Hors des sentiers battus 82/
Le lendemain, quand il rejoignit Taflor en soirée, ce dernier trépignait d'impatience. Agacé, Adelin l'enjoignit à cracher sa pastille.
- Je pense mon jeune ami que tu as des choses très intéressantes à raconter ! s'exlama le drakéide.
- De quelle nature ? Je n'aurai guère de patience, aujourd'hui.
- Oh, mais à toi de me raconter !
- Je n'ai rien à te raconter...
- Rien qui ne concerne la garde, tu en es bien sûr ? Allons, très cher, ça me ferait de la peine que tu me caches des choses !
- Que sais-tu de si transcendant pour insister de la sorte ?
- Voyons mon ami, je reste Taflor-Les-Bons-Tuyaux ! Tu sais bien que je sais tout ce qui se passe, dans ce village, partout !
- Qui peut bien être intéressé par une descente de gardes de la ville chez Feufert et son interrogatoire après un passage en cellule de dégrisement ?
- Ton ton me blesse au cœur, mais merci de m'avoir confirmé mes doutes ! Grâce à toi, enfin je vais pouvoir dormir tranquille !
Adelin lui répondit par un air désabusé.
- Et je comprends mieux ta mine affreuse !
- Eh bien merci...
- Pour te prouver ma bonne volonté mon ami, j'ai déjà rassemblé tes petits médicaments !
Estomaqué, l'Allumé découvrit une saccoche pleine des produits qu'il comptait se procurer, issus des guérisseurs auxquels il se fiait suffisamment pour souhaiter se confier à eux. Taflor fouilla, pour brandir quelques sachets de thé et de tabac agrémentés de cannabis.
- J'ignorais que ceci était légal, d'ailleurs ! Et ça marche ?
Gêné, notamment par le niveau de connaissances du facilitateur sur ses consommations, l'apprenti grogna :
- Il y a un vide juridique... Au pire, il s'agira d'une circonstance agravante, au même titre que l'alcool...
- Tout simplement ! s'extasia Taflor.
On ne pouvait retirer à ce dernier son continuel émerveillement enfantin. Dans la foulée, son invité se lança pour ajouter, avant ses conseils notariaux :
- Sinon, dans un tout autre registre, j'accepte de rendre de menus services "embrasés" à nos futurs amis communs.
L'accolade qu'il reçut lui coupa le souffle, lui broya les côtes, lui fit presque regretter son choix contraint.
- Ah, mon ami, mon ami ! Je savais que je pouvais compter sur toi ! Je-le-sa-vais ! roucoula Taflor.
Il saisit son accolyte par les épaules :
- Vraiment, ensemble, nous allons faire de grandes choses ! Rendre de fiers services ! Toute une nouvelle clientèle s'offre à toi ! Oh, mais je t'en prie, descend, file ! Tout organiser me prendra un peu de temps, après tout, tu vaux le coup !
Ainsi chassé, le faux notaire raté partit officier. Plus tard, il prenait le thé chez le Taiseux, ignorant de toutes ses forces le malaise que lui inspirait désormais son maître à penser.
Bon sang, un hérétique. Un Ennemi du Sanctum, de leur pays, de sa foi. Cet homme ne devait pas exister, les autorités devaient l'interroger pour mettre à jour tous ses réseaux impies, avant de l'exécuter. Il s'agissait d'une salissure, d'un paradoxe dont l'unique réponse se résumait en un mot : la mort.
Et cette menace interne l'avait aidé. Sans le Taiseux, l'Allumé savait très bien que sa situation actuelle aurait été pire, bien pire. Son maître à penser lui avait permis de s'élever spirituellement, avait contribué au cours de l'année à lui permettre d'être lui-même, de se sentir écouté, soutenu, parfois même compris.
Au moins arrivaient-ils à un niveau égal de possibilités de chantage. Mais y tenait-il vraiment ? Le Taiseux portait assistance aux laissés pour compte, en échange d'infimes soutiens, à la hauteur de leurs moyens. Lui venait aux autres, le jour.
En parallèle, il avait certainement fait acheminer au livreur des textes, des substances interdits. Avec moins de connaissances sur la législation, Adelin se trouverait en fâcheuse posture. Pire que l'actuelle.
Son guide ce soir-là, lui remit un nouveau traité d'anecdotes historiques. L'apprenti savoura donc son thé, peina à se concentrer sur les récits pourtant cocasses dépeints, l'esprit surtout préoccupé, bien plus qu'il ne le souhaitait, par les révélations précédentes. Le vieil homme fit mine d'ignorer l'ambiance, probablement à raison.
Quand vint l'heure pour l'homme à tout faire de rentrer chez lui, son maître lui proposa d'emporter le livre.
- Je préfère décliner, Maître.
L'hérétique haussa un sourcil blanc.
- Des gardes ont fouillé chez Feufert récemment, et je doute qu'il s'agisse, à l'avenir, d'un acte isolé. Et bien que ce recueil n'appartienne à aucune liste officielle de textes interdits, du moins à ma connaissance... Je préfère désormais m'abstenir d'emporter vos reccomandations.
Son maître, l'espace d'un instant, montra des signes d'inquiétudes. Sourcils froncés, le front et les yeux plissés. Puis il retrouva plus vite encore son habituel air détendu. Il acquiesça.
- Sage décision.
- ... Maître. Je préfère m'assurer que vous soyez au courant. Les autorités s'interrogent sur ma foi. Je ne compte pas vous dénoncer.
Adelin déglutit. Cette dernière phrase, une fois prononcée, lui parut comme une évidence. Au fond, sur ce point, il n'hésitait pas. Devenant donc un ennemi du Sanctum. Il ne voulait pas. Lumière toute-puissante, il ne voulait pas de cette posture ! Mais les faits étaient là, indiscutables. Bon sang, il risquait la condamnation à mort pour cela, après nombre de tortures. Cela ne manquerait pas d'éclabousser sa famille. Cela réduirait des siècles d'efforts à néant. Dire qu'il avait tout quitté pour éviter cela...
Le Sage, de nouveau, hocha la tête. Une fraction de seconde, Adelin fut parcouru d'une angoisse. Avec ce qu'il savait, les soupçons des autorités, son existence même menaçait directement le Taiseux. Sa disparition éliminerait le problème. Et le Taiseux, malgré son grand âge, sa fragilité apparente, savait encore invoquer une masse de magie rouge, s'en servir pour défendre sa vie. Il détenait la puissance et la connaissance suffisantes pour ramener un mourant parmi les vivants.
Las, très las des risques de mourir, alors même qu'il ne se sentait guère l'envie de défendre sa vie, Adelin interrogea en silence son sauveur. Après tout, si cela devait se finir de la sorte... Pourquoi pas. Mieux valait de cette manière, au fond. Feufert était sur la bonne pente, perdre un inconnu squattant chez lui ne représenterait guère un évènement si néfaste. Quant aux répercussions sur sa famille, malgré ses efforts il demeurait un poids, une menace conséquente pour eux.
Mais rien d'advint. D'un geste du menton, le Taiseux le congédia. Quand l'encadrement de la porte parut dans son champ de vision, Adelin eut l'incandescente envie de s'y fracasser le crâne. Passée une hésitation, il reprit sa route.
L'angoisse le fit tituber quelques mètres plus loin. Sa propre promptitude à baisser les bras pour protéger son existence, à vouloir cesser de vivre le terrifia. Bon sang, rien n'avait changé ! Il se trouvait dans sa fin de cycle, sa troisième phase de folie, avant que tout ne recommence.
Sa propre fatigue de vivre l'affligea. Quand cesserait-il d'être faible ? Non, vraiment, il ne valait rien, n'était bon à rien. Un boulet, un poids mort, voilà ce qu'il était. Il balayait d'un revers de la main si vite ses projets, ses engagements.
Après un long soupir, il reprit sa route. De nouveau, des gardes le suivirent. De loin. De retour dans son lit, le jeune forgesort remit les doigts en triangle, pour une dernière vérification. Deux cylindres de métal, sur les toits donnant sur sa fenêtre l'intriguèrent, avant qu'il ne comprenne. Désormais, on le surveillait aux jumelles.

Annotations
Versions