Immersion involontaire
Le câble de la dépanneuse se déroulait lentement, tandis que les plongeurs de la gendarmerie s’enfonçaient dans le lac pour accrocher le véhicule englouti. Une tête émergea des eaux sombres encore recouvertes de brume.
"On l’a trouvée !" s’écria l’homme grenouille.
Suivant les traces des roues laissées sur le sol, ceux-ci avaient fini par repérer la voiture dans leur prolongement, à une dizaine de mètres de la berge.
Une fois le câble accroché, la poulie se mit en marche dans un grincement sinistre afin de tirer l’épave hors de l’eau. Puis, le véhicule émergea lentement.
Recouvert d'algues de toutes sortes, l'eau ressortant de partout, sa capote déchirée, son rétroviseur pendant lamentablement, sa carrosserie éraflée, il donnait un triste spectacle.
Le plongeur s’approcha de moi, tout dégoulinant, le visage fripé par l’eau glacée.
— Cela n’a pas été facile. Elle a coulé à plus de six mètres de fond.
— Dis-donc, tu n’y a pas été de main morte ! plaisanta Bertier. Elle a fait un sacré plongeon ta bagnole !
— Tu vois, je progresse, répondis-je, mais là, j’ai plutôt touché le fond.
— Au moins, tu vas au fond des choses ! Ce n’est plus une enquête, c’est une immersion. Une enquête en "sous-marin". Cousteau a fait des émules.
Il m’envoya une bourrade dans le dos. Il se croyait drôle. Ou bien il essayait plutôt de me remonter le moral. Tremblant encore, je tentai de sourire. J’étais toujours sous le choc et complètement frigorifié, bien que rentré le plus vite possible à la maison changer de vêtements. Un bain en décembre dans de l’eau glacée… pas terrible comme début de journée.
Comment était-ce arrivé ?
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Pourtant, j’aurais dû me méfier. La veille, rentrant chez moi le soir, la nuit tombée, j’avais pris la petite route habituelle et peu fréquentée longeant une ancienne ballastière qui s’était, au fil des ans, métamorphosée en lac artificiel*. J’avais la vague impression d’être suivi, gêné par les phares d’une voiture qui se reflétaient avec insistance dans mon rétroviseur. Elle semblait se coller un peu trop près.
Et puis, j’avais pensé que ce n’était qu’une coïncidence. Que mon suiveur habitait tout simplement à côté de chez moi.
Ensuite, arrivé près de ma rue, jetant un œil sur le rétroviseur, je vis la voiture s’arrêter brièvement, puis tourner vers la gauche.
Pourquoi s’était-elle arrêtée ? Le conducteur semblait hésiter. Peut-être ne connaissait-il pas la région ? Haussant les épaules, je m’arrêtai devant chez moi, sortis, fermai la voiture et rentrai. Et puis je n’y avais plus pensé de la soirée.
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Le lendemain matin, Je démarrai ma voiture pour aller à Beaumanoir. J’étais muni de ma commission rogatoire afin de refouiller le bureau de la victime et y retrouver des qui pouvaient nous avoir échappé. Les Malandain, prévenus la veille, m’attendaient de pied ferme.
Tout allait bien, je roulais donc tranquillement sous le ciel assombri par des gros nuages prometteurs de pluie. Mais, une fois passé devant la Mairie, tout commença à aller de travers.
Prenant la route de Léry, bordée par des champs, je commençai à vouloir ralentir. Tout à coup, les freins ne répondirent plus. J’appuyai plusieurs fois sur la pédale, mais rien n'y faisait. En désespoir de cause, j'essayai de rétrograder à la vitesse inférieure, ce qui fit ralentir un peu la voiture et hurler le moteur, sans pouvoir m'arrêter. En dernier ressort, je tirai le frein à main, en vain.
Je tournai in extremis, manquant de percuter un autre véhicule en face et poursuivis mon chemin à toute allure en zigzagant.
La voiture prit de la vitesse sur cette rue légèrement en pente et poursuivait sa course folle. En sueur et le cœur battant la chamade, je braquai le volant à droite comptant m’arrêter dans un champ au bout de la rue.
Mais, contre toute attente, la Deudeuche continua tout droit, traversa la route, passa juste entre deux arbres, parcourut la berge et, prise par son élan, survola l’eau sur quelques mètres, avant de retomber violemment dans une gerbe spectaculaire.
Tout ceci était arrivé si vite…
La voiture commença aussitôt à couler dans l'eau verdâtre et opaque. L’eau glaciale s’engouffrait à grande vitesse dans l’habitacle. Je tentai en vain de sortir, mais la pression bloquait déjà les portières. J’essayai de casser les vitres à coup de pieds, mais, trop grand, pas assez souple et gêné par mes grands abattis, je n’y parvenais pas.
Se remplissant comme une baignoire, elle descendit vite au fond. Il ne me restait qu’une chose à faire : déchirer ma capote pour sortir par le toit . Me contorsionnant, je cherchai fébrilement mon opinel qui trainait dans la poche de mon manteau.
Il restait encore un peu d’air mais seulement quelques secondes avant d'être totalement immergé...
En apnée, j'insérai mon couteau dans la déchirure. Dans un dernier effort, je lacérai le toit en traçant une grande croix. Puis, donnant de vigoureux coups de talon sur le siège pour me propulser, je réussis à jaillir par cette ouverture et à remonter rapidement à la surface.
A peine émergé, Je respirai profondément, comme Edmond Dantès, libéré de son sac après avoir été jeté dans les eaux de la Méditerranée depuis les hauteurs du château d'If.
"Une minute !" m’avaient dit des témoins par la suite. Cela n'avait duré en tout qu’une petite minute ! Mais elle m’avait paru une éternité, comme dans un film au ralenti…
Epuisé, je me mis à barboter vers la rive.
Des passants se précipitèrent pour m'aider à me hisser sur la berge. Je voyais des papillons lumineux, comme dans un brouillard et des voix lointaines et étouffées me parvenaient. C'est qu'à vrai dire, je suis loin d’être un champion en apnée, cela ne fait pas vraiment partie des critères pour devenir policier. Puis, le trou noir…
Quelques paires de claques plus tard, allongé sur le sol, une forêt de têtes se penchant au-dessus de moi, je commençais à reprendre mes esprits. En me rasseyant, je m'aperçus que j'avais toujours mon opinel dans la main. Mon cher couteau qui ne me quittait jamais et que j'utilisais pour manger sur le pouce quand j'étais en filature. Que de tranches de saucisson avait-il découpées pour me rassasier ! Et là, il m'avait carrément sauvé la vie.
Levant les yeux, comble de l'ironie, j'aperçus un panneau avec inscrit dessus "baignade interdite".
Une brave dame me prêta une couverture à carreaux prise dans sa voiture afin que je m’enveloppe dedans. "Celle du chien", me dit-elle en s'excusant. Mais peu importe. Elle m’avait réchauffé un peu.
Un monsieur serviable m’amena au bistrot le plus proche boire un café chaud. Sans attendre, je me précipitai sur le taxiphone et appelai Bertier.
— Jacques, j'ai eu un accident avec ma Deudeuche. Les freins et la direction ont lâché, mais heureusement, je n'ai rien. Seulement, la voiture a fini dans le plan d’eau près de Poses et moi avec.
— Bon sang ! s’exclama Bertier, tu aurais pu te noyer. Les freins et la direction ont lâché ?
— Oui, c'est bizarre, je l'avais fait réviser il y a deux semaines et hier, elle fonctionnait encore parfaitement.
— Tu ne crois pas plutôt qu'on l'aurait sabotée ? Où la gares-tu le soir ?
— Devant chez moi, je n'ai pas de garage, enfin, si, mais il est en cours de construction. Il y a une bétonnière dedans qui prend toute la place. Mais tu crois qu'on l'aurait sabotée ? Et pourquoi ?
— Rappelle-toi ce que je t’ai dit l’autre jour. Et puis, c'est très facile d'ouvrir une Deux Chevaux, surtout ce modèle-là. Je vais faire venir la dépanneuse des gendarmes. Elle va sortir ta voiture du lac et la remorquer directement jusqu'à notre garage. Il va falloir appeler des plongeurs pour la récupérer et accrocher les câbles et après, la police scientifique va l'examiner minutieusement.
Puis, on m’avait ramené chez moi afin que je puisse me changer. Bertier était passé ensuite me prendre à la maison pour m'emmener sur les lieux afin d'indiquer l’endroit aux remorqueurs.
Lorsque je revins au commissariat, tout le monde était au courant. Martineau, bien sûr, comme une bonne pipelette, alimenterait encore la gazette de "radio-couloirs" de mes exploits.
Le premier rapport du labo reçu en fin de journée nous confirma que les câbles des freins, ainsi que celui du frein à main, avaient bien été sectionnés, et que les organes assurant la direction avaient été tout simplement desserrés. C'est pourquoi cette dernière fonctionnait encore au début, puis avait lâché plus tard, à cause des trépidations de la route.
Séchée et nettoyée sommairement, ma voiture resterait dans le garage de la police attendant l'expertise de l'assureur qui me dira sûrement qu’elle irait tout droit à la casse, le "paradis" des vieilles teuf-teuf méritantes.
Mais, pour le moment, elle était devenue la preuve d'une tentative d’assassinat sur un policier et faisait désormais partie des pièces à conviction de "L'affaire Malandain".
Bertier avait raison, j’étais dans la ligne de mire d'un ennemi invisible, qui voulait m’empêcher de continuer mon enquête, quitte à me supprimer. Mais, pourquoi moi ?
* Ce plan d'eau, devenu une base de loisirs dans les années 1970, s'appelle maintenant le Lac des Deux Amants.

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