Miracle mécanique

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Pendant les dernières semaines de ma convalescence, je passais mes après-midi devant la télé, assis sur le canapé, à côté de Sophie qui jetait un oeil alternativement sur l’écran et sur ses aiguilles à tricoter, confectionnant des brassières pour notre futur bébé.

Les hommes devraient jeter un œil, de temps à autre sur les émissions de l'après-midi, souvent destinées aux femmes. Je constatai alors combien celles-ci étaient à la fois conditionnées et enfermées dans leur rôle, entre chiffons et casseroles, progéniture et époux, comme des réceptrices passives d'un message subliminal : "Sois belle et tais-toi, prépare de bons petits plats, et assure le repos de ton guerrier de mari quand celui-ci reviendra du boulot, exténué, râlant parfois contre un salaire insuffisant". Je n'étais pas opposé à la société de consommation, cependant, je constatais que l’électroménager, tout en contribuant à leur faciliter la vie, les maintenaient dans leur rôle de ménagères.

Sophie obéissait peut-être à ces injonctions, plus ou moins de son plein gré. De son plein gré ? Je n'en étais pas sûr à cent pour cent. En tout cas, elle ne se plaignait pas. Elle avait abandonné son travail de secrétaire après notre mariage, pour s'occuper de son brave policier de mari, pratiquement absent tout le temps. Et moi, comme un égoïste, je ne me rendais pas compte de tous les miracles qu'elle accomplissait dans une journée.

Jusqu'à présent, ma petite fée vaquait vaillamment à ses occupations quotidiennes. Tout tournait comme une horloge. Tout était rangé, récuré, les vêtements lavés, les chemises repassées, les repas prêt à être servis. Le soir, j'arrivais, souvent assez tard, pour me mettre directement les pieds sous la table. Alors, elle écoutait sagement, sans broncher, mes récriminations au sujet de tel ou tel collègue, ponctuant ses réponses d’un "mon pauvre chéri !" compatissant et, je crois, sincère. Parfois, découragé par les échecs rencontrés dans mes enquêtes, je ne disais rien. Et elle supportait mes silences comme mes accès de mauvaise humeur. Une véritable sainte !

Une sainte qui veillait sur le repos du guerrier, tout en entretenant avec un soin jaloux le cocon familial au sein duquel, chaque soir, je reprenais des forces, et qui réconfortait le grand gamin que j’étais parfois.

Maintenant, je voyais bien tout ce qu'elle faisait, et je constatais qu'elle peinait, handicapée par son gros ventre. Alors, j'essayais de l'aider en épluchant les légumes, faisant la vaisselle, passant le balai ou l’aspirateur. Je réussis même à tapisser la future chambre du bébé, prenant mon temps, sans trop forcer, en posant le papier peint que j’avais acheté des mois auparavant.

Et, petit à petit, je sentais que ma jambe reprenait des forces.

Pendant ce temps, le ventre de mon épouse s'arrondissait de jour en jour et l'échéance se rapprochait. Nous étions début mars. La naissance de mon enfant était imminente. Il était prévu pour l’arrivée du printemps. Dans deux semaines ! Mais nous avions un problème. Je n’avais toujours pas de voiture pour l’emmener à la maternité...

Le miracle survint pourtant. Quelques jours avant ma reprise de travail, je reçus une lettre.  Dactylographiée sur papier à en-tête, elle avait un air officiel. J'étais convoqué le lundi suivant au commissariat, à 17 heures précises, et Sophie devait s'y rendre aussi.

Tiens ? Bizarre ! Qu'est-ce que j'ai encore fait ? Ou pas fait ? Et pourquoi Sophie aussi ?

Et, par une belle fin de journée de mars 1965, nous nous y rendîmes en taxi, à la fois déconcertés et vaguement inquiets. Un silence inhabituel régnait dans le commissariat lorsque nous franchîmes la porte.

Encore plus étrange ! Pourquoi n'y a-t-il personne ? C’est pourtant pas dimanche ! Où sont-ils tous passés?

Nous nous dirigeâmes vers le bureau où je travaillais et j'ouvris la porte...

— Surprise ! se mirent à brailler les agents, les inspecteurs et le commissaire.

Le parfait traquenard ! J'aperçus alors une banderole collée au mur avec une inscription : "Bon retour Gilbert ! "

Le souffle coupé, j’en étais resté baba, comme deux ronds de flanc. Ils m’avaient bien eu !

On déboucha à cette occasion plusieurs bouteilles de champagne, et, totalement ému par cet accueil chaleureux et inattendu, je fis, très embarrassé, un discours de remerciements au cours duquel je bafouillai un peu. Ce n'est pas un exercice dans lequel je suis particulièrement doué. En fait, je ne m'attendais pas à une telle fête en mon honneur.

— Mais, tu n'as rien vu encore, nous t'avons réservé une autre surprise, annonça Bertier, se frottant les mains et semblant se réjouir à l'avance.

Et, sur son invitation à le suivre, nous descendîmes tous dans le garage de la PJ où étaient garées les voitures de la police.

Stupéfaits, Sophie et moi vîmes alors une belle 2CV rouge foncé, modèle 1949, comme celle que j’avais, mais si bien lustrée qu'elle paraissait toute neuve. Nous n'en croyions pas nos yeux. Et je fus encore plus surpris quand je vis la plaque d'immatriculation.

— C'est celle de mon ancienne voiture ! Vous l'avez remontée sur celle-ci ? Oh non! Vous m'avez fait une blague !

— Mais non, grand nigaud, c'est ta voiture ! dit Bertier, et voilà un duplicata de sa carte grise, me dit-il, me tendant un papier et les clefs. L'autre était trop détériorée.

Je tombai à nouveau des nues.

— Hein ? Comment est-ce possible ? demandai-je, complètement éberlué, persuadé que mon véhicule, apparemment irrécupérable, était parti depuis bien longtemps au paradis des vieilles teufs-teufs.

— Tu peux remercier un fameux mécanicien, mon père, Gaston Bertier, que voici, et qui te l'a ressuscitée. Et il désigna un homme d'environ soixante-dix ans que j’avais entraperçu et qui lui ressemblait beaucoup.

Les yeux écarquillés, je restai sans voix. Les larmes aux yeux et le cœur battant, je me précipitai pour lui serrer la main avec vigueur. Ensuite, excité comme un enfant découvrant son cadeau de Noël, je courus aussitôt autour de la voiture et ouvris toutes les portes pour en examiner l'intérieur, puis le capot pour contempler son beau moteur tout propre.

— Vois-tu, Gilbert, continua Bertier, mon père, maintenant retraité, était mécanicien chez Citroën. Les tractions, entre autres, n'ont pas de secrets pour lui. Il est aussi un grand amateur de Deux Chevaux et fait partie d'un club de passionnés qui les réparent. Et il a largement pioché dans leur stock de pièces détachées et s’est fait aider par ses amis mécanos.

— La carrosserie a été conservée, m’expliqua le papa en question, mais on l'a complètement désossée. Les sièges ont pu être récupérés, une fois nettoyés et séchés. Le parallélisme des roues a été rétabli, le circuit électrique complètement changé. Le compteur de vitesse, le moteur et le carburateur ont été remplacés par des pièces d'un modèle identique, de l'année 1949, que nous avions en stock et la capote a été changée. Bien entendu, les câbles de freins et les organes de direction aussi, et nous nous sommes permis de la repeindre, car elle avait des éraflures un peu partout. Malheureusement, nous n'avions plus que de la peinture rouge foncé. J'espère que vous aimerez cette couleur.

Je n'en revenais toujours pas. Je caressai affectueusement son capot.

— J'adore la couleur ! m’exclamai-je. Cela lui donne une autre personnalité, et ça me rappellera moins mon accident. Mais, alors, combien vous dois-je pour toutes ces réparations ?

— Rien du tout ! répondit Bertier, c'est un cadeau de la part de nous tous. Chacun d'entre nous a participé au financement de l'achat des pièces neuves. Celles de récupération n'ont rien coûté.

— Et j'ai pris beaucoup de plaisir à travailler sur cette auto, donc je suis largement payé, renchérit Gaston. Gardez-la le plus longtemps possible. Elle peut encore durer longtemps et devenir par la suite une voiture de collection, à condition que vous la conduisiez prudemment.

Et il me fit un clin d’œil.

Je ne me pensais pas si populaire et je fus fortement ébranlé. Et pourtant cet extraordinaire cadeau le prouvait. Je promis d'en prendre grand soin, comme la prunelle de mes yeux. Je n'avais pas assez de mots pour exprimer mon bonheur.

Maintenant, nous allions avoir deux voitures car je m'étais décidé à commander une Ami6 Break pour la remplacer. Sophie, ayant passé son permis, pourra la prendre dans la journée tandis que je continuerai à prendre la Deudeuche pour aller travailler.

Nous nous quittâmes tous en nous embrassant et, avant que je ne sorte, Bertier m'entraîna à l'écart pour me parler.

— J'ai une annonce à te faire, m’annonça-t-il sans ambages. Je quitte le commissariat à la fin du mois.

— Quoi ? Comment ? Tu démissionnes ?

— Non, je te rassure. Je vais reprendre mes études pour devenir commissaire. Je vais à la nouvelle l'Ecole Nationale de Police de Cannes-Ecluses. J'en ai pour un an de formation.

Encore une nouvelle émotion. J'étais estomaqué, sonné, éberlué.

— Mais alors, avec qui ferai-je équipe ?

— Martineau !

Voyant mon air déconfit, il poursuivit :

— T'inquiètes, c'est un vieux briscard comme moi. Il a beaucoup d'expérience. Je suis sûr que vous allez bien vous entendre.

Ça, j'en étais pas certain ! Il m'avait souvent fait des tours pendables celui-là. Quoiqu'il s'était montré gentil avec moi ces derniers temps. Enfin, je ferai avec !

— Ecoute ! poursuivit-il, Renouf ne va pas tarder à partir à la retraite. J'ai tout juste le temps d'effectuer ma formation. Si je réussis mes examens, je vais demander ma mutation à la PJ de Rouen, et avec un peu de chance, si ça se goupille bien, je pourrai prendre la suite de notre cher commissaire. Et tout recommencera comme avant !

Cela faisait beaucoup de "si" tout ça ! Et mes yeux se mirent à picoter, bien malgré moi.

— Pleure pas, Gilbert ! s’apitoya-t-il.

— Mais je ne pleure pas !

— Mon oeil !

Il me fit une accolade, comme on consolerait un petit frère qui aurait du chagrin.

Et j'en avais du chagrin, même s'il m'avait fait un beau cadeau avant de partir.

Même un flic endurci de 28 ans peut avoir les yeux qui lui piquent. Enfin, pas si endurci que ça, finalement ! Sûrement trop d’émotions ou alors… c’est le champagne !

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