Et la lumière fut !
Durieux sorti, des agents en uniforme se chargèrent d’emporter les dossiers d’acquisition des propriétés, qu’ils transportèrent avec précaution dans le panier à salade pendant que notre suspect s’installait sur la banquette arrière de la voiture de police, aussitôt menotté à Bertier. Le commissaire était assis à l’avant, sur le siège du passager.
Je conduisis jusqu'à Rouen. A peine arrivés, nous nous retrouvâmes bloqués dans d’interminables embouteillages, ponctués de klaxons énervés. Un agent faisait la circulation, du moins, il essayait, le pauvre, à grand coup de sifflet et de moulinets de son bâton blanc.
— A chaque fois qu’il y a un flic dans un carrefour, c’est le bazar ! grommela Renouf.
Puis, arrivant près de l’agent, il baissa sa vitre.
— Mais que se passe-t-il ici ?
— Une coupure de courant a mis les feux rouges en panne dans une bonne partie de Rouen. On ne sait pas pourquoi.
Renouf leva les yeux au ciel.
— Y a-t-il un endroit où on peut passer ?
— Pfff ! soupira l’agent avec impuissance. J’en sais rien ! C’est la pagaille partout !
— Bon ! Bloquez la rue et faîtes-nous passer. Gilbert, qu’attendez-vous ? mettez le gyrophare et foncez au lieu de bayer aux corneilles ! On a autre chose à faire que moisir ici !
Le gyrophare ! Sa sonnerie avait un petit côté excitant. J’adorais emprunter les rues à toute vitesse au son de ses deux tons tonitruants. Cela me donnait un petit coup d’adrénaline. Mais l’occasion ne se présentait pas souvent. Il y avait des règles à respecter. Enfin…je les respectais parfois. Je le déclenchai et commençai à avancer doucement. Peu à peu, les voitures s’écartèrent et nous pûmes nous frayer un chemin jusqu’au commissariat, suivis du fourgon de police.
Nous entrâmes, tenant Durieux de chaque côté d’une main ferme, dans un commissariat assombri, présentant une atmosphère encore plus sinistre que d’habitude.
— Panne de courant ! nous annonça le brigadier, l’air désolé. J’ai prévu quelques lampes de poches, en cas de besoin.
Heureusement, nous dispositions d’une salle d’interrogatoire en sous-sol, éclairée par des soupiraux, dans laquelle nous conduisîmes Durieux. Une salle bien lugubre, avec une ambiance de cave. De quoi faire craquer les plus endurcis. La lumière brute provenant des ouvertures en hauteur faisait ressortir le teint livide du notaire. Bertier libéra celui-ci de ses menottes.
— Retirez votre manteau ! ordonna Renouf.
Le suspect s’exécuta, puis Bertier lui donna l’ordre de s’asseoir. Le commissaire prit le vêtement et dans le faisceau de la lumière extérieure, examina la partie recousue de la doublure.
— Gilbert, allez chercher ce que vous avez trouvé.
Je me précipitai dans notre salle d’archives des dossiers d’enquêtes en cours, après avoir pris une lampe torche auprès de l’accueil. A la lueur de celle-ci, je finis par dénicher le morceau de tissu et l’étui à cigarettes, bien rangés dans une boîte.
Je revins dans la salle et tendis les sachets à Renouf qui les ouvrit. Examinant les tissus sous la lumière avare, il approcha le morceau trouvé de la doublure du manteau. La couleur était identique.
— Bien vu, Gilbert ! me dit-il. Il se tourna vers Durieux. Pouvez-vous m’expliquer où et comment vous avez accroché votre doublure ?
— Ce que vous avez n’est pas un morceau de ma doublure.
— Pourtant, les deux étoffes sont identiques. Alors, comment avez-vous fait votre compte ?
— Je ne sais pas. J’ai dû m’accrocher quelque part. Je ne m’en rappelle pas. C’est au moment de le porter chez le teinturier pour le faire nettoyer que ma femme s’en est aperçue et elle l’a réparée avec la doublure d’un vieux manteau. Cela aurait été dommage de le jeter rien que pour un accroc qui ne se voit pas.
Renouf marcha à travers la pièce, sans parler. Il sortit alors son paquet de Gitanes.
— Vous fumez ? demanda-t-il en proposant une cigarette au notaire.
— Non, merci. Je préfère les miennes. Elles sont dans ma poche.
Je lui tendis son loden. Il sortit un paquet, en tira une cigarette et la porta à ses lèvres en tremblant. Il l’alluma avec la flamme du briquet que Renouf lui tendit, ce qui éclaira brièvement son visage. Au moment de le remettre dans la poche de son veston, Renouf saisit son poignet, prit le paquet de sa main et l’examina : des Dunhill !
— Je suppose que c’est ce qui les contenait, déclara le commissaire en ouvrant le deuxième sachet et exhibant l’étui à cigarettes. Quel dommage d’avoir perdu un si bel objet ! Un cadeau de votre femme? Et comment lui avez-vous expliqué le trou dans la doublure ? Elle n’a pas dû être contente que vous abîmiez vos affaires !
— Bon, d’accord, soupira Durieux. Je me suis perdu dans la forêt. C’est là que j’ai dû m’accrocher.
— Que faisiez-vous dans les bois
— Je me baladais.
— Ça vous arrive souvent, de vous balader en forêt ?
— Ça me détend.
— Vous seriez donc plutôt du genre explorateur ? ironisa Renouf. Je vous imagine, avec votre petit costume trois pièces, vos petites chaussures vernies et votre beau Loden, vous aventurer en dehors des sentiers battus pour vous détendre un peu, en plein dans la gadoue et dans les ronces, au cœur de la forêt et au mois de novembre, où la nuit tombe vite.
Durieux commençait à paniquer. Il tremblait ;
— Oui, mais ce n’est pas moi qui l’ai tué.
— De qui parlez-vous ? Ai-je parlé d’un cadavre ? Bertier, ai-je fait allusion à un mort ? A-t-on tué quelqu'un ?
— Non, commissaire ! Quelqu’un est mort ? Ah bon ! fit-il avec une moue dubitative, en bon comédien qu’il était.
— Il paraîtrait ! Renouf battit des bras en geste d’impuissance. Mais qui donc est mort ?
Durieux, réalisant sa bévue, se tassa sur lui-même et se mit à sangloter. Il commença à se mettre à table d’une voix pleurnicharde.
— Graindorge nous faisait chanter Lemarchand et moi, et menaçait de révéler nos anciennes combines avec les Allemands. Je lui ai apporté de l’argent à ce sale clodo. Je l’ai fait une fois, deux fois, et la troisième, j’avais décidé que cela allait cesser, que c’était la dernière. Alors, je l’ai rejoint près de sa tanière. En m’approchant, je l’ai vu allongé par terre. Je l’ai appelé, il ne répondait pas. J’ai eu peur et je suis reparti en courant. Il faisait presque nuit. J’ai bien senti que je m’étais accroché quelque part. Je me suis même pris les pieds dans les ronces. C’est en tombant là que j’ai dû perdre mon étui. Puis, je me suis égaré. Il s’était mis à pleuvoir à verse. Au bout de quelques heures, j’ai fini par retrouver ma voiture et je suis rentré chez moi. Mais, je vous jure que je ne l’ai pas tué.
— Pauvre Monsieur Durieux qui s’était perdu dans la forêt ! railla Bertier. Heueusement, le grand méchant loup ne l'a pas mangé. Eh bien voilà ! Tout s’explique entre gens de bonne volonté. En tout cas, quelqu’un l’a étranglé, Graindorge.
— Etranglé ?
— Avec une cordelette.
— Ce n’est pas moi. J’en serais incapable.
— Et l’arme ?
— Quelle arme ?
— Le fusil Lee Enfield que Graindorge détenait. Celui qui a tué Bernard Malandain. Comment est-il arrivé chez Graindorge ? Hmm ?
Durieux nous regarda, son visage reflétant une totale incompréhension. Tout ceci semblait le dépasser. Renouf reprit son interrogatoire, se penchant en avant, les yeux dans les yeux.
— Mais alors, qui serait donc le meurtrier de Graindorge et de Malandain, voire de Beaumont, l’archiviste de la police ? Lemarchand ? Peut-être. Il aurait ses raisons. Arrêtez donc de le couvrir si vous ne voulez pas vous rendre complice de trois meurtres. Avait-il réellement rendez-vous avec vous le 11 septembre ? J’en doute ! Savez-vous ce que ça peut vous coûter un faux témoignage ? Sept ans de placard ! Sauf si vous revenez sur votre déclaration. Le juge sera certainement plus tolérant.
Durieux s’affaissa totalement, son visage entre les mains.
— Vous croyez que c’est lui qui… Non, dit-il d’une voix faible. Il n’avait pas rendez-vous avec moi. C’est lui qui m’a demandé de le faire croire. Paul m’avait dit qu’il était chez sa maîtresse ce jour-là. Et je l’ai cru.
— Tiens donc ! Une maîtresse maintenant ! Et vous avez gobé tout ça ! Attention, c'est comme les trains ! Un mensonge peut en cacher un autre ! S’il avait eu une maîtresse, il nous l’aurait dit. Un alibi, même pas très glorieux, c’est quand même un alibi et en tant qu’ancien flic, il est bien placé pour le savoir ! Alors, la loyauté, dans ce cas-là, vous voyez où ça peut vous mener ? Sept ans de placard !
Il sortit et appela un agent.
— Mettez-moi ça en cellule. Une petite garde à vue lui fera du bien. Nous filons vite chez Lemarchand.
Soudain, Martineau cogna à la porte.
— Commissaire ! On nous signale une prise d’otage…
— Il ne manquait plus que ça ! Où cela ?
— Chez Promorouen ! Le preneur d’otage ne souhaite parler qu’à vous seul et à personne d’autre !
Tout à coup, comme par enchantement, la lumière revint, les néons se mirent à clignoter en grésillant, puis à illuminer de nouveau le commissariat de leur lumière blafarde.
Et la lumière fut !

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