Tout s’explique !

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Bien entendu, lors de mon séjour à l’hôpital, Renouf et Bertier vinrent me voir. Heureusement, mon identité resta secrète et je ne fus nullement incommodé par les journalistes.

Pourtant, l’affaire avait fait grand bruit. Les journaux que l’on m’apporta me permirent de suivre toute cette histoire dans les moindres détails. La brutalité de la fusillade, longuement commentée dans la presse, l’avait fait entrer dans les annales, comme l’une des pires opérations de police jamais réalisées depuis la guerre. On se demanda longuement pourquoi les tireurs d’élite s’étaient mis soudain à canarder la scène, alors que trois policiers étaient encore à l’intérieur. Dans le doute, on attribua finalement cet incident à une mauvaise compréhension des ordres du préfet.

Mais le plus important, ce fut le récit que Renouf me fit des événements, me faisant rattraper ce que j’avais loupé.

Lemarchand aurait pu se rétracter, ses aveux lui ayant été extorqués par la force. Mais, vaincu et profondément ébranlé, il avoua tout au fur et à mesure. Légèrement blessé et soigné à l’hôpital, puis mis en garde à vue, il fut abondamment questionné par la police, et ensuite par le procureur.

Au fil des interrogatoires, le commissaire avait fini par reconstituer le déroulement du crime.

Mis au courant du projet de rédaction des mémoires par Durieux, Lemarchand avait commencé par s’inquiéter. Parlerait-on de lui ? De son rôle auprès de la Gestapo ? De ses combines plus que douteuses avec Graindorge ?

Profitant de la vague de reconstructions, il avait utilisé son argent et les terrains achetés avec son complice Durieux. Il avait fait abattre les immeubles branlants, bâtir de nouveaux logements et reconstruire ceux qui avaient été détruits, dont il avait acheté les terrains, passant ainsi pour un bienfaiteur.

Mais, envisageant de commencer une carrière politique, il craignait que, sa réputation entachée, ses affaires en pâtissent et ses visées électorales soient entravées.

Alors, il mit au point un plan diabolique. Utilisant la raison chancelante de sa fille adoptive et sa haine viscérale pour les Malandain, il l’avait chargée d’espionner son beau-père et de le tenir au courant de tous ses faits et gestes. Elle l’avait averti du week-end prévu en septembre et il décida que ce serait le moment où jamais.

Depuis la veille, l’ambiance était à l’orage. Marie, de sa chambre, avait été témoin de l’altercation entre le maître des lieux et le jardinier. L’ayant vu s’éloigner du manoir vers le fond de la propriété, elle appela son père en douce.

N’ayant que vingt kilomètres à faire en voiture, il arriva rapidement. Puis, connaissant les raccourcis des chemins vicinaux, il s’était approché du domaine par le marais, là où j’avais bêtement glissé dans la vase. Sa fille alla le rejoindre. Il se posta avec elle derrière le mur de soutènement, muni du fusil Lee Enfield qu’il avait conservé en souvenir. Quelle ironie ! Il attendit patiemment qu'il soit à sa portée. Lorsqu’elle fut dans son viseur, il tira sur sa victime qui s’écroula.

Mais il fallait faire disparaître le corps pour que l’on croie à une fugue. Alors, après l’avoir ligoté, ils commencèrent tous les deux à porter le cadavre pour le mettre dans la barque. Mais ils entendirent un bruit, un craquement, comme une présence. Ils le portèrent hâtivement dans la glacière et s’y cachèrent.

Un individu s’approcha. Lemarchand, tapi dans l'encoignure de la porte, le reconnut, malgré son aspect repoussant de clochard. Graindorge ! Il était muni d’une canne à pêche rudimentaire et d’un panier. Tout à coup, ils le virent se baisser. Laissant tomber sa canne, il se saisit du fusil posé à terre et disparut aussitôt dans la végétation.

Après avoir attendu un long moment, le pensant reparti, ils retournèrent à la glacière et tirèrent la victime jusqu’à la barque amarrée au ponton. Puis, ils lui attachèrent une pierre avec une corde, et le jetèrent dans la Seine. Cependant, ils n’avaient pas prévu les variations du niveau dues à de grosses pluies, que la corde cèderait et que le courant mènerait le corps là où je l’avais retrouvé.

Marie revint discrètement au manoir. Quant à Lemarchand, il retourna à sa voiture, garée sur un chemin. C’est alors que quelqu’un l’y attendait, le menaçant avec le fameux fusil : le vagabond. Graindorge lui fit alors un odieux chantage. Il avait tout vu. Le meurtre, et le transport du cadavre. L'assassin devait le payer en liquide contre son silence, par petites mensualités, comme une sorte de rente sans donner de terme.

L’ex-policier, pris au dépourvu, envisagea de payer dans un premier temps. Mais il n’escomptait pas entretenir ad vitam aeternam ce rapace, ce maître chanteur. Il fallait s'en débarrasser au plus vite. Donc, un jour, il le surprit dans sa tanière en pleine forêt et lui régla son compte. Couic ! Vite fait, bien fait !

— Mais alors, que vient faire Durieux dans cette affaire de chantage ? demandai-je.

— Lemarchand a tout bonnement fait croire à son vieux complice que Graindorge les menaçait tous les deux de révéler leurs malversations dans le passé et l'avait chargé au début de lui donner de l'argent. Puis, il lui avait fait gober cette histoire de rendez-vous avec une maîtresse, fictive d’ailleurs, afin de lui fournir un alibi.

Un mystère demeurait néanmoins irrésolu. Henri Levasseur, dont le fils avait été enfermé dans le donjon et qui n’en était jamais ressorti. Lemarchand l’avait arrêté lui-même, en représailles des actions de résistance de son père. Le jeune homme avait été torturé et laissé pour mort. Et voilà que son père avait découvert le pot aux roses. Comment ? Qui sait, Beaumont, qui savait tout, l’aurait peut-être contacté avant de mourir, à moins que ce ne soit des témoins qu'il aurait interrogés.

Et Marie Malandain, complice du meurtre ? Disparue dans la nature, tout comme Robert Cacheux.

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La fracture de ma jambe se ressouda assez vite, au bout de deux mois. Quand ce fut possible, une fois les plaques et les vis retirés, je commençai ma rééducation à Berck.

La douleur que je ressentais lors de mes exercices n'eut pas raison de ma détermination. Séances de kiné, musculation, mouvements de rééducation avec des poids, puis dans une piscine, vélo, enfin promenades au grand air sur la plage, se succédèrent. J'avais accompli tous ces exercices sans broncher en serrant les dents, avec pour seul leitmotiv : remarcher, remarcher au plus vite, renouer les fils de ma vie et reprendre ma place au sein de la police.

Bertier vint me rendre visite lorsque je retournai à mon domicile pour mes dernières semaines de convalescence et me donna des nouvelles du commissariat. Il me confia que celui-ci semblait bien triste en mon absence, sans mes fous rires, mes blagues parfois absurdes et mes calembours tirés par les cheveux. Il est vrai que nos bonnes parties de rigolade nous aidaient souvent à prendre un peu de recul lorsque nous étions confrontés à des enquêtes difficiles sur des crimes parfois atroces. J'étais surpris. Je ne pensais pas manquer autant à mes collègues.

Et à moi, les enquêtes me manquaient… terriblement !

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