Etat de choc

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L’odeur de l’éther flottant autour de moi, les infirmières comme de doux fantômes blancs qui venaient me prodiguer des soins, les bruits feutrés des chariots roulant sur le revêtement plastique ainsi que la toux des malades de la grande chambre dans laquelle je me trouvais, furent les premières sensations de mon retour progressif à la réalité.

Puis, totalement éveillé, je vis d’abord ma jambe gauche plâtrée. Jetant mon regard plus loin, j'aperçus les autres malades dans les lits alignés de la chambre du service Orthopédie. Je me demandai avec angoisse ce qu’il m’était arrivé pour me retrouver ici et dans cet état.

Mon esprit embrouillé me donnait l’impression d'être sorti d'un rêve. Je me souvins seulement d’avoir aperçu un type qui me ressemblait, le teint livide, baignant dans une mare de sang. Ce moribond, était-ce moi ? Puis, des images d’une eau qui montait rapidement, menaçant de m'engloutir. Je me revoyais me débattant, enfermé dans une boîte dont je ne pouvais sortir. Soudain, je me mis à crier de terreur, le cœur battant, la respiration haletante.

Une infirmière accourut. Elle repartit brusquement en criant : "Docteur ! le policier est enfin réveillé".

Le médecin se précipita à mon chevet.

— Eh bien ! Calmez-vous ! On peut dire que vous nous en avez causé, du souci !

— Que m’est-il arrivé ? Pourquoi suis-je ici ? haletai-je.

— Vous ne vous souvenez donc de rien ?

— Non, seulement que j’étais dans ma voiture, en train de couler au fond d’un lac. Elle se remplissait à la vitesse d’une baignoire. J’ai eu un mal fou à en sortir. J’ai bien cru que j’allais me noyer. Mais d'abord, je me suis vu sur une civière et que je baignais dans mon sang. Je ne vois pas le rapport entre les deux.

Le docteur et l’infirmière me regardèrent comme si j’étais un extra-terrestre. Ils devaient penser que je délirais.

— Non, vous avez été blessé à la jambe. Souvenez-vous, la fusillade… à Rouen.

Je crois lui avoir jeté un regard où apparaissait une totale incompréhension.

— Docteur, il faudrait le ménager, intervint l’infirmière. Il saura tôt ou tard…

— Savoir quoi ?

— Ne vous inquiétez pas. Vous allez vous en sortir. Ça prendra du temps. Votre jambe…

— Quoi, ma jambe ?

— La balle a fracturé le fémur, endommageant l'artère fémorale, créant une hémorragie. Les muscles ont été touchés, mais nous avons tout réparé. Vous remarcherez… Quand tout sera guéri, on vous enverra dans un centre de rééducation pour blessés de la route. Tout dépendra de votre capacité à récupérer. Il vous faudra être patient.

J’étais frappé de stupeur. Puis il s’arrêta un instant.

— A propos, vous devez une fière chandelle à votre frère.

— Mon frère ?

— Oui, le jeune homme qui est venu spontanément auprès de l’ambulance. Comme vous perdiez beaucoup de sang, on vous a transfusé directement sur place. Vous avez le même rhésus. Il a supporté l’épreuve avec beaucoup de courage.

— Mon frère... de quoi avait-il l'air ?

— Comment, vous ne connaissez pas votre frère ? Un grand brun, élancé, des cheveux un peu longs. D’ailleurs, hormis la couleur de votre chevelure, vous vous ressemblez pas mal.

André ! Alors, il savait tout au sujet de notre lien de parenté ? Etait-il sur les lieux ? Mais un mystère demeurait. Cette fusillade ! Je ne m’en souvenais pas. Je ne me rappelais que de l’eau, l’eau oppressante envahissant l’espace, et qui montait, montait...

Je ne comprenais pas ce qu'il m'était réellement arrivé. J'avais peur de savoir.

Le docteur et l'infirmière me laissèrent. Epuisé, je crois que je me suis rendormi.

---

Lorsque je me réveillai de nouveau, un ange blond veillait sur moi. Je sentis la caresse légère de sa main sur mes cheveux. Sophie ! Elle avait l’air si fatiguée…

— Te voilà réveillé, mon pauvre chéri !

Je ne savais ni le jour, ni l'heure. Combien de temps étais-je resté inconscient ? M'avait-on donné des calmants ?

— Tu vas bien ? lui demandai-je.

— Oui. Mais c’est à toi qu’il faut le demander.

— Je vais bien. Mais je m’inquiète pour toi. Je t’ai causé tant de souci.

Puis, je m’enhardis à lui poser une question. Je voulais comprendre ce qui m’était réellement arrivé. Tout me semblait si incohérent.

— Il parait que j’ai été blessé lors d’une fusillade. Que ma jambe a été touchée. Je ne me rappelle de rien. Je ne comprends pas, j’étais dans ma voiture. Elle prenait l’eau, puis je me suis vu à moitié mort sur un brancard.

— Non, chéri, tu ne t’es pas noyé. Tu as pris une balle de fusil dans la jambe. Repose toi maintenant. Je reviendrai demain, c’est promis. J’ai pris une chambre d’hôtel près de l’hôpital.

— Quel jour sommes-nous ?

Elle hésita avant de répondre, les larmes aux yeux.

— Le premier janvier, mon chéri. Je te souhaite une bonne année !

Pour moi, le temps s'était arrêté en décembre.

— J’étais… dans le coma ?

— Oui, pendant deux semaines.

Noël était passé, la Saint Sylvestre aussi, sans que j’en aie été conscient. J'avais fait un bon dans le temps pour me retrouver propulsé en 1965. Pauvre Sophie ! Je lui avais fait passer une mauvaise fin d’année. Nous avions tout loupé. Par ma faute. Et tout se mélangeait encore dans ma tête.

— Alors, tu as passé les fêtes chez tes parents ?

— Non, chéri. Dès que le commissaire m’a prévenue, j’ai pris le premier train pour Rouen. J’ai passé les fêtes en compagnie… des Malandain. Ils m’ont invitée au manoir.

— Quoi ?

— C’est le commissaire qui a appelé André. Il est venu immédiatement me chercher. Quelle charmante famille. Ils se sont montrés si gentils…

— Alors, ils le savent ?

— Que tu es le fils de Bernard Malandain ? Oui !

— Mais, comment…

— Chut ! m’interrompit-elle en mettant le doigt contre ma bouche. Ne te fatigue pas. André viendra te voir et t’expliquera tout. Maintenant, repose-toi.

Elle m’embrassa sur le front et je la regardai partir, à regret. Puis, épuisé, je sombrai de nouveau dans le sommeil.

---

On diminua peu à peu les doses de morphine pour atténuer les douleurs de ma jambe et qui me gardaient dans un état de confusion, alternant veille et sommeil.

Et c'est là que les choses se gâtèrent.

Les nuits suivantes furent traversées de cauchemars et de crises d’angoisse. Je rêvais encore de mon immersion et je me débattais dans mon lit. Maintes fois, les infirmières, alertées, m’avaient donné des sédatifs. Afin de sauvegarder le sommeil des autres malades, on avait même fini par me déménager dans une chambre où j’étais seul.

Peu à peu, ces visions s’estompèrent, remplacées par d'autres. Des détonations, de la poussière, une douleur intense, le visage de Renouf penché sur moi, mon transport sur la civière, et enfin, la terrible phrase du médecin : "l’artère fémorale est touchée. Arrêtez-donc cette putain d’hémorragie où il va y passer !".

Ces souvenirs étaient revenus dans leur terrible acuité. Je me souviens de l’infirmière de nuit. Une femme d’une cinquantaine d’années, mais un ange de douceur et de compassion. Sa voix et son sourire rassurant m'apaisaient un peu et faisaient reculer les démons de la nuit.

Et bientôt, tout me revint en mémoire et dans l’ordre. L’enquête, le sabotage de ma voiture, la prise d'otage, le sourire d’Henri lorsqu’il m’a vu, le fusil lui échappant des mains, sa détonation lorsqu'il toucha le sol et le déluge de feu…

Puis, le psychologue de l’hôpital vint me voir. Il m’expliqua ce qui m’était arrivé. J’avais subi deux chocs successifs, liés à une sensation de mort imminente. Mes souvenirs s’étaient contractés, me faisant oublier le dernier traumatisme pour remonter au premier causé par l’accident de voiture et que je pensai, à tort, avoir digéré. Ensuite, il expliqua la vision extérieure de moi-même ainsi :

— On a entendu parler souvent de ce phénomène chez les personnes qui, une fois sorties du coma, se rappellent de s'être vues de l'extérieur et parfois d'avoir vu leurs proches, sans pouvoir les toucher ou leur parler. On n'a pas encore trouvé d'explication.

Puis, peu à peu, le sommeil revint. Mon esprit avait tout démêlé, tout remis en ordre, la douleur de ma jambe s’était atténuée et on arrêta progressivement les sédatifs.

---

Un jour, André me rendit visite. Je commençais à marcher avec mes béquilles dans le couloir, la jambe toujours plâtrée. J’étais si heureux de le voir ! Je le remerciai chaleureusement de m’avoir sauvé la vie, et d’avoir accueilli Sophie pour les fêtes.

— Maintenant, me dit-il, nous voilà frères de sang !

Se mettant à rire, il se pencha et me fit une tendre accolade, puis relâcha son étreinte, craignant de me déséquilibrer. Il me regarda intensément pendant quelques secondes. Nous continuâmes à marcher ensemble. Profondément ému, je lui demandai comment il avait appris notre lien de parenté.

— Par une indiscrétion du cousin Danny. Mon père lui confiait ses secrets. Il était même au courant pour Pierrette. Et un jour, voyant la tournure que prenaient les événements, il s’est décidé à venir tout nous raconter. Et il a bien fait. Il aurait même du le faire plus tôt.

Puis, il soupira.

— Quand je pense que j’ai presque flirté avec elle ! Elle a bien fait de rompre avec moi ! Tous les deux, nous avons échappé au pire ! T’imagines ? Et, ce qui m’a le plus surpris… c’est que ma mère n’a pas paru plus étonnée que cela ! Elle savait que mon père était un cœur d’artichaut. Et pourtant, elle l’aimait, malgré son caractère.

Je remarquai qu’il s’était mis d’emblée à me tutoyer. Comme un frère le ferait.

— Sinon, reprit-il après un temps de silence. Sais-tu quand tu vas sortir ?

— Lorsque ma jambe sera ressoudée. Bientôt, j’espère. Après, je partirai en rééducation, à Berck, pendant quelques temps. J’espère pouvoir reprendre mon travail très vite.

— Après tout cela, tu vas quand même rester policier ?

— Un jour de déprime, j’avoue que j’avais songé à démissionner… mais, j’aimais trop mon métier. Et puis, je n’étais bon à rien d'autre…

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