Hors des sentiers battus 84/
Le lendemain, pendant que Robert se cherchait une tenue du dimanche, Adelin s'abîma dans l'art de la forge. Il se surprit à abuser de sa magie, au point de frôler la consumation de toute sa mana avant midi. Le souvenir terrifiant du manque de magie dans les veines le freina.
Alors, il partit s'égarer dans les comptes. Toutefois, l'idée de revenir prier le hantait, lui fit commettre des erreurs de calculs indignes de lui. Par conséquent, après un repas pris sur le pouce il remit sa tenue du dimanche, laissée dans son sac de voyage depuis plus d'un an.
C'est avec soulagement qu'il ne releva aucune odeur de moisissure ou d'humidité. Néanmoins, il ne rentrait plus dans ses vêtements. Il ne s'habituait pas à ce changement, souvent convaincu d'être resté un grand échalas maigre et blême. Surtout, bien que son habillement fût défraichi, il témoignait d'une trop confortable situation financière pour se permettre de se présenter à l'extérieur avec. Taflor - toujours lui - trouverait bien un repreneur. Quoique... Quel usage pourrait en être fait par la suite ? Et quelle foule d'informations le drakéide et ses mille et un clients allaient en tirer ? Non, mieux valait détruire cet élément compromettant de son ancienne vie.
La main en feu, Adelin contempla cette relique de son passé. L'espace d'un instant, il se revit aligné avec sa fratrie en constante expansion, pendant les revues de leur mère avant le départ pour aller prier. L'insatisfaction maternelle constante malgré ses efforts. Les regards en coin de Naïa. Les airs las du Fayot, tandis que Dame Irène s'arrêtait constamment devant son cinquième enfant. Les encouragements silencieux de leur père. Puis, non sans sourire, ses retrouvailles avec François, leurs instants de liberté avant et après la prière, leur soutien mutuel et indéfectible lors de cette heure d'ennui. Les attaques de la famille Cippus lui paraissaient lointaines. Puis, peu à peu, ses liens avec les Fêlés. Cette tenue avait connu son ascension passive et naturelle comme remplaçant du Dépeceur. Les progrès fulgurants de la bande, durant leurs deux années à le suivre.
Il éteignit sa main. Bien d'autres souvenirs remontaient. La plupart s'avéraient heureux. Au final, le jeune noble la replia avec soins. L'espace d'un instant, il se demanda ce qu'avaient bien pu en penser les gardes venus fouiller, lorsqu'ils sont tombés dessus. Avec un peu de chance, cela étayait son mensonge de notaire raté.
Adelin partit chez le tailleur, paya rubis sur l'ongle pour obtenir quelque chose de probant dans les temps. L'artisan le connaissait, venant de temps à autres avec des questions notariales le soir. L'Allumé partit par ailleurs s'acquitter de ses travaux nocturnes, soulagé de pouvoir oublier l'imminence du lendemain.
Après tant de temps sans y aller, force était de constater que le retour l'intimidait. Certes, les habitants qu'il côtoyait s'habituaient à sa face défigurée, à sa manie de porter des vestes couvrantes en toute saison, au col relevé. Mais la majorité, ceux qu'il ne connaissait que de vue, le dévisageaient toujours. Il appartenait dans l'esprit de beaucoup à une frange de la population guère recommandable. Et si le prêtre axait, comme à Guarrèr, une partie de ses sermons sur la Guerre des Flammes ?
Comme bien souvent, son thé chez le Taiseux l'apaisa. Son esprit commençait à assimiler l'information. Peu à peu, il parvenait à considérer que l'unique différence concrète entre avant et après la révélation... se limitait à la révélation. Le Taiseux était déjà un hérétique lorsqu'ils s'étaient connus. Il le resterait jusqu'à la fin. Adelin dépendait trop de cet homme pour le dénoncer. Surtout, il évita soigneusement d'évoquer son retour au Temple sous quelques heures, savourant au mieux l'instant présent.
L'heure de la prière survint bien trop tôt. Il angoissait tellement qu'il n'avait pas trouvé le sommeil de la nuit. Dès l'aube, avec plus de quatre heures d'avance, il réveilla son maître pour s'assurer qu'ils arriveraient à l'heure.
Maître et apprenti approchèrent du lieu de culte avec une mine de déterrés et une démarche de condamnés. Adelin s'efforça tout de même de paraître naturel, surtout dès l'instant où la foule se densifia. Tous deux s'attiraient nombre de regards interloqués. Comme dans toute communauté pas si nombreuse, tout le monde connaissait tout le monde, et nul ne pouvait les confondre avec des voyageurs de passage désireux de communier avec la Lumière pendant leur parcours.
Ils trouvèrent à se noyer dans la foule, puis à échouer en milieu de banc de prière, toujours bien immergés dans la masse. Robert peina à suivre les génuflexions, n'osa pas chanter, tout juste bougea-t-il les lèvres. Son apprenti s'efforça de l'aider, tout en renouant avec quelques restes de ses années d'enfant de chœur pour fondre sa voix avec celles de ses voisins.
À son grand soulagement, le prêtre ne mentionna pas la Guerre des Flammes. Il parlait plutôt de l'Amour de Rhamée pour Ses fidèles, leur devoir à tous de suivre Ses enseignements, leur droit à s'égarer parfois - du moment qu'ils se rapprochaient du Clergé pour retrouver le droit chemin.
Concentré sur ses redécouvertes, le fêlé ne s'ennuya pas autant qu'il l'avait craint. Au sortir du temple, il laissa Robert s'esquiver sans mot dire. Lui-même voulait savoir si quelqu'un les surveillait.

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