La lettre de Monsieur Abraham

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Nous primes connaissance de la lettre, piochée parmi d'autres.


Rouen, le 18 mai 1963.

Cher Monsieur Malandain,

Ma famille et moi-même vous remercions vivement de nous avoir contactés dans le cadre de la rédaction de vos mémoires et je m’efforcerai, autant que possible, d’apporter les détails qui vous manqueraient.

Comment ne pas oublier les persécutions qui, peu à peu, nous avaient retiré la qualité de citoyen. Tout avait commencé par une pancarte apposée sur notre librairie, la fermeture de celle-ci, nos livres saisis, l’étoile d’infâmie cousue sur nos vêtements, l’interdiction de fréquenter les lieux publics et l’obligation de faire nos courses aux heures où il ne restait plus rien à manger. S’ensuivirent la menace des rafles, le regard haineux de certaines personnes et les insultes. Nos enfants, n’allant plus à l’école, restaient cloitrés dans notre appartement.

Cependant, tout n’était pas perdu. Quelques personnes qui nous avaient redonné confiance en l’humanité. Un commissaire de police nous avait prévenus d’une rafle imminente et fourni de faux papiers. Grâce à ses connaissances, mes proches, passés en zone libre, avaient échappé au pire. Ensuite, de braves paysans les ont cachés tandis que j’avais rejoint un réseau de résistants.

Depuis la libération, nous sommes toujours en contact cette famille et nous n’aurons jamais assez du temps qu’il nous reste à vivre pour les remercier.

Mais vous savez tout cela, vous qui vous vous êtes courageusement battu contre ceux qui avaient érigé cette abomination en système d’état.

En 1945, nous sommes revenus dans l’immeuble où nous habitions, heureusement échappé aux bombardements et ce ne fut pas sans émotion que nous sommes montés à notre appartement, abandonné trois ans plus tôt, dans la précipitation, le temps de jeter quelques affaires dans une valise. Mais il était occupé par une autre famille. Discutant avec les locataires qui se montrèrent de bonne foi, nous avons appris que le bailleur était la société Locarouen.

Puis, nous sommes retournés à la librairie, désormais transformée en quincaillerie.

Privés de logement et de moyens de subsistance, nous avons contacté une dizaine d’autres familles qui s’étaient retrouvées dans le même cas. Leurs habitations avaient été louées par la même société. Alors, nous nous sommes associés pour témoigner contre ces abus, mais en vain. Nous étions si nombreux dans ce cas, nos plaintes déposées au commissariat sont restées lettre morte et nous n’avions pas les moyens de nous payer un avocat.

Evidemment, vous n’êtes pas en mesure de faire restituer nos biens. Néanmoins, votre témoignage pourrait peser dans la balance. Qui sait ? Cela fait presque vingt ans maintenant que nous attendons, sans trop d’espoir d’ailleurs, que justice nous soit rendue.

Vous remerciant par avance de votre action, nous restons à votre disposition pour toute information dont vous auriez besoin.

Nous vous prions d’agréer, Cher Monsieur Malandain, l’expression de notre plus vive reconnaissance.

Lucien ABRAHAM


D’autres lettres disaient quasiment la même chose, en précisant que, quelques jours auparavant, la police était venue dans les appartements, accompagnée d’un petit homme replet portant des lunettes et d’une poignée d’Allemands de la Kommandantur. Les auteurs des lettres se rappelaient d’avoir entendu le nom de l’inspecteur : Lemarchand, mais pas celui du petit homme. Tous leurs biens étaient inventoriés, inscrits dans la liste que le celui-ci remplissait au fur et à mesure.

Des lettres comme celle-ci, il y en avait une dizaine d’autres dans le dossier, dénonçant les mêmes choses. La victime semblait avoir mené sa propre enquête. Si ses mémoires avaient pu paraître, elles auraient certainement déclenché un scandale. De quoi constituer un bon mobile… Mais, comment le meurtrier aurait-il été tenu au courant de ce projet ?

Le commissaire demanda à Bertier de se rendre auprès du Greffe du Tribunal de Commerce et consulter leurs registres et rechercher d’éventuels actionnaires de Locarouen. L’autre enveloppe, pas encore ouverte, fut rangée dans le tiroir du bureau.

Pendant ce temps, étant dans le viseur du meurtrier, je reçus l’ordre de rester au commissariat, et y dormir sur place. Interdit de toute action à l’extérieur sans être accompagné, je rongeais mon frein. Si j’avais su, j’aurais préparé une valise, avec mon rasoir et ma brosse à dents. Alors, afin de m’occuper, je poursuivis le classement des dossiers du service. Jamais ils n’auront été aussi bien rangés.

Bertier revint dans l’après-midi.

— Tiens ! me dit-il en tendant un sac. Je t’ai acheté une brosse à dents, du dentifrice, du savon, une serviette de toilette et un pyjama. Tout ça gracieusement offert par la maison. Par contre, j’ai oublié le rasoir et le savon à barbe… Eh bien, tu te la laisseras pousser.

Pas sûr que cela m’aille vraiment. Enfin ! Cependant, espérant que le pyjama soit assez grand pour recouvrir mes 1,86 m, je le remerciai bien vivement.

— Maintenant, passons aux choses sérieuses. Je me suis renseigné auprès du Tribunal de Commerce. La société Locarouen, créée en 1945, est encore en activité. Son capital, de 500.000 francs, est détenu à 50 % par Promorouen, à 30 % par Maurice Durieux et à 20 % par d’autres actionnaires, des entrepreneurs locaux pour la plupart. J’ai demandé à ce qu’on m’imprime l’extrait du registre du commerce.

Renouf examina le document avec attention.

— Tiens donc, remarqua-t-il. Lemarchand et Durieux. Celui-ci pourrait être le petit homme dont les lettres font mention.

Le téléphone sonna. C’était le procureur qui souhaitait avoir du nouveau sur l’affaire. Il allait être servi.

---

La voiture de Renouf nous conduisit au bureau de Farcy. Comme de coutume, il nous reçut chaleureusement.

— Alors, on me fait des cachotteries ? Qu’avez-vous découvert ?

— Pourquoi des cachotteries ? demanda Renouf.

— Ça fait une éternité que je n’ai pas de nouvelles. Alors, je m’inquiète !

Puis, il s’adressa à moi.

— Gilbert ! Je suis bien content de vous revoir sain et sauf ! Le commissaire m’a fait part de ce qui vous est arrivé et de votre écartement de l’enquête. Mais je vois que vous avez repris du service.

— Mon épouse est en sécurité dans sa famille et j'habite désormais au commissariat.

— Vous ne pouvez pas être dans un lieu plus sûr que celui-là !

— Je vais lui prêter la salle de repos que je me suis aménagée quand je dois passer la nuit au poste, répondit Renouf. Nous veillerons à son confort. N’ayez crainte, il sera dorloté et bien protégé !

— On ira même le border, si nécessaire, intervint Bertier.

Farcy sourit.

— Je vous fais confiance. Mais, à part cela, qu’avez-vous à m’apprendre ?

Renouf lui expliqua le projet de rédaction des mémoires de la victime, la découverte fortuite de son manuscrit et ce que celui-ci révélait : la présence de Lemarchand au départ dans le réseau de résistants, son rôle trouble dans l’hôtel des Cordeliers, les faux renseignements fournis à la résistance ce qui avait déclenché les doutes de Malandain. A cela s’ajoutaient les lettres de témoignage de quelques familles juives spoliées, et la présence de Lemarchand et d’un notaire lors d’opération d’évaluation de leurs biens.

Il déposa le manuscrit sur le bureau et Farcy en prit connaissance.

— Et, qui plus est, reprit Renouf, Lemarchand et Durieux sont les principaux actionnaires de Locarouen, le bailleur.

— Maître Durieux ? s’étonna-t-il. C’est vrai, à l’époque, les notaires étaient réquisitionnés d’office et chargés de rédiger le actes nécessaires au transfert des biens juifs vers l’Etat ou vers des non juifs, ce qu’on appelait les « Aryens ». Du vol manifeste ! Et, s’ils refusaient de le faire, on les menaçait de retirer leur licence. Malheureusement, certains ont fait du zèle en contribuant encore plus à cette injustice en fournissant des conseils juridiques aux autorités.

— Il y en a même qui se sont enrichis en acquérant des biens à des prix avantageux, souligna Renouf, comme de maudits profiteurs de guerre !

— Malheureusement ! Et, chargés de de gérer les biens avant leur transfert à l’Etat, ils avaient même le champ libre. Et apparemment, Durieux en faisait peut-être partie.

Farcy s’arrêta, songeur.

— Maître Durieux, reprit-il, ce nom me dit quelque chose… je crois me rappeler que son étude était située à Rouen.

— Maintenant, elle se trouve à Jumièges. Gilbert s’y est rendu au sujet de son enquête puisqu’il est le notaire de la victime. Mais il n’a pu obtenir aucun renseignement concernant, à part que Lemarchand était aussi l’un de ses clients.

Tout à coup, je tombai en arrêt. Une idée fulgurante me traversa l’esprit. J'aurais dû y penser bien plus tôt, lorsque j’avais interrogé Durieux. Je maudis alors ma lenteur d’esprit.

— Voilà le lien ! m’écriai-je. Malandain connaissait Durieux et Lemarchand. Mais, savait-il que ces deux-là étaient également en relation ? Pas sûr ! Car si la victime avait parlé à son notaire, en qui il avait toute confiance, de ses projets de mémoires et que Lemarchand l'avait su, ce dernier aurait pu vouloir la faire taire. Voilà un meurtrier potentiel et un mobile : éviter un scandale révélé par Bernard Malandain.

— Lemarchand et Durieux à la fois meurtriers et complices afin d'étouffer un scandale ? Pourquoi pas, remarqua Farcy. C’est une hypothèse intéressante à creuser. Malandain avait-il l’intention de révéler tout ceci à la presse ?

— Pas que nous sachions. Nous n’avons retrouvé aucune trace de correspondance avec un journaliste, le manuscrit n’était qu’à l’état d’ébauche et il n’y avait rien que des lettres de témoignage.

— Cela aurait pu quand même les inquiéter. Procédons par étapes. Je vais d’abord délivrer un mandat de perquisition chez ce Durieux. Selon ce qu’on y trouvera, on ira plus loin.

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