Chapitre 36 - Le crime de la rue des Cordeliers
Pour la petite histoire, la rue des Cordeliers, complètement détruite par les bombardements, avait été purement et simplement supprimée lors de la reconstruction d’après-guerre. Auparavant, elle avait plusieurs fois changé de nom. S’appelant rue Saint Clément, puis rue du Temple, elle fut aussi renommée rue du Peuple pendant la révolution. Elle démarrait de la rue des Charrettes pour aboutir dans la rue aux Ours, désignée ainsi par erreur, au lieu de "rue aux Oies", là où se tenait pourtant le marché aux volailles.
Fouinant par la suite dans la bibliothèque de la ville, j’avais retrouvé un ouvrage montrant des photos du Rouen d’avant la guerre et de rares images de cette rue. C’était une rue étroite, sombre et pavée, bordée d’immeubles anciens à deux étages, probablement construits au XVIII et XIXème siècle. Une photographie de 1937 montrait un café, celui des Consuls et, au loin on pouvait distinguer un pan du mur de l’ancienne église des Cordeliers. Une autre image montrait l’Hôtel de la Fontaine, puis, plus loin, une tour d’angle abritant un escalier en encorbellement, type fréquemment rencontré dans les bâtiments anciens, et qui permettait de gagner de la place. Une pharmacie lui faisait face. Des publicités pour des bains, des appareils chirurgicaux et des bandages de toutes sortes étaient peintes en grosses lettres sur son pignon.
Sur la page suivante, une photo d’immédiat après-guerre ne montrait plus que quelques pans de murs branlants et des tas de gravats. Le quartier, rendu méconnaissable, était devenu un vaste chantier de démolition. À l’instar du Havre, on aurait pu titrer l’image de la façon suivante : "ainsi git la rue des Cordeliers".
Après avoir quitté Henri Levasseur, j’avais regagné mon bureau. J’avais hâte de suivre cette nouvelle piste, comme un chien de chasse qui aurait détecté un gibier. Me mènerait-elle vers quelque chose d’intéressant ?
— Je retourne à la documentation criminelle, annonçai-je à Martineau devant son air interrogateur alors que j’enfilais mon manteau.
— Encore ?
— Oui, figure-toi que je vais replonger dans le passé.
— Dans le passé ? Je peux venir avec toi ? demanda-t-il.
— Non ! répondis-je devant son air étonné. Je crois que tu as assez de travail comme cela !
Ça, c’était moins sûr. Mais je ne voulais pas l’avoir dans mes pattes. Je souhaitais être seul pour affronter cette investigation qui me plongerait certainement dans un passé peu reluisant.
Je me rendis à pied à la documentation criminelle. Marcher me permettait généralement de réfléchir. Et cette fois-là, je ne savais exactement ce que je cherchais, mais j'étais sûr que je trouverais des informations.
Arrivé au centre des archives, je demandai à consulter le dossier du crime de la rue des Cordeliers, une enquête datant de 1942. Le préposé, un dénommé Beaumont, me regarda avec des yeux ronds.
— C’est une affaire classée d’il y a plus de vingt ans ! Pourquoi voulez-vous la consulter ?
— Elle pourrait avoir un lien avec celle sur laquelle je travaille actuellement.
L’homme consulta son registre.
— Voyons : 1942… rue des Cordeliers… Je vous l’apporte.
Il revint, claudiquant avec une boîte sous le bras, intitulée " Hôtel des Cordeliers, juin 1942".
— Je me souviens de cette histoire, me dit-il. Cela avait fait du bruit ! C’était un meurtre dans un hôtel de passe fréquenté essentiellement par les Allemands. Une affaire jamais résolue, d’ailleurs.
— Vous connaissez donc tous les dossiers par cœur ? m’étonnai-je.
— Seulement les cas qui m’ont marqué. Ce crime était assez étrange et inhabituel. Tout le monde en parlait à l’époque. Cela avait défrayé la chronique et créé un sentiment de panique. Et les journaux en faisaient des tonnes. Cela leur permettait de parler d’autre chose que de la guerre. Les prostituées, toutes regroupées dans cette rue, étaient sur le qui-vive, craignant d’être assassinées à leur tour. Beaucoup sont venues au commissariat, croyant avoir vu une ombre qui les suivait. Ça tournait à la psychose. Je le sais, en tant que brigadier, je recueillais les plaintes à cette époque. L'inspecteur Lemarchand en devenait fou.
Je le regardai, étonné.
— Vous travailliez donc dans un commissariat, avec Paul Lemarchand ?
— Oui, mais après avoir perdu une jambe dans un accident de la route, j’ai été muté aux archives. Un flic avec une patte en moins n’est pas vraiment utile et ils cherchaient quelqu’un là-bas. Mais, finalement, j’aime être ici. Il m’arrive de jeter un œil sur certaines enquêtes. Je lis les dossiers intéressants. Mais il faut parfois avoir le cœur bien accroché. Les romans policiers, à côté, c’est de la gnognotte !
L’archiviste ouvrit prestement la boîte et en étala le contenu sur une petite table. Je commençai mon examen. Comptes rendus d’interrogatoires, procès-verbaux… signés par Paul Lemarchand. Tout était classé par date, en ordre croissant. La froideur administrative des documents contrastait avec l'horreur de ce crime.
Une prostituée au nom de Suzanne Desmarets, née le 19 avril 1912, avait été retrouvée étranglée dans une chambre au premier étage de cet hôtel.
Une photographie montrait la victime nue, allongée dans le lit, les poignets liés à la tête de lit, la langue pendante, ses yeux grand ouverts, une marque sur le cou. Cela ressemblait à un jeu érotique ayant mal tourné. Selon le légiste, elle avait été étranglée avec un foulard, que l’on n’a pas retrouvé, même lors de la fouille des poubelles. La mort remontait entre onze heures du soir et deux heures du matin.
Le meurtrier s’était probablement enfui par la fenêtre, celle-ci étant restée ouverte et donnant sur la cour. Etait-ce le crime d’un sadique ? D’un impuissant ? D’un frustré ?
J’avais beau avoir vu bon nombre de photos de victimes de meurtres, je fus saisi par l’expression du regard de cette jeune femme, dans lequel se lisait à la fois l’effroi et la conscience de sa fin imminente. La photographie en noir et blanc accentuait l’horreur dégagée par la scène. Un frisson me parcourut. Incapable de soutenir cette vision plus longtemps, je posai immédiatement la photographie, face contre la table et je continuai mon exploration. J’espérais que je n’en rêverais pas la nuit.
Parmi les documents, je trouvai le procès-verbal de l'interrogatoire du témoin, la femme de chambre qui l’avait trouvée le lendemain matin en venant faire le ménage. J’imagine facilement sa frayeur lorsqu’elle avait ouvert la porte de la chambre.
Je continuai la lecture des procès-verbaux des interrogatoires des autres témoins. Le réceptionniste de nuit fut questionné à son tour. La dernière fois, qu’il l’avait vue, elle était montée dans sa chambre, suivie d’un soldat allemand. L’employé ne l’avait aperçu que de dos. Il portait un calot sur son crâne rasé. Puis, il n’avait vu personne redescendre, ce qui confirmait la sortie du meurtrier par la fenêtre. Des voisins de l’hôtel dont les appartements donnaient sur la cour avaient entendu un fracas vers minuit et pensaient que des chiens errants avaient renversé les poubelles. L’individu avait dû atterrir dedans. Environ une heure après, d'autres voisins dont les fenêtres donnaient sur la rue entendirent les bruits de bottes d'une patrouille allemande. J’imaginai que, ni vu, ni connu, le meurtrier, caché dans l’ombre, avait pu s’incorporer discrètement dans la troupe.
L’inspecteur Lemarchand s’était ensuite rendu à la Feldkommandantur. Pour la bonne forme, on avait convoqué et interrogé quelques soldats qui avaient patrouillé ce soir-là et qui ressemblaient vaguement à ce qui avait été décrit. On amena le réceptionniste de l’hôtel à la Kommandantur pour reconnaître le suspect parmi ceux qu’on lui avait présentés. Des hommes furent montrés de face, puis, de dos. Mais il n’en avait identifié aucun.
Pas d’indice, pas d’effraction, pas de trace de lutte, pas d’arme du crime et pas d’empreintes. D’après l’uniforme, le soldat vaguement aperçu n’était pas un officier. Faute de coupable et de preuves, l’affaire fut rapidement classée. La mort d’une prostituée ne faisait pas partie des priorités, l’occupant, déjà fortement occupé, avait bien d’autres chats à fouetter.
Un nouveau rapport révéla un détail qui me sauta aux yeux. Un certain Julien Graindorge, dont la déposition figurait parmi les documents, gérait cet hôtel. L'intuition d'Henri s'avérait juste. Lemarchand et Graindorge s’étaient rencontrés cette fois-là. Avaient-ils continué à se voir ? Il fallait que je creuse un peu plus...
— Dites-moi, demandai-je à l’archiviste. Vous rappelez-vous avoir entendu parler d’un certain Julien Graindorge ?
— Ce type-là ? Il était connu comme le loup blanc. Faisant du marché noir, il était devenu rapidement prospère et roulait carrosse. Il portait des costumes de qualité et de belles chaussures. C'était un beau gosse. Le chéri de ces dames. On le voyait souvent au commissariat. Puis, il a mystérieusement disparu à la libération. On n’a plus jamais entendu parler de lui.
— Il a fini clochard et plutôt mal, répondis-je. Mais je suppose qu’il a été souvent arrêté, pris en flagrant délit en ce qui concerne le marché noir ?
— Généralement, le gouvernement de Vichy faisait la chasse aux trafiquants. Mais, que voulez-vous, les gens crevaient de faim avec la répartition officielle. Alors, nous, les flics, on fermait les yeux sur ces petits arrangements. Par contre, on s’attaquait aux gros. Il y en a même qui revendaient leurs denrées aux Allemands, via des intermédiaires. Lorsqu'ils étaient pris, ils allaient directement au Tribunal d’Etat. Mais lui… il passait à travers à chaque fois. Je l’ai vite soupçonné de faire l'indicateur de police, mais sans pouvoir en savoir plus. Lemarchand n’aimait pas être interrogé à ce sujet. Il devenait même carrément désagréable.
Sûrement complice, pensai-je.
— Lorsque j’ai consulté le casier judiciaire de Graindorge, je n’ai pas trouvé grand-chose. A part quelques cambriolages…
— C’est que vous avez mal cherché. Je vais vous en retrouver, moi, des informations… Laissez-moi votre numéro direct. Je vous appellerai.
C’était inespéré. Il m’apporterait peut-être presque tout sur un plateau.
Je refermai le dossier avec un frisson. Beaumont le rangea dans la boîte et repartit le remettre à sa place.
Je rentrai au commissariat à pied. Pendant mon trajet, ce nom, Julien Graindorge, revenait encore dans mon esprit. Et cette fois, il apparaissait réellement lié à Paul Lemarchand, l’inspecteur qui avait mené l’enquête en 1942, en poste sous l’Occupation. Voilà qui ouvrait d’autres perspectives.
Cette coïncidence troublante reliant le mort de la forêt de Roumare à ce policier me hantait. Ces deux hommes s’étaient souvent rencontrés. Avaient-ils continué à se voir ? Et dans quel but ? Avaient-ils tous les deux trempé dans des affaires louches ?
D’ailleurs, Malandain avait envisagé d’écrire ses mémoires de résistant. Et s’il avait voulu révéler quelques secrets honteux ? S’il avait déjà ébauché un manuscrit, où pouvait se trouver ? Cela avait-il un lien avec sa mort ?
Cette affaire semblait changer de dimension. Il ne s’agissait pas seulement d’enquêter sur un meurtre. C’était aussi se plonger dans les affaires troubles de la police pendant l'occupation.

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