Le ciel peut attendre

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La foule, avide de sensations fortes, se massait devant le siège de Promorouen, lorsque nous arrivâmes sur la place. Des badauds désireux se trouver au premières loges du drame qui était en train de se jouer. Des agents tentaient de les faire reculer en les repoussant. Parmi eux, une floppée de journalistes, micro à la main, à l’affut de la moindre information. Les journalistes ! En général, la police les évite. Toujours à fourrer leur nez partout et, parfois, à nous gêner aux entournures.

La place était bondée de képis. Des cars de police se massaient devant, ainsi que des tireurs d’élite, prêts à faire un carton. Il y avait aussi une ambulance, au cas où. Parmi les personnalités postées près des policiers en uniforme, il y avait le préfet.

— Où en sommes-nous ? demanda Renouf.

— Un forcené est en train de nous faire un fort chabrol chez Promorouen, déclara le haut fonctionnaire. Heureusement, il a fait partir le personnel et n’a gardé que le dirigeant. Heureusement, on a évité le carnage, mais il reste encore Lemarchand.

— On sait qui il est et ce qu’il veut ? Il veut de l'argent ?

— Non. Il ne veut parler qu’à vous. On l’a en ligne. On vous l’a gardé au chaud. Bon courage !

Grommelant, Renouf s’approcha du fourgon de police où un téléphone de voiture se trouvait. Un policier en uniforme lui tendit le combiné. Lorsque le commissaire le prit, une voix bien connue se fit entendre.

— Georges, c’est Henri. J’exige que tu mettes la communication sur le haut-parleur. Je veux que tout le monde entende les aveux de ce salopard de Lemarchand.

Renouf soupira. Henri Levasseur ! Manquait plus que ça ! Etait-il devenu maboul ?

— Henri. Tu es devenu cinglé ? De quoi te mêles-tu ? Tu me fiches dans le pétrin en sabotant mon interpellation. Nous étions sur le point de l’avoir, ce coco-là. Il était prêt, tout chaud, à nous tomber dans les pattes. Alors, arrête ! Rends toi et n’aggrave pas ton cas. Ton Lemarchand, il est cuit de toute façon !

— Vous étiez tellement lents ! J’avais pourtant tout fait pour vous mettre sur la voie. J’avais aiguillé ton jeune inspecteur vers le coupable.

— C’est bien, il a tenu compte des indices que tu nous a servis, mais il nous fallait des preuves ! Des preuves, tu entends ? On ne peut pas arrêter les gens comme ça ! Et là, le notaire vient de cracher le morceau, alors, sois gentil ! Laisse-nous agir. Tu es dans le viseur des tireurs d’élite qui ne demandent qu’à faire un carton sur ta personne. Alors, rends-toi gentiment et laisse nous faire notre boulot !

— J’ai un fusil braqué sur Lemarchand, un Lee Enfield, si tu veux savoir. Si on tente quoi que ce soit, je l’abats, tu entends, je l’abats comme un chien !

— Henri ! La guerre, c'est fini depuis vingt ans ! Bon, alors, passe-le-moi. Je mets la communication sur haut-parleur.

Renouf tritura un bouton. Les échos d’un larsen strident qui déchirait les tympans se répercuta sur les façades. Puis, la voix blanche de Lemarchand retentit dans le haut-parleur fixé sur le toit du fourgon.

— Georges, retiens-le, ce dingue va me buter !

— Si tu as quelque chose à dire, c’est maintenant ou jamais.

— Ne le laisse pas faire !

— Nous sommes à ton écoute.

— C’est vrai, j’ai magouillé avec les Allemands il y a vingt ans. Mais c’était la guerre, c’était pour le gouvernement !

— C’est l’histoire qui en jugera. Ce qu’on te demande maintenant, c’est si tu as tué Malandain, Graindorge, et Beaumont.

— Non ! Ce n’est pas moi !

On entendit un déclic. Levasseur avait sûrement armé le fusil et semblait prêt à appuyer sur la gâchette. Sa voix retentit.

— Avoue, ordure ! hurla-t-il. Avoue tes crimes. Tu les as tués, comme tu as tué mon fils, quand tu l’as arrêté, torturé et emprisonné dans le donjon en le laissant crever de faim. Rappelle-toi décembre 1943 !

Renouf sursauta. Il ignorait totalement cette histoire. Ça changeait radicalement les choses. Henri pouvait le descendre à tout moment, rien que par vengeance. Le commissaire voulait son coupable vivant et que justice soit faite, dans les règles, et récupérer Levasseur sain et sauf.

— Henri ! Ne fais rien. Je monte. Je ne serai pas armé. On va parler tous les deux. Je laisse le haut-parleur ouvert. Tout le monde entendra la vérité et la justice sera rendue.

Il alla voir les tireurs d’élite et leur demanda de baisser les armes et, surtout, quoi qu'il arrive, de ne pas tirer.

— Je viens avec vous ! déclarai-je.

— Non, Gilbert, ça pourrait mal tourner. N’oubliez pas que vous serez bientôt père. Je ne veux pas vous exposer.

— Non. Henri ne me fera rien. Il m’a à la bonne. Je pourrais peut-être le calmer.

— Je vais avec vous, moi-aussi, déclara Bertier. Mais, moi, je garderai mon arme. Je resterai en retrait, juste au cas où.

Renouf soupira. "Après tout, ça ne coûte rien d’essayer", semblait-il penser.

Nous nous avançâmes au milieu de la place, prêts à la confrontation, les regards de la foule braqués sur nous, comme un shérif, accompagné de ses deux adjoints, pour la bataille finale du bien contre le mal, pour le meilleur, ou pour le pire.

Nous montâmes l’escalier jusqu’au troisième étage. La porte était grande ouverte. Nous pénétrâmes dans le bureau aux fenêtres béantes, donnant sur la place. Bertier resta en retrait, dans l’entrée, arme au poing, prêt à intervenir.

Levasseur se tenait devant la fenêtre, le fusil de guerre braqué sur un Lemarchand aux épaules affaissées, tremblant de terreur.

— Avoue, ordure, que tu es le meurtrier de Malandain, Beaumont et Grandorge !

— Oui, c’est moi, murmura-t-il.

— Plus fort ! cria Levasseur.

— Oui, c’est moi ! cria-t-il d’une voix chevrotante.

— Henri ! Arrête ! Tu as tes aveux, maintenant ! Lâche ton arme.

Henri se tourna vers Renouf, un sourire aux lèvres.

— Georges, tu es venu ! Salut fiston ! dit-il me voyant.

Il ouvrit ses bras en signe d'accueil.

L’arme s’échappa de ses mains, tombant sur la crosse. Une détonation retentit, une balle se ficha dans le plafond. Aussitôt, un déluge de feu s’abattit sur la pièce. Les tireurs d’élite s’étaient mis à nous canarder. Les balles perforaient le plafond, les murs, les meubles, mettant tout en pièces et nous couvrant de plâtras. Henri et Lemarchand gisaient à terre.

Une balle, ricochant sur un meuble, me traversa la cuisse et je tombai à la renverse. Une douleur fulgurante me fit hurler. Une tache s’élargissait sur mon pantalon.

Soudain, tout s’arrêta brusquement, dans un silence assourdissant.

— Mais il sont malades ! hurla Renouf. Ils ont failli nous tuer !

Puis, il se précipita vers moi.

— Gilbert !

Je me vidais de mon sang. Je me sentais m’affaiblir. Bertier, qui était accouru, tenta d’arrêter l’hémorragie en appuyant fortement sur la plaie avec son mouchoir. Renouf se précipita sur le téléphone.

— Bande de malades ! Appelez les secours. Vous avez blessé un policier !

Il s’avança vers Henri. Il gisait, dans une mare de sang, le corps perforé de toute part, un sourire aux lèvres. Il avait accompli sa mission, il était mort en guerrier. Il lui ferma les yeux.

Lemarchand était toujours en vie. Il gémissait, blessé au bras. Renouf reprit le téléphone.

— Lemarchand est blessé lui aussi !

Me sentant progressivement cotonneux, je planais au-dessus de cette scène de guerre. Je ressentais un étrange sentiment de plénitude. Etait-ce cela, la mort ? Ce n'était pas si terrible ! Renouf revint vers moi.

— Accroche toi, Gilbert ! Reste avec nous ! Accroche toi !

Il me giflait, afin de me ranimer. Mais je me sentais partir vers un endroit inconnu. Aussi faible qu’une batterie déchargée, je m’engourdis rapidement et tombai dans un étrange rêve. J’étais aspiré dans un tunnel au bout duquel une lueur apparaissait. J’aperçus alors Michel Aurilly, comme irradiant de lumière, dans la force de l’âge qui m’attendait, m’ouvrant tout grand ses bras. Je crus alors entendre sa voix.

"Non, Gilbert ! Ce n’est pas ton heure. Tu as encore de grandes choses à accomplir ! N'oublie pas que tu vas devenir père à ton tour."

Le ciel pouvait donc attendre. J’avais peut-être encore de longues années à vivre...

Soudain, je fus violemment tiré en arrière. Désespéré, tandis que mon parrain s’éloignait, je traversai le tunnel à reculons, à toute vitesse, aspiré par une force irrésistible…

Puis, je me vis d’en haut. Je flottais au-dessus de mon corps. Renouf continuait à me frapper les joues et Bertier pressait la plaie. Mon pantalon était trempé de sang. J'étais pâle, si pâle... Les brancardiers arrivèrent. On me mit un garrot, on m’allongea sur la civière.

Je me suis vu entrer dans l’ambulance, on me plaqua un masque à oxygène sur le nez. J’entendis : "l’artère fémorale est touchée. Arrêtez-donc cette putain d’hémorragie où il va y passer".

Puis, je sombrai dans le néant.

Plus rien !

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