Une main de fée
Une main secouant mon épaule me réveilla brusquement. Je réalisai que je m’étais endormi, la joue posée sur des papiers éparpillés, sous la lumière de la lampe de bureau.
Je sursautai et me redressai péniblement, massant mon cou endolori. Renouf me regardait fixement.
— Pardon ! dis-je, encore étourdi. Je crois que… J’ai cédé à la tentation.
Renouf reconnut l’enveloppe. Il saisit la première page de la lettre et commença à la lire, Puis, il la reposa aussitôt.
— Il fallait que je sache…
Je gardai le silence pendant quelques secondes. Renouf me sourit. Il semblait l'avoir deviné depuis longtemps.
— J’ai l’impression que je le savais déjà, repris-je. Sans vouloir me l’avouer. Cela me rend triste, toutes ces années perdues. On aurait pu se parler, j’aurais pu l’aimer, même de loin. Longtemps, je me suis senti illégitime. L’enfant sans père, le bâtard ! On me l’a assez dit ! Et puis, je ne sais pas si je serai accepté par cette famille. Il vont me prendre pour un imposteur, un profiteur… Comment vais-je le leur annoncer ?
— Je ne crois pas qu’il le penseront. Et je suis persuadé qu’André Malandain vous aime bien. Il l’a peut-être déjà compris lui aussi. Et puis vous le leur annoncerez plus tard, quand l’affaire sera résolue.
— Vous croyez qu’il le sait ? Vous croyez qu’on va retrouver un jour le meurtrier ?
— Ne soyez pas si pessimiste ! Je vois que vous êtes déprimé. Bon, en attendant, pour vous changer les idées, ça vous dirait, une petite perquisition ? Allez faire un brin de toilette et vous raser. Puis je vous emmène au café d’en face et je vous paie les croissants. Après, on ira à l’étude de Durieux. Il ne s’attend peut-être pas à nous voir de si bon matin. On va le secouer un peu, le notaire !
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Le gendre idéal ouvrit des grands yeux étonnés lorsqu’il vit trois policiers entrer dans l’étude, commission rogatoire en main. Cette fois-ci, nous n’avions pas eu droit au sourire commercial qu’il m’avait servi l’autre jour. Lorsqu’il voulut filer vers le bureau de Durieux, Renouf l’arrêta d’un geste.
— Nous allons dire un petit bonjour à votre patron.
Le clerc, pas encore revenu de sa surprise, indiqua une porte d’un geste. Renouf frappa et entra, Bertier le suivit et je lui emboîtai le pas.
Durieux était assis à son bureau et nous regarda d’un air étonné.
— La police ? dit-il en me reconnaissant.
— Oui, commissaire Renouf. Vous connaissez déjà l’inspecteur Lenormand et voici l’inspecteur Bertier. Nous détenons une commission rogatoire avec l’ordre de perquisitionner votre étude et aussi votre domicile, si besoin.
— Une commission rogatoire ? Pourquoi ? Qu’ai-je fait ? demanda-t-il de l’air arrogant de celui qui se croit dans son bon droit.
— C’est la question que me posent généralement les suspects, tout en prenant leur air le plus innocent. Pouvez-vous ouvrir votre coffre-fort, s’il vous plait ?
— Attendez ! Vous me suspectez de quoi au juste ?
— De tout. De malversations opérées pendant la guerre et d’avoir un lien avec le meurtre de Bernard Malandain. Allez ! Ouvrez votre coffre !
Bertier s’avança, l’air menaçant et appuya ses mains sur le bureau, le regardant fixement. Face à sa carrure imposante, le notaire perdit de sa superbe. De mauvaise grâce, il se leva et composa la combinaison. La porte s’ouvrit, dévoilant des dossiers. Renouf s’en empara, les posa sur la table en formant trois tas.
— Lenormand, vous allez consulter cette pile, Bertier celle du milieu et moi la dernière.
— Si vous cherchez des actes de propriété concernant nos clients, ils se trouvent dans le bureau des clercs et des secrétaires.
— Ce que je cherche ce sont plutôt vos propres actes d'acquisition. A commencer par ici, et si on ne les trouve pas, on ira chez vous.
Par chance, parmi les papiers, se trouvaient des documents datant de 1940 à 1944 concernant des appartements et des terrains. Nous reconnûmes certains noms : Lucien Abraham et ceux d’autres correspondants du dossier des mémoires. Le vendeur était l’Etat et l’acquéreur, Maurice Durieux, à titre personnel et aussi Paul Lemarchand. Il y en avait au moins une cinquantaine, réparties dans les trois piles.
— Bravo ! Je vois que les affaires ont été bonnes pendant cette période, observa Renouf.
— J’ai acquis ces biens tout à fait légalement, lors d'enchères. D’ailleurs, vous trouverez avec chaque acte, la facture de la salle des ventes.
— Je vous fais confiance. Vous savez faire les choses correctement. Vos dossiers sont certainement sans reproche. Mais celui qu’on peut vous faire, cher Maître, c’est que vous avez acquis ces biens à vil prix, par adjudication, après les avoir repérés avec Lemarchand lors des descentes dans les appartements ou des visites de terrains, une fois les propriétaires chassés ou pire, déportés. Malheureusement pour vous, il reste à ce jour des personnes qui peuvent témoigner contre vous.
Durieux pâlit.
— Rien n'est illégal, répondit-il d’une voix blanche. Je n’ai fait qu’obéir à l’Etat. Je ne suis pas le seul à l'avoir fait. J’ai été obligé d’aller faire ces évaluations. On me menaçait de me retirer ma licence si je n’obéissais pas.
— Que l'on ait fait pression sur vous, je peux comprendre que vous ayez cédé. Mais quand un système d’état donne dans l’illégalité, tout bénéfice qu’on en retire pourrait être assimilé à un crime. Et, en faisant plus que ce que l’on vous demandait, on peut dire qu’avec votre petit copain policier, vous en avez bien profité, du système !
— Ça, c’est ce que vous prétendez ! Et qui sont ces témoins ?
— Les personnes que vous avez spoliées et puis surtout, un mort ! Bernard Malandain. Nous avons retrouvé dans ses mémoires, des indications édifiantes sur vos activités passées. Bernard Malandain, un client qui vous faisait confiance, qui vous traitait presque en ami et qui vous a parlé probablement de son projet d’écriture. D’ici à ce que vous souhaitiez le faire taire, il n’y a qu’un pas.
— Ces accusations sont sans fondement. Je n’étais pas au courant de son projet. Et puis, s’il avait publié ses mémoires en m’incriminant, j'aurais pu l’attaquer. Je connais des avocats.
— Peut-être, mais votre réputation aurait été largement ternie, et même si vous n’étiez pas condamné pour ces actes, vous auriez aussi des comptes à rendre vis-à-vis de l’histoire. Et, dans ses écrits, il a également chargé votre petit copain, Lemarchand, qui est aussi l’un de vos clients. Ça commence à faire beaucoup. Alors, on va en discuter tranquillement au commissariat. Vous allez me suivre bien gentiment l’air de rien, afin de sauver les apparences. A la moindre incartade, Bertier vous passe les menottes devant votre personnel. Avouez que cela ferait mauvais effet !
Tête basse, Durieux saisit son manteau, accroché à une patère. Un loden gris. Pas très courant ! Ce genre de vêtement est souvent marron ou vert foncé.
Gris ! Un flash me revint. Celui d'un morceau de doublure grise accroché à une branche...
— Attendez ! dis-je.
Je le pris en main, le retournai et en examinai la doublure. Tout en bas, près de l’ourlet, celle-ci avait été habilement réparée. Une pièce d’une couleur légèrement différente, d’un gris plus foncé, avait été cousue soigneusement, avec des petits points précis et serrés, par une main de fée. Celle d’une couturière ou d’une épouse dévouée ?

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