Rendez-vous sur les quais
Mon téléphone se mit à carillonner avec insistance, ajoutant sa musique au concert des sonneries. Notre service de la Police Judiciaire était en ébullition à cause d’une série de braquages dans Rouen et sa région.
Soupirant, je regardai l’appareil avec circonspection pendant quelques secondes, puis je me décidai enfin à décrocher. C’était Beaumont. Il chuchotait presque. J’avais du mal à comprendre ses paroles dans le brouhaha ambiant et je collai le récepteur au plus près de mon oreille, bouchant l’autre de ma main.
— Inspecteur, j’ai trouvé quelques éléments concernant votre recherche. Je ne peux vous les donner par téléphone. Il faudrait que je vous voie…
— Oui, quand vous voulez, où vous voulez.
— Euh… sur le port… à la capitainerie, rive gauche. Ce soir, dix-huit heures.
— Vous n’avez pas un endroit plus près ? Un café ou un salon de thé par exemple, suggérai-je, pensant pouvoir joindre l’utile à l’agréable… et surtout rester au chaud.
Il raccrocha immédiatement. Il me laissa interloqué, et ma question sans réponse. Pourquoi tant de mystère ? Puis, je réfléchis. il avait peut-être trouvé des informations sensibles. Tout cela ne sentait pas bon. Une petite odeur de corruption venue du passé émanerait-elle des informations qu’il avait pu trouver ?
La fin de l’après-midi arriva vite. Dix-sept heures trente ! J’avais tout juste le temps de sauter dans ma Deudeuche et de filer au port.
— Tu prends ton après-midi ? ironisa Martineau, me voyant enfiler mon manteau.
Cette allusion à nos nombreuses heures supplémentaires non payées me fit rire jaune et je répliquai seulement par l'ébauche d'un sourire qui, je crois, ressemblerait plutôt à une grimace.
En sortant, je fus surpris par le brouillard tombé subitement sur la ville. Nous étions arrivés en décembre. Il faisait nuit. Le froid humide et pénétrant de l'hiver normand, les pavés luisants, les lueurs des réverbères entourées d’un halo, tout cela me fit frissonner. Je relevai mon col et m’engouffrai dans la voiture. En route pour le port !
Conduisant prudemment, tout en essayant de me faufiler dans les embouteillages rouennais de fin d’après-midi, je franchis enfin le pont Jeanne d’Arc pour aborder la rive sud de la Seine. Je jetai un coup d’œil à ma montre. Malgré tous mes efforts, j’étais quand même en retard.
Les silhouettes fantomatiques des grues de débarquement surgissant du brouillard m’indiquèrent mon arrivée prochaine. Le port était désert, les bateaux déchargés repartis. Il ne restait que quelques voitures sur le parking. Comme un paquebot fantôme, le bâtiment blanc de la capitainerie émergea de la brume, plus épaisse ici qu’en centre-ville.
Je garai la Deux-Chevaux à côté d’autres véhicules et je marchai vers le bâtiment. J’avais dix minutes de retard. Je cherchai mon correspondant, l’excuse aux lèvres et prêt à évoquer les embouteillages chroniques de cette ville.
Mes pas résonnaient dans le silence ouaté du brouillard. Je regardai tout autour de moi. Personne. Le clocher de la cathédrale avait disparu. Le port n'était éclairé que par la lumière avare de quelques lampadaires. Je ne voyais seulement que la masse indécise des bateaux amarrés en face, sur la rive droite de la Seine. On se serait cru dans le film " quai des brumes".
Beaumont surgit soudain de derrière un hangar et cela me rassura. Sa prothèse lui donnait une démarche claudicante et raide, qui serait comique si je ne savais qu’elle résultait d’un drame. Il me fit signe et je me dirigeai vers lui.
J’étais prêt à m’excuser de mon retard lorsqu’il m’ordonna de me taire.
— Je n’ai pas pu sortir les documents, chuchota-t-il. C’étaient des dossiers classés secret-défense. Malgré l’interdiction, je les ai consultés, remis en place et recollé les scellés. J'espère que l'on ne m'a pas vu faire...
Il s'arrêta et regarda autour de lui avant de poursuivre.
— En les lisant, j’ai vite compris que pendant la guerre, il y avait au sein de la police une caisse occulte alimentée par les bénéfices générés par les hôtels de passe et en particulier celui de Graindorge. Cela avait continué bien après la libération, en finançant notamment des opérations secrètes liées aux événements d’Algérie… Et puis, j’ai découvert autre chose…
— Quoi donc ?
Tout à coup, une détonation retentit. Mon interlocuteur s’écroula à mes pieds.
— Beaumont ! m’écriai-je.
Je m'accroupis aussitôt. Il se redressa vers moi. Un râle s’échappa de sa bouche, ainsi qu’un filet de sang. Il tenta de parler. "Le…mar… " arriva-t-il à dire. Puis il rendit l’âme. Une tache sombre s’élargissait sans cesse sur son pardessus.
Les tirs recommencèrent. J'abandonnai mon interlocuteur et me réfugiai derrière une voiture. Les balles sifflaient au-dessus de ma tête. L’une d’entre elles fracassa une vitre. Je sortis mon arme de service du holster, un revolver "calibre .38 Spécial" que j'avais rarement l'occasion d'utiliser mais qui restait toujours chargé en cas de besoin. J’essayais de voir d’où les tirs provenaient. Soudain, je vis deux silhouettes s’enfuir au loin, comme des fantômes. Je les visai et tirai, sans pouvoir les atteindre. Je courus après elles, mais elles avaient disparu dans la nuit.
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Les lueurs clignotantes jaunes des gyrophares, amplifiées par le brouillard donnaient une atmosphère irréelle à la scène.
Le procureur, le commissaire étaient présents. Le légiste examinait la victime. Beaumont semblait avoir été abattu d’une balle de calibre .38. Peut-être l'arme d'un policier. Comme la mienne.
Pendant que l'on embarquait le corps dans une ambulance, Bertier, présent lui aussi, s’approcha de moi.
J’étais anéanti, comme dans un état second. Dès que possible, j’avais couru à la capitainerie en quête d’un téléphone et immédiatement appelé le commissariat. Et maintenant, je réalisais que la victime avait été tuée par ma faute.
Assis à côté de lui sur une marche de l'entrée du bâtiment, j'expliquai tout à Bertier. Les souvenirs d’Henri concernant la dernière guerre mondiale, mes recherches sur le crime de la rue des Cordeliers et les bribes d’informations au sujet des compromissions de la police… Tout cela sans en avoir parlé à ma hiérarchie.
Il aurait pu m'engueuler, mais à la place, il posa un bras sur mon épaule.
— Tu as bien progressé dans ton enquête, dit-il. À mon avis, tu as soulevé un drôle de lièvre… Il te faudra tout expliquer au procureur. Et puis... tu es sacrément dans la merde !
— Pourquoi ?
— Dorénavant, tu auras intérêt à bien regarder derrière toi. Ils n'hésiteront pas.
— Ils ? Mais qui, "ils" ?
Il soupira.
— Que sais-je. Lemarchand ? Des truands ? Des pontes de la police qui n'aiment pas qu'on mette le nez dans leurs sales petites affaires, même si on peut en parler au passé ? Ça pourrait intéresser des journalistes tout ça ! T'imagines le désastre ? La répercussion sur la réputation de la police ?
Je réalisai soudain que mon enquête venait de prendre un nouveau virage : celui de la violence et du danger. Petit joueur au départ, j'officiais maintenant dans la cour des grands. Et J'avais ouvert comme une boite de Pandore.
Et soudain, j'eus peur.

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