Prends garde à ton ennemi
Une fois de plus, Renouf et moi étions dans le bureau du procureur. Le commissaire m’avait préalablement réclamé des comptes après les événements survenus sur les docks de Rouen et je lui avais tout dit de mes recherches.
Ebranlé par ce qui s’était passé la veille, je n’avais pas dormi de la nuit. J’avais encore en mémoire les paroles de Bertier, et le son des balles sifflant au-dessus de ma tête, me faisant réaliser qu'une mécanique infernale et dangereuse s’était déclenchée ce soir-là.
L'atmosphère était tendue. Farcy s’adressait à moi, me fixant de son regard perçant, toute bonhommie disparue de son visage. J’étais désormais dans son viseur et je m’attendais à être laminé par ses questions. J’étais déterminé à y répondre sans flancher.
— Qui vous avait mis sur la piste de Lemarchand ? demanda-t-il.
Renouf vint à mon secours.
— C’est moi qui avais conseillé à Gilbert d’interroger d’Henri Levasseur, ancien résistant et compagnon d’armes de Bernard Malandain. Il sait beaucoup de choses à propos de Julien Graindorge.
— Et Levasseur m’en a raconté beaucoup à son sujet, intervins-je, et m’a suggéré d’enquêter sur le meurtre de la rue des Cordeliers. J’ai consulté les archives de ce vieux dossier et c’est là que j’ai trouvé le lien entre Lemarchand et Graindorge.
— Si je décrypte ce que vous venez de me dire, Lemarchand pourrait être suspect lui aussi, et ce Levasseur très bien renseigné.
Il soupira. Son front se plissa de rides profondes. Des souvenirs pénibles semblaient lui revenir en mémoire.
— Gilbert, vous êtes jeune. Vous n’avez pas connu cette période. A l’époque, tout jeune substitut du procureur en place, j’avais été chargé de ce dossier. Cependant, ce crime ayant été à priori commis par un soldat allemand, l’affaire a été vite étouffée. Lemarchand était en charge de l’enquête et apparemment, n’avait pas trouvé d’indices. Apparemment ! Et puis, le meurtre d’une prostituée, cela ne pesait pas lourd dans la balance. On avait plus urgent à régler.
— La police était en partie au service de l’occupant ! coupa Renouf. Que pouvais-tu faire ?
— Rien ! Lemarchand avait des appuis. Seuls des gens comme toi, Georges, avaient fait honneur à la profession, en agissant dans la clandestinité. Moi, par contre, je ne faisais que de la figuration. J’étais pieds et poings liés et souvent mis devant le fait accompli. J’ai maintes fois failli démissionner. Mais j’ai tenu bon. A la libération, on avait reconnu mon impuissance, puis, lavé de tout soupçon, j’ai pu de nouveau exercer mon métier.
Un lourd silence s’installa pendant quelques secondes. Tous les deux semblaient se remémorer la période trouble qui a succédé à la guerre et au joug de l’occupation, empoisonnant même le système judiciaire. Les exécutions sommaires, les violences, tout comme l’épuration populaire, oscillaient entre vengeance et justice. Certains en profitaient pour régler des comptes personnels. Puis, heureusement, des tribunaux d’exception tels que la Haute Cour de Justice avaient pris le relais.
Puis, Farcy reprit la parole.
— Mais, pourquoi Beaumont a-t-il brisé les scellés des archives secrètes ? Lui aviez-vous demandé de le faire ?
— Pas du tout. Il m’a simplement dit qu’il allait trouver d’autres éléments concernant Graindorge. Il a dû vouloir faire du zèle. Il a certainement été trop loin…
— Rendu handicapé par un accident, muté à la documentation… votre enquête a dû redonner un peu de sens à sa vie. Il a sans doute voulu vous éblouir.
— Peut-être.... Mais il a été abattu au moment de me révéler sa découverte.
— Il y a certainement une taupe, un espion. Une personne que ces remontées du passé dérange.
— A moins que ce ne soit Lemarchand que cela dérange, répondis-je. Juste avant de mourir, Beaumont avait commencé à prononcer son nom.
— Comment l'aurait-il su ?
— Il avait démissionné juste avant la libération, intervint le commissaire. Et il avait réussi à passer entre les mailles du filet de l’épuration. Avait-il bénéficié de complicités ? Aurait-il encore des contacts dans la Police ? Certainement pas avec notre commissariat. Nous nous en serions aperçus.
Farcy plissa les yeux, en proie à une réflexion intense.
— D’accord, Lemarchand est un suspect potentiel, admit-il. Cependant, je vous mets en garde. Cet homme est désormais un notable, un bâtisseur, avec un certain poids politique. Peu de personnes à Rouen connaissent son passé. Et vous n’avez aucun élément probant contre lui. Il vous faudra marcher sur des œufs. D’ailleurs, vous n'avez rien !
— Je crois seulement qu’il pourrait avoir un lien avec la mort de Malandain et celle de Graindorge.
— Vous croyez ? À cause de cette fichue intuition, n’est-ce pas ? C’est bien mince. Il faut creuser davantage.
— Pour l’instant, le peu que je sais se résume à ceci : Lemarchand et Graindorge entretenaient une relation trouble par le passé. Ce dernier était un indicateur de police qui faisait du trafic pendant la guerre. Puis, il vient d'être assassiné et on a retrouvé de l'argent sur lui. Beaumont a été abattu alors qu’il avait certainement découvert dans les archives quelque chose concernant Lemarchand.
— Cela semble avoir un lien avec le passé.
— D’autant plus que Marie, fille adoptive de Lemarchand, voue une haine terrible à la famille Malandain.
— Je connais son histoire et celle de Jean Berton. D’ailleurs, il est étrange que Lemarchand, le collaborateur, ait adopté la fille d’un résistant.
— Peut-être avait-il eu des scrupules ? Tous ces éléments sont des pièces de puzzle que je n’arrive pas à relier. Il manque de nombreux morceaux, et pourtant, je suis sûr que tout ceci a un lien avec le meurtre de Bernard Malandain.
— Nous envisageons d'ailleurs de convoquer Lemarchand au commissariat, intervint Renouf, afin de l’interroger plus longuement.
— Je ne pense pas que ça soit une bonne idée, Georges, trancha Farcy. Il ne vous dira rien. N’oublie pas que c’est un ancien policier. Il connait les ficelles, il saura déjouer les pièges de vos interrogatoires. Et apparemment, il n’a rien commis de répréhensible. Il vaut mieux ne pas éveiller sa méfiance et continuer à enquêter discrètement sur lui.
— J’ai aussi une autre piste, intervins-je. Henri Levasseur, l'unique compagnon d’armes de Malandain encore en vie, m’avait révélé que celui-ci envisageait d’écrire ses mémoires de résistant. Pourtant, lorsque nous avions fouillé son bureau, aucun manuscrit n’avait été retrouvé. Seulement les livres de compte de sa société et qui ne présentaient aucune anomalie. Je devrais retourner enquêter à Beaumanoir. Quelque chose nous a probablement échappé.
— Ces mémoires pourraient donner quelques éclairages. Alors, continuez à creuser de ce côté, Gilbert. Et là, si vous trouvez quelque chose, là, nous aurons un motif sérieux pour interroger Lemarchand. Je vais délivrer une commission rogatoire.
J’étais à la fois soulagé et terrifié. J’avais d’abord peur d’être écarté de l’enquête à cause de la mort de Beaumont, mais je pouvais finalement la continuer. Pourtant, l’avertissement de Bertier restait gravé dans mon esprit.
"Prends garde à ton ennemi" dit-on souvent. Cet ennemi, était-ce Lemarchand ? Ou quelqu'un d'autre, tapi dans l’ombre ?

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