et pourquoi veux-tu des renseignements sur lui ?
J’hésitai un instant à lui répondre.
— On l’a retrouvé assassiné dans la forêt de Roumare. Et auparavant, il était en possession de l’arme qui a tué Bernard Malandain. Surtout, n’en parlez pas. La presse n’est pas au courant.
— Ne t’inquiète pas. Je ne dirai rien. D’ailleurs, je ne sais pas à qui je raconterais ça. Bon sang ! Je le croyais mort depuis longtemps ce salaud, exécuté probablement après la guerre. Alors, il a réchappé à tout cela… Quelqu’un a fini par avoir sa peau. Une vengeance peut-être ? C’est un peu tard, tu ne crois pas ?
Il réfléchit quelques instants.
— Mais alors, c’est peut-être lui qui aurait tué Bernard ? Et pourquoi ?
— Je ne sais pas encore qui l’a tué et si c'est aussi le meurtrier de Bernard Malandain. C’est pour cette raison que j’enquête sur lui. J’ai très peu d’informations le concernant dans les archives de la police.
— Cela ne m’étonne pas…
Je le regardai, interloqué.
— Pourquoi ?
— Georges ne te l’a pas dit ? Il m’avait parlé à l'époque d’une collaboration secrète entre la police et les voyous. Alors, si c’est caché… Mais nous, nous savions que Graindorge était un indicateur de police.
Il s’arrêta devant le plan d’eau, contemplant la gracieuse évolution de quelques cygnes.
— Bon ! reprit-il. Revenons à ce salopard. Sa mère tenait un hôtel-restaurant près des quais des bords de Seine. Ou plutôt un boui-boui mal famé, fréquenté plus ou moins par des mauvais garçons de tout poil. Puis, les Allemands sont arrivés. Leurs soldats avaient investi la rue des Cordeliers, une petite rue sombre et arpentée par des prostituées qui battaient le pavé. Il y avait un hôtel, quelques magasins, des bains publics et elle débouchait tout droit sur l’église du même nom. Les fritz étaient devenus les principaux clients de ces dames, mais ils fréquentaient également l’établissement de cette mère maquerelle de Sylvie Graindorge qui les accueillait à bras ouverts, ou plutôt, à cuisses ouvertes, avec d’autres filles. La collaboration horizontale, quoi !
— Je le sais, Honorine, la cuisinière des Malandain m’en avait parlé.
— Les Le Floch ! De braves gens ! Je ne sais pas ce que Bernard aurait fait sans eux. Leur fils, Julien, faisait partie de notre réseau. Un bon p'tit gars! Il avait travaillé à Rouen comme apprenti dans une entreprise de peinture en bâtiment. Il avait fait la connaissance de Graindorge avant la guerre lors d'un bal. Ironie du sort, ils portaient le même prénom. Ils étaient devenus copains. A l'époque, Graindorge n'avait pas encore mal tourné. Puis, notre Julien avait décidé de rejoindre le réseau de Malandain tandis que l'autre...
Il s’arrêta un instant et reprit le fil de son récit.
— Pour en revenir à Julien, celui-ci m’avait parlé de ses soupçons concernant Graindorge qu’il avait surpris à la Kommandantur alors qu’il faisait la queue pour demander un papier quelconque. C'était bien avant qu'il ne nous rejoigne. La Feldkommandantur 517 avait pris place dans le bâtiment de la Mairie. Il fallait aller y quémander une autorisation pour tout et n’importe quoi. Les spectacles, par exemple et notamment ceux du cirque. Etonnant, non ? Même les pompiers devaient leur demander la permission d’aller éteindre les incendies… Dans une ville régulièrement frappée par les bombardements…
Il poussa un grand soupir et haussa les épaules.
— D’après ce que Julien nous avait raconté, reprit-il, ce Graindorge avait l’air d’y être en odeur de sainteté. Passant devant lui, il avait fait mine de ne pas le reconnaître et un officier allemand l’avait introduit dans un bureau. Puis, Julien l’avait vu ressortir quelques minutes après, tout sourire, accompagné du militaire qui semblait l’avoir à la bonne.
— Il était peut-être un agent de renseignement au service de l’ennemi.
— Qui sait ! Et puis, quelqu’un m’avait dit avoir surpris une fois ou deux cette ordure sortir du siège de la Gestapo en catimini à la nuit tombée et prenant garde qu’on ne le remarque pas.
— Rue du Donjon. On y torturait des résistants…
— Oui, et on entendait leurs cris lorsqu’on passait à proximité. Ils en ressortaient, les pieds devant ou déportés à Auschwitz. Peu d’entre eux en sont revenus… Nous avions eu de la chance, nous autres.
— Honorine croit que c’est Graindorge qui aurait dénoncé son fils.
— C’est possible. On n’a jamais su vraiment. Entretemps, on avait appris par le bouche à oreille que Graindorge avait rejoint les souteneurs de la rue des Cordeliers. Avec l’exemple de sa mère, il était à bonne école ! Il est possible qu’il ait été protégé par un policier, en échange d'informations. Il était dans le collimateur de notre réseau, mais si nous l’avions tué, nous aurions été repérés et d’autres "Graindorge" l’auraient remplacé.
— Je me demande comment retrouver des traces d'une possible coopération entre Graindorge et la police.
— Il y a peut-être un moyen. Je me souviens d’avoir entendu parler d’un crime commis dans cette fameuse rue pendant la guerre. Une prostituée avait été retrouvée étranglée dans un hôtel. Cela avait fait la une des journaux. Peut-être trouveras-tu des informations dans les archives sur ceux qui ont traité cette affaire et si Graindorge y était mêlé.
Ce n'était pas une mauvaise idée. Un fait divers, un crime ordinaire, sûrement consigné dans nos annales. Henri, non content d'être une vraie mine d’informations, était plein de bon sens.
Puis, notre conversation continua un certain temps. Je lui posai des questions sur Rouen pendant la guerre. Il se mit alors à décrire avec émotion la vie des habitants durant cette époque tourmentée.
Le chaos régnait dans la ville. Rien ne fonctionnait normalement. Les ponts détruits par l'armée française, des pâtés de maison incendiées, des gravats, les pénuries, les queues interminables dans les magasins qui restaient encore ouverts, les carreaux couverts de papier collant pour éviter qu’ils n’explosent, les panneaux écrits en allemand partout, et surtout les bruits de bottes dans les rues et la peur qui les accompagnait, les racontars et les dénonciations… comme partout ailleurs.
Certaines choses me rappelaient mes souvenirs d’enfance. J’avais vécu moi aussi l’occupation au Havre. Nous nous en étions accommodés, tant bien que mal, jusqu’au 5 septembre 1944…
Après avoir parlé tout notre saoul, nous ne trouvions plus rien à nous dire. Je regardai ma montre. Il était temps pour moi de rentrer au bureau. Alors, je pris congé. Je m’éloignai en lui faisant signe. Je n’avais parcouru que quelques pas lorsqu'il m’appela soudainement.
— Au fait ! Je ne sais pas si c’est important, mais Bernard voulait écrire ses mémoires. Il avait commencé à me contacter pour raviver quelques vieux souvenirs. Et puis nos camarades sont morts depuis. Il n’y avait plus que nous deux... Maintenant, je suis le dernier !
Ses mémoires ! Personne à Beaumanoir ne m’en avait parlé.

Annotations
Versions