Hors des sentiers battus 83/

5 minutes de lecture

Cela ne l'empêcha pas de dormir. Le lendemain, comme à son habitude il s'occupa de la forge. Une nouvelle commande impliquant des enchantements arriva. Adelin se rendit compte qu'il s'empotait déjà pour l'exercice. Feufert ne lui avait pas menti, ce savoir-faire se perdait vite.

Néanmoins, l'assurance revint rapidement. Son maître convaincu de la solidité de cet acquis lui annonça l'emmener à ses prochaines négociations auprès des fournisseurs.

En attendant, le surlendemain, le moine devant leur apporter la somme due par les Fagand frappa à la porte. Adelin l'accueillit avec son avenance de notaire. Devant le mouvement de recul de son visiteur en apercevant sa face ravagée, il sut partir sur de mauvaises bases. Sa grande taille et sa stature devaient ajouter au côté intimidant. Il ne se départit pas de son air accueillant pour autant.

  • Entrez donc, frère, la route a dû être longue. Que diriez-vous d'un thé ?
  • ... Volontiers... Veuillez m'excuser...
  • Oh, votre réaction est compréhensible.

Adelin s'effaça pour laisser entrer le moine, lui indiqua le salon. Son interlocuteur balaya les lieux du regard, se signa puis proposa de converser dans la cuisine, le temps que l'eau chauffe. L'hôte n'aimait guère la manière dont son invité le surveillait, même si sa suspicion se comprenait.

  • Vous êtes mage, n'est-ce pas ?
  • ... En effet, comment le savez-vous ?
  • Cela se sent. Pourriez-vous me faire une petite démonstration ?

Perplexe, l'apprenti déblaya les cendres pour les remplacer par des bûchettes dans la cheminée et y mit sa bouilloire. Quelque chose dans l'intonation du moine lui hérissait le poil. Dangereusement près de lui, il entendit un craquement. Une fraction de seconde, il hésita. S'agissait-il d'un crépitement de feu ? Ou le moine se craquait-il les os ?

Obéissant, Adelin claqua des doigts. Il sentit le regard de rapace fixé sur la petite étincelle émanant au-dessus de ses doigts, d'où partait le feu jaune pâle lui gantant ensuite la main. Avoir un inconnu si proche tandis qu'il usait de sa magie accentuait son malaise. Il contrôla son intonation tout en se redressant :

  • Cet aperçu vous satisfait, frère... ?
  • Mon nom importe peu.

La réponse venait du bout des dents. L'homme, de taille moyenne, se tenait tendu comme un ressort. Il cherchait une raison de prendre des mesures. Au moins Adelin serait vite fixé s'il commettait une erreur.

  • Et pour répondre à votre interrogation, ce que j'ai vu me rassure. Vous ne devez rien ignorer des allégations pesant contre vous.
  • N'est-ce pas la principale raison de votre venue ? Cette affaire ne prend-elle pas des proportions exagérées ?

Le moine dédaigna de répondre à sa question, préférant passer à autre chose, d'un ton plus conciliant :

  • J'espère que vous comprendrez que vous n'aurez jamais la paix, malheureusement. Votre visage, votre absence du Temple... Autant de prises pour vos détracteurs.
  • J'en ai bien conscience. De quelles solutions puis-je disposer, pour espérer vivre normalement et en paix, selon les Lois de Rhamée ?

L'eau frémissait tout juste. Il la versa dans les tasses, remplit les boules à thé de la seule variété à disposition, ils s'assirent autour de la table puis laissèrent diffuser. Adelin posa un petit sablier. Pas un mot supplémentaire ne fut prononcé. Une fois de plus, le mage entendit un craquement. Comment, en se craquant une articulation pouvait-on si bien inspirer le son d'une marche menant à l'échafaud ? Cette fois aucun doute, le moine jouait avec ses nerfs. Hors de question de lui montrer que cela fonctionnait. Sans compter les silences et leur poids sur l'esprit.

Suivant certainement le même type de manuel que ceux d'Albin l'an dernier, le moine poursuivit avec naturel, comme si les minutes écoulées n'existaient pas :

  • Revenez prier au Temple. Economisez pour consulter un guérisseur en mesure de restaurer votre peau. Pour le moment, dans l'esprit du commun vous portez la marque du Feu. Donc où que vous alliez, quoi que vous fassiez...

Le mage soupira profondément. Il avait espéré que l'homme de foi détienne la solution. Une dont il ignorerait l'existence. Le raclement de la chaise que recula son visiteur pour se mettre plus à l'aise, d'une manière ou d'une autre, sonnait comme un glas. L'inconnu devait aussi détenir de légers pouvoirs, pour inspirer tant de présages lugubres. À moins qu'il ne s'agisse de sa personne. Toutefois, le délai de réponse allait manquer de naturel si Adelin réfléchissait plus encore.

  • Merci pour votre réponse, frère sans nom. Pourriez-vous au moins rassurer la garde et les inciter à alléger les moyens mis à me surveiller ?
  • Je ne détiens pas un tel pouvoir.

Sceptique, le forgesort détailla du coin de l'œil l'homme en bure noire. Comme nombre des siens, il avait le regard, la posture, la certitude tranquille des hommes à la fois juges et bourreaux. Ses mains abîmées par les entraînements, le vêtement et les chaussures délavés et éclaircis par la poussière locale... Au moindre soupçon, il tuerait. Une question brûla les lèvres du soupçonné :

  • La Foi déteint-elle sur la magie ?

Le regard fixe du moine lui suffit. Au moins comprenait-il désormais l'évolution de son feu. Un clou de plus à son cercueil, assurément. Le silence s'installa, pesant. Leurs tentatives de le briser échouèrent. La sécheresse, l'eau se raréfiant toujours plus, l'année guère prometteuse pour les récoltes... Aucun sujet ne s'étala sur plus de deux phrases. Tous les deux souhaitaient trier les informations reçues, chacun de leur côté. Le moine repartit dès la fin de son thé. Avant toutefois, la main sur la poignée, l'homme du Culte toisa son hôte.

  • J'ose espérer, garçon, que vous et votre maître saurez mieux prendre soin de votre âme, à l'avenir.

Alors seulement, fier de son effet, il partit. Après un frisson, les oreilles sifflantes, Adelin profita de déjà se trouver dans le salon pour mettre ses comptes à jour. Il fallait rester en mouvement. Malgré la dette réglée des Fagand, avec les commandes de matières premières pour les enchantements à venir, ils finiraient le mois dans le négatif. Néanmoins, l'espoir de compenser rapidement perdurait.

Au soir, quand Feufert le rejoignit à table pour le repas du soir, Adelin loucha sur le feu de son maître. Une couleur normale, mêlant jaune, orange et bleu comme n'importe où ailleurs. Comme souvent, ils mangèrent en silence. Puis Adelin lui raporta la visite du moine, sa dernière phrase, surtout. Ceci jeta un froid. Le front de son maître devint lourd pour son cou.

  • Donc... On est dans une situation... d'belle merde...
  • ... De toute évidence, maître...
  • J'crois qu'on va d'voir s'bouger l'cul pour les dimanches. 'Tain et j'ai pu d'fringues pour ces conneries...
  • Maître, nous sommes vendredi. Il nous reste demain pour y remédier. Et nous avons le budget.

Le regard noir reçu en réponse l'intimida bien moins que le visiteur venu plus tôt dans la journée.

  • Sérieux p'tit, en plus d'gérer l'administrachiant, tes trucs nocturnes et une partie d'la forge... Comment qu'tu fais pour pô chier dans ton froc ?

L'espace d'un instant, le p'tit entendit à nouveau le constat "t'es pô humain". Il sentit une fois de plus comme un poignard glacé lui traverser les côtes.

  • Ne t'y trompe pas, j'ai vraiment la trouille. Simplement, je ne sais pas m'arrêter. Rester... sur place, je ne sais pas faire. Ne pas agir non plus.
  • C'pourtant l'plus simple à faire.
  • Je n'ai pas appris.

Robert passa de la lassitude extrême à l'incrédulité. Le presqu'athée devant lui préféra ne pas rebondir. Oui, ils étaient dans une belle merde. Et non, il ne se foutait pas de sa gueule. Leur échange s'acheva ainsi, chacun rejoignit tôt ses pénates.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Vous aimez lire Hilaze ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0