Cruelle vérité

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Nous revînmes tardivement de chez le procureur. Les bureaux de Locarouen étant fermés, la perquisition aura lieu demain matin. Tandis que Renouf et Bertier rentraient chez eux, je devais passer la nuit au commissariat. Cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Célibataire et sans attaches, j’y passais souvent mes nuits lorsque j’étais d’astreinte. Mais, jamais je n’avais encore dormi là-bas.

Martineau vint m’apporter un sandwich et une bouteille d’eau.

— Alors, mon pauvre vieux ! me dit-il tandis que je le remerciais, Te voilà condamné à dormir ici, comme tous ces pauvres mecs en cellule ! Je serais bien resté un moment ici pour te tenir compagnie, mais, j’ai un rencard avec une copine, on va au cinéma ce soir.

— Merci quand même d‘y avoir pensé ! Tu me raconteras ton film ? Que vas-tu aller voir ?

— Mariage à l’Italienne, avec la pulpeuse Sofia Loren ! répondit-il, ses yeux pétillants de malice. On hésitait entre Week-end à Zuydcoote avec Belmondo et celui-là. Et puis, c’est l’Italienne qui a gagné. Finalement, c’est plus drôle qu’un film de guerre et Sophia Loren est bien plus sexy que Belmondo. Du moins pour moi !

Il se dirigea vers la porte et se retourna.

— Allez, cria-t-il, bonne soirée quand même et surtout, pas de folies !

Je souris. Quelles folies pourrais-je commettre, coincé ici ? Je regardai mon pauvre sandwich un peu écrasé en pensant que la soirée serait longue, très longue…

Effectivement, elle le fut. Je discutai un moment avec le brigadier posté à l’accueil. Puis, je mangeai mon maigre diner, tout seul, attablé à mon bureau, dans la grande salle toute vide, bien différente de celle où, habituellement, la plus grande effervescence régnait. Ensuite, je décrochai mon téléphone. La voix de ma chère et tendre me réconforta. Tout allait bien. Je la tranquillisai pour lui dire que j’allais bien moi aussi. Le mieux possible.

La nuit fut calme, pas d’incident à déplorer, à part les soulards ramassés dans la rue par les agents et qu’on avait mis à cuver dans les cellules, et quelques prostituées qui faisaient du tapage, braillant leurs récriminations habituelles. Puis, tout ce petit monde finit par s’endormir, affalé sur des bancs.

Je dégottai un journal qu’un de mes collègues avait laissé traîner. Vers onze heures, après l’avoir lu, j’envisageai d’aller dormir. Je me rendis aux lavabos pour me laver les dents et faire un brin de toilette. Puis, je dépliai le pyjama neuf que Bertier m’avait apporté et j’appliquai le pantalon contre mes jambes, histoire de voir. Comme je le craignais, il était bien trop petit. Le bas m’arrivait au milieu du tibia. Soupirant de dépit, je n’essayai même pas la veste. Remballant les vêtements prestement dans le sac, je me rendis dans la salle de repos.

Tout en retirant mes chaussures, ma cravate et ma chemise, j’allai fermer la porte, puis je m’allongeai sur le lit.

Le commissariat était devenu silencieux. Seul un rai de lumière provenant du couloir éclairait la pièce. Mais je n’arrivais pas à dormir. Trop de pensées se bousculaient dans mon esprit. D’abord, ma petite femme me manquait terriblement. Je l’imaginai dîner en tête à tête avec ses parents, puis, dans la salle de bains, en chemise de nuit, se préparant à aller se coucher, et enfin, allongée toute seule dans son lit… Je me visualisai en train de la rejoindre. Stop ! Cette idée me devint insupportable. Je voulais mettre fin à ce cinéma mental qui aurait alimenté mes fantasmes, comme dans la chanson "Sur l’écran noir de mes nuits blanches".

Alors, je me forçai à ne penser qu’à l’enquête. Elle avançait, petit à petit. Le lien possible entre les protagonistes me trottait en tête. Lemarchand, Durieux et Malandain, mon parrain. Tous les trois se connaissaient, mais le dernier pouvait ignorer l’existence d’un lien entre les deux premiers. Et si ceux-là avaient conspiré contre lui ? Cette idée me turlupina un bon moment.

Vaincu par la fatigue, je finis par somnoler. Tout à coup, une pensée me réveilla en sursaut. L’enveloppe ! Celle intitulée "à ouvrir après mon décès". Nous l’avions négligée, par manque de temps. S’agissait-il d’un testament ? Son contenu nous fournirait-il des indices supplémentaires ?

Je brûlais de l’ouvrir. C’était fichu. Etant sûr de ne pas me rendormir, je rallumai la lumière. Ma montre marquait deux heures du matin. Alors, une fois rhabillé, je me dirigeai en soupirant vers le bureau de Renouf.

Entrebâillant le tiroir où elle était rangée, je l'en extirpai. Me munissant d’un coupe-papier, je la décachetai proprement et sortit les quelques pages qu’elle contenait.

Et, le cœur battant, assis au bureau, éclairé par la petite lampe, j’entrepris de les lire. A ma grande surprise, le document m’était adressé.

"Cher Gilbert,

Une tumeur maligne m'a été diagnostiquée au pancréas. Celle-ci n'étant pas opérable, le médecin ne me donne, au maximum, plus que deux ou trois ans à vivre. Il est grand temps pour moi de réparer mes torts envers toi.

Le mal dont je souffre se manifeste déjà par intermittence, affectant grandement mon humeur. Néanmoins, je tente de vivre pleinement le peu de temps qu'il me reste et de mener mes projets à bien. J'espère que j’aurai le temps de remettre de l'ordre dans ma vie.

Je dois t’avouer la vérité et je ne m’attends pas à ce que tu m’accordes ton pardon pour te l’avoir cachée. Mais je dois te raconter ce qui était arrivé entre ta mère et moi.

Cela a commencé en 1935. Etant entré dans l'entreprise en 1922, j'en suis devenu rapidement le directeur des ventes et l'associé de Jean Berton, avec qui je m'entendais bien.

Puis, j’ai épousé Louise, ma fidèle et discrète secrétaire, dont j’étais épris. Mais, après la naissance de notre premier enfant, mon épouse est tombée gravement malade. Une dépression post partum, avait dit le médecin. Ce mal l’a obligée à aller en maison de repos pendant de longs mois tandis qu’une nourrice s’occupait du petit Pierre. Je suis donc resté seul, désespéré et désœuvré. La vue de mon enfant dans son berceau me contentait un peu, sans soulager mon sentiment de solitude.

C'est alors que j'ai rencontré Hélène, une nouvelle vendeuse, lors d’une visite de nos magasins. Le coup de foudre a été immédiat. Elle était belle comme le jour et, envoûté par la blondeur de sa chevelure et l’éclat de son regard, j'en étais tombé éperdument amoureux, tout en me reprochant de moins penser à Louise.

J’avoue que je l’ai souvent guettée, le soir, lorsqu’elle rentrait chez elle. Un jour, j’ai engagé la conversation et je l’ai raccompagnée à son domicile. Je n’y voyais pas de mal. Je me sentais seul, et je crois qu’elle aussi. Puis, nous nous sommes revus quotidiennement. Et un jour, j’ai franchi la porte de la chambre d’hôtel où elle habitait.

Ce soir-là, nous n'avons pas réfléchi. Elle avait vingt ans, moi trente-deux, elle, dans l’éclat innocent de sa jeunesse, moi, marié, sur le point de commettre un adultère.

Nous nous sommes revus pendant plusieurs semaines. C’était merveilleux. Mais, un soir, je l’ai attendue en vain. Le lendemain, j’ai appris son absence. Je suis allé à son hôtel. Elle avait rendu la clef de sa chambre et était partie la veille, sa petite valise à la main, sans dire où elle allait.

J’ai consulté sa fiche, au service du personnel. J’ai su qu’elle était née au Havre. Le Havre, c’est bien grand et je n’étais pas sûr qu’elle y était retournée. Et puis, Lenormand, beaucoup de personnes ici portent ce patronyme.

J'ai essayé de l'oublier et cela a été difficile. Et la vie a repris son cours. Une fois rétablie, ma femme a regagné le domicile conjugal. Deux ans plus tard, notre deuxième enfant, André, est venu au monde.

Je croyais fermement le bonheur familial revenu, mais, dans la vie, rien ne dure, et la guerre est venue tout défaire. En 1940, voyant que la France était perdue, j’ai éloigné Louise et les enfants en les envoyant en Suisse. Alors, les mains libres, j’ai confié le domaine à Justin et Honorine, et je me suis engagé dans la résistance avec Jean Berton.

Puis, j’ai rencontré une autre femme, dont tu entendras parler certainement un jour.

En 1943, alors que nous revenions d’une mission, une patrouille allemande a surgi dans la forêt. Nous apercevant, elle nous a tiré dessus et Jean a été touché dans le dos. Avec les camarades, nous nous sommes cachés dans le souterrain de l’Abbaye de Jumièges. Mais Jean est mort très rapidement de ses blessures. Les Allemands se rapprochant dangereusement, nous avons dû fuir encore.

Le réseau fut alors démantelé et nous nous sommes dispersés. Je suis parti rejoindre celui du Havre.

Un jour, devant me rendre dans le quartier Saint Joseph, j’ai aperçu Hélène. Elle n’avait pas changé. C’était bien elle. Je l'ai suivie à son insu. Elle est entrée dans une épicerie et je l'ai aperçue par la fenêtre, parlant avec deux personnes que j’ai supposé être ses parents, et un adorable petit garçon blond aux taches de rousseur qui ressemblait comme un frère à André. J'ai eu un choc et j'ai compris tout de suite pourquoi elle était partie si brusquement sept ans auparavant.

Sans réfléchir, je suis entré à mon tour et Hélène m'a tout de suite reconnu. Elle a simplement dit : "Papa, Maman, je vous présente un camarade".

Puis, elle m’a fait signe de sortir. Une fois dehors, je lui ai demandé si l’enfant était le mien. Elle m’a répondu : "C’est ton fils et je lui ai donné ton troisième prénom, celui de ton père. Je jure sur sa tête qu’avant toi, je n’ai pas connu d’homme et qu’après toi, il n’y en a pas eu d’autre. Tu resteras le seul et unique amour de ma vie".

J’interrompis immédiatement ma lecture. C’en était trop. Le souffle me manqua et mon cœur se mit à battre à toute allure. Mes yeux se brouillèrent de larmes. Au bout d’un long moment, réussissant à reprendre mon calme, je repris ma lecture.

J’étais dévasté et pas prêt à assumer cette paternité. Alors, j’ai fui une responsabilité qui pouvait me coûter à la fois mon mariage et ma réputation. J’ai répondu à Hélène que je ne serai qu’un cousin éloigné, mais que j’assurerai les conséquences financière de ma paternité. Elle ne demandait rien. Elle aurait pu créer du scandale ou me faire du chantage, mais, avec la droiture et le désintéressement qui la caractérisaient, elle avait juré qu’elle garderait ce secret.

C’était si dur de voir ce petit garçon et ne pas lui dévoiler le lien qui nous unissait. Pour lui, je n’étais que Michel Aurilly, un cousin de sa mère et je m’en contentais. J’allais voir Hélène et mon petit Gilbert entre deux missions. Je lui apportais des cadeaux, l’emmenais quelques fois à la pêche. Nous passions à chaque fois de merveilleux moments dans l'estuaire, ensemble. C’était un bonheur mêlé de souffrance. Une douleur que j’aurais pu, si je n’avais pas été si lâche, faire cesser immédiatement en lui révélant la vérité.

Fin août 1944, j'ai appris par des résistants que les alliés bombarderaient le site stratégique du Havre. Ils avaient tenté de prévenir le plus de personnes possible de cette attaque imminente afin que les habitants se mettent à l'abri. Cela avait déclenché des mouvements de panique parmi la population. Les routes étaient encombrées, et des bateaux surchargés tentaient de traverser l’estuaire pour se rendre à Honfleur. Malheureusement, beaucoup sont restés bloquées dans la ville.

Je suis donc allé chercher Hélène, Gilbert et ses grands-parents et les ai conduits en auto jusqu'à leur famille à Honfleur en traversant la Seine par le bac de Quillebeuf. J'ai bien fait car le 5 septembre, un déluge de bombes alliées s'est abattu sur la ville pendant une semaine, la rasant quasiment tout en faisant plusieurs milliers de victimes. Je n'ai d'ailleurs jamais compris pourquoi on avait visé des civils, alors que beaucoup d'Allemands s'étaient déjà enfuis. Enfin, ce n'est pas à moi de réécrire l'histoire. J’espère qu’un jour, les historiens feront la lumière sur tout cela.

A la libération, après avoir récupéré femme et enfants, j'ai repris ma vie auprès d’eux, leur cachant l’existence de cette deuxième famille. Cependant, comme je l’avais promis, j'ai toujours veillé à ce que vous ne manquiez de rien financièrement.

Mais, en 1953, tes grands-parents m’avaient envoyé une lettre m’apprenant la mort de ta maman, victime d’un cancer foudroyant. Ce fut un choc car je n’étais pas informé de sa maladie.

Je suis venu les voir, et avec leur accord, j’ai décidé de t’envoyer en pension à Rouen, dans une école sérieuse, où j’ai moi-même été élève, mais pas celle où mes fils se trouvaient. Je crois que cela t'a sauvé, en t’éloignant du chemin de la délinquance vers lequel ton désespoir t’avait entraîné.

Plus tard, j’ai tremblé pour toi lorsque j’ai appris que tu partais en Algérie alors que mes fils avaient échappé au pire. Pierre a été envoyé dans des bureaux et André a trouvé le moyen de se faire réformer. C'était totalement injuste. Je n’ai pas pu faire jouer mes relations, puisqu’officiellement, tu n’étais pas mon fils.

J’ai été heureux lorsque tu en es revenu, indemne,du moins, je le crois. Ensuite, j’ai été fier d'apprendre que tu avais réussi dans la voie que tu avais choisie. J'ai même assisté, sans que tu ne le saches, caché parmi les spectateurs, à la remise de ton diplôme de l'Ecole Nationale de Police. Tu étais tellement beau et digne dans ton uniforme d’apparat !

Je crois que, parmi mes fils, tu es celui qui me ressemble le plus, celui avec lequel j’aurais eu le plus d’affinités, si cela avait été possible.

Rien que d’y penser, mon cœur se serre.

Mais nous voici revenu dans le présent, et même, dans le futur. Lorsque tu liras cette lettre, j’aurai effectué les démarches auprès du notaire, en t’incluant dans mon testament. J’espère que ma famille t’accueillera favorablement.

J'en profite pour te dire combien je t'aime, mon fils.

Beaumanoir, le 5 septembre 1964."

Et moi, je crois bien que je connaissais la vérité depuis toujours. Mon cœur savait. Elle apparaissait maintenant au grand jour, dans sa brutalité, sa clarté aveuglante et insoutenable.

Mon père avait écrit cette lettre, quelques jours avant sa mort.

Posant ma tête entre mes bras, je me laissai aller à mon chagrin.

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