Mémoires
Nous étions indécis. Par quelle enveloppe commencer ? Nous décidâmes de débuter par celle intitulée "mémoires". Le contenu de la seconde, "à ouvrir après mon décès", semblait bien plus personnelle et faisait penser à une sorte de testament.
Renouf l’ouvrit proprement à l’aide d’un coupe-papier que Louise lui tendit. Il en vida le contenu sur la table basse. Il y avait parmi les documents quelques photographies d'hommes, armes à la main.
Me penchant pour mieux les regarder, je reconnus alors mon parrain. Haut de taille et mince de stature, chevelure abondante, mèche rebelle, petite moustache, Michel Aurilly, le héros de mon enfance apparaissait tel que je l’avais connu. Fortement ému, je me sentis redevenir le petit garçon de huit ans admiratif d’alors.
Il y avait également Henri, vingt ans plus jeune, mais reconnaissable et Jean Berton, identifiable par sa silhouette efflanquée et sa haute taille dominant tous les autres. Tout au fond, Paul Lemarchand. Ses yeux à fleur de tête, son nez aquilin, sa mâchoire carrée ne laissaient aucun doute.
— Regardez commissaire ! m’écriai-je, désignant l’homme sur la photographie.
Renouf, sortant des lunettes de sa poche, se pencha.
— Il n’y a pas de doute ! C’est bien lui ? Lemarchand ! Mais que faisait-il là ?
Renouf retourna la photo. Il était écrit au dos : Les diables rouges, 1941.
Une autre photographie, intitulée au verso : Les diables rouges, 1942, montraient la même équipe, sans Lemarchand, mais avec un tout jeune homme au milieu, à l’allure décidée.
Renouf la reposa sur la table.
— C’est certainement Julien, le fils d’Honorine et de Justin, précisa Louise Malandain en le pointant du doigt.
— C’étaient donc eux, les fameux Diables Rouges ? demanda Bertier, j’ai entendu parler de ce réseau lorsque j’ai obtenu mon poste en Normandie, et aussi des Diables Noirs* qui opéraient dans l’Eure, à l’est de Rouen. Mais je ne les ai pas connus. Originaire de Lyon, je n’habitais pas la région à l’époque, et puis j’ai été fait prisonnier.
Surpris, je jetai un regard vers lui. C’était la première fois qu’il faisait allusion à son passé et de ses origines. Il avait toujours été très secret sur sa vie personnelle. J’ignorais qu’il avait été prisonnier. Il avait dû resté coincé cinq ans en Allemagne.
— Mais que faisait donc Lemarchand dans ce groupe de résistants ? s’étonna Renouf.
— Nous en saurions peut-être plus si nous lisions les pages manuscrites, suggéra Bertier.
— Cela nous prendra beaucoup trop de temps, nous devrions les emporter au commissariat afin de les étudier.
— Et la seconde enveloppe ?
Nous étions indécis. La deuxième était moins épaisse que la première. S’agissait-il d’une sorte de testament ? Ou bien un document révélateur de secrets de famille ? Après discussion et l’accord des Malandain, nous décidâmes de l’emporter également.
Nous primes congé d’eux en promettant de les tenir informés de nos découvertes. Une fois l’enquête terminée, elles leur seront restituées.
La DS noire nous ramena vers le commissariat. Je me sentais impatient, brûlant de connaître ce qui constituait la vie de mon parrain pendant la guerre et des vérités enfouies. Une fois arrivés, nous nous enfermâmes tous les trois dans le bureau de Renouf et déballâmes à nouveau le contenu de l’enveloppe des mémoires sur sa table.
Accompagnant les photographies, il n’y avait que quelques feuillets numérotés. La rédaction de l’ouvrage semblait tout juste avoir débuté. Nous primes la première page. Renouf en commença la lecture à voix haute.
Mémoires de résistance, par Bernard Malandain
A une époque pas si lointaine, on m’appelait Michel Aurilly. C’était mon nom de guerre pendant la résistance. A l’instar des frères Boulanger* qui avaient formé le groupe des Diables Noirs appartenant au réseau anglais Buckmaster, une section française du Special Operation Executive, dirigée par le Colonel du même nom, j’avais tenté, à l’aide de mon meilleur ami et associé Jean Berton, de fonder le mien en 1941, celui de Jumièges, opérant sur le secteur à l’ouest de Rouen.
Je dois avouer que je l'avais fait, non seulement pour la France, mais également afin de venger la mort de mon père, renversé par un camion allemand. Ce drame avait entrainé la disparition de ma mère, morte de chagrin quelques mois plus tard.
Les sabotages constituaient nos principales actions. Les anglais de Buckmaster nous avaient aidés, en parachutant des armes et des explosifs, que nous avions cachés dans les souterrains de l’Abbaye, avec la complicité du directeur du musée, ami fidèle de mon cousin Daniel O’Reilly dont le patronyme avait inspiré mon nom de guerre.
Au départ, nous avions mené ces actions clandestines, tout en continuant à donner le change et à nous occuper de nos affaires.
Alors, nous avions joué double jeu avec ces salauds d'Allemands. Nos magasins, dirigés par des personnes sûres, avaient continué à fonctionner comme si de rien n'était, afin de donner le change vis-à-vis de l'occupant lorsque nous étions absents pour des missions ponctuelles. Nous n'avions mis, bien entendu, aucun des membres de nos familles ou de nos employés au courant, pour éviter tout risque de représailles ou celui d'être dénoncés et arrêtés. Une forte majorité de la population à cette époque étant pétainiste ou attentiste, la situation pouvait basculer à tout moment. Rares étaient ceux qui se rebellèrent vraiment.
Puis, nous avions décidé, Jean et moi, le contexte devenant dangereux, d'envoyer nos femmes et nos enfants en Suisse via notre réseau de passeurs. Mais cela a mal tourné. J’appris à la Libération que la femme et la fille de Jean avaient été séparées des deux garçons et mises dans un train qui fut mitraillé dans la région lyonnaise pendant leur exode.
Nous avons alors tout quitté et sommes entrés entièrement dans la clandestinité. J'avais confié Beaumanoir à Justin et Honorine, mes employés de maison. Je savais que je pouvais compter sur eux les yeux fermés et, je les remercie du fond du cœur pour leur dévouement.
D’autres feuillets suivaient, dans le désordre, probablement des ébauches de chapitres. L’un d’entre eux suscita notre curiosité. Renouf continua sa lecture.
Lemarchand, l’espion
Paul Lemarchand ne semblait pas collaborer pas avec l’ennemi. On aurait pu croire que ses relations avec Graindorge, souteneur notoire et propriétaire du fameux Hôtel des Cordeliers, n’étaient qu’une couverture.
L’hôtel de passe, rendez-vous des soldats allemands, était au départ une véritable mine de renseignements. Si les prostituées qui y travaillaient extorquaient de ces messieurs des confidences sur l’oreiller, et notamment de certains officiers, Lemarchand, de par ses bonnes relations à la Feldkommandantur de Rouen, avait fait main basse sur certains plans d’attaque que nous nous sommes empressés de communiquer au réseau Buckmaster.
— Lemarchand, un espion au service des résistants ! s’exclama le commissaire, manquant s’étrangler. Et sa participation active lors des rafles des Juifs ? Il faisait semblant ? Dès que j’en entendais parler au commissariat, je me précipitais pour les avertir et leur dire de décamper vite fait, avant que celui-ci n'arrive. Mais certains ne m’écoutaient pas. Voulant à tout prix respecter la loi, ils se laissaient prendre, aussi doux que des agneaux innocents que l’on menait à l’abattoir.
Son regard se centra sur ses souvenirs. Il poursuivit :
— Je me souviens de cette fameuse nuit de janvier 1943 comme si c’était hier. Une rafle massive des Juifs de Rouen avait été ordonnée directement par la section anti-juive de la Gestapo de Paris. L’information ne m’étant pas parvenue, je n’ai rien pu faire cette fois-ci. Quand je l’ai su, j’étais mis devant le fait accompli.
Vingt ans s'étaient écoulés et il bouillonnait encore d'indignation. Percevant trop d’émotion dans sa voix et souhaitant probablement calmer le jeu, Bertier reprit le manuscrit et commença à parcourir rapidement le document suivant.
— Ne vous emballez pas, commissaire ! J’avais déjà, en lisant le premier article, l’impression que Malandain avait des doutes au sujet de Lemarchand. Il y a trop de conditionnel dans son discours : "était censé", "semblait" et là, il les confirme. Ecoutez donc !
Et il se mit à lire le document à haute voix.
Lemarchand, agent trouble
Début 1942, je commençais à avoir des doutes sur la loyauté de cet homme. Les renseignements fournis s’étaient avérés erronés. Des réseaux qui les avaient exploités tombèrent dans des embuscades et de nombreux résistants furent tués. A partir de ce moment, j’avais rompu toutes relations avec lui.
Mes doutes se confirmèrent lors de l’attaque de septembre 1943 dont nous fûmes victimes. L’occupation de la Normandie était alors à son apogée. Au petit matin, nous revenions en voiture d’une mission de nuit, concernant le sabotage de voies ferrées à Duclair, lorsque nous fûmes surpris par une patrouille allemande, embusquée sur une route forestière, tout près de Beaumanoir. L’une des motos avait une mitrailleuse installée sur une remorque. L’apercevant, nous fîmes immédiatement demi-tour, mais des rafales transpercèrent la carrosserie de la Traction et exploser ses vitres. Tout à coup, Jean poussa un cri de douleur. Il avait été touché dans le dos. Continuant notre route, nous avons dû abandonner le véhicule, faute d’essence, le réservoir percé. Traversant la forêt à pied, nous réussîmes à le porter jusqu’à L’Abbaye et nous nous réfugiâmes dans le souterrain dont nous avions un double de la clef. Malheureusement, mon meilleur ami, que j'aimais comme un frère, succomba à ses blessures quelques minutes plus tard. Le directeur du musée vint nous prévenir que les Allemands approchaient. La mort dans l’âme, nous avions dû abandonner sa dépouille sur place.
Cette attaque sonna le glas de notre réseau et nous décidâmes de nous disperser définitivement. Nous ressentîmes un terrible sentiment d’échec.
C’est alors que je fus contacté par le celui du Havre. Je dus quitter brusquement Beaumanoir pour n’y revenir qu’à la libération. Mais jamais, je l’avoue, je n’eus eu le courage de retourner dans le souterrain de Jumièges.
Le récit continua sur quelques pages, relatant ses missions dans le réseau du Havre, ainsi que la formation de celui-ci. Nommé "l’heure H"**, constitué après le démantèlement du groupe Morpain**, il avait été créé par l’union d’un commerçant, d’un professeur de physique et d’un jeune homme ayant mené seul des actions clandestines. Puis, au fur et à mesure, au fil des rencontres avec des résistants, d’autres réseaux se joignirent à eux.
Leurs actions consistaient au départ à élaborer des faux papiers. Puis, à publier un journal clandestin et satirique, "L’heure H" dont la devise était "Vulnerant omnes ultima necat" "Toutes les heures blessent, la dernière tue".
Au départ, les membres fondateurs ne possédaient pas d’armes. Alors, ils commirent des attentats à l’aide de bombes artisanales, élaborées par le professeur de physique.
Puis, le réseau grandit. Mais, certains résistants furent capturés, et l’un des membres fondateurs, trahi par l’employé d’un magasin attenant à son domicile, fut arrêté par les Allemands et fusillé dans un stand de tir de la prison Madrillet du Grand Quevilly.
L’Heure H se mit ensuite, à l’aide de ses contacts, à collecter des informations militaires sur des ouvrages allemands, qu’ils communiqueront à Londres en 1943, notamment le plan détaillé de toutes les fortifications de la ville et le long de la côte, jusqu’à Etretat, permettant de détruire la plateforme de lancement des V1 située à Esclavelles. Et c’est à ce moment-là que Malandain les avait rejoints.
Il n’y avait pas d’autres écrits. La victime n’avait certainement pas eu le temps de continuer. Néanmoins, de nombreuses coupures de journaux de l’époque, relatant la fameuse semaine rouge à Rouen, du 30 mai au 5 juin 1944, au cours de laquelle les magasins de Malandain, comme bien d'autres, furent détruits sous les bombes alliées qui souhaitaient détruire les ponts et toutes voies de communication. Des dégâts collatéraux que les Rouennais mirent du temps à pardonner.
Des notes et des lettres figuraient dans le dossier. Parmi elles, celles de personnes que la victime avait contactées l’année dernière.
L’une d’entre elles, avait été rédigée par un homme du nom Lucien Abraham…
* Ce réseau a réellement existé, contrairement à celui des "diables rouges" issus de mon imagination. Ces informations proviennent d’un article de "Actus76", publié lors du décès du dernier résistant.
** Ces réseaux et ce journal ont réellement existé. Mes informations proviennent d'une publication des "Compagnons de la Libération et les Français libres du Havre"

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