Hors des sentiers battus 72/

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Le lendemain matin à la première heure, plutôt que de s'installer directement à son poste, Adelin attendit son maître. Ce dernier, le surprenant pour la première fois depuis belle lurette dans la cuisine le matin, le dévisagea d'un air morne.

  • 'Pô matinal, 'jourd'hui ?
  • Si, cependant, je me disais que cela faisait un moment que nous nous isolions.
  • ... M'ouais... Et ?
  • Ne serait-il pas temps de renouer le dialogue ? Après tout, tes dettes s'allègent lentement mais sûrement, tes mauvais payeurs s'acquittent peu à peu de leur dû...
  • ... 'Rci ?

S'encourageant lui-même, l'apprenti s'efforça de développer ces points qu'il maîtrisait. Peu à peu, Feufert s'adoucit. Ils se séparèrent à l'heure d'ouverture de la boutique, Adelin avança bien mieux sur la commande de cotte de mailles.

À l'heure du midi, ils poursuivirent leur échange avec plus d'entrain de la part du maître, qui glissa sans crier gare :

  • Quel âge qu't'ô, d'jà ?
  • Dix-neuf ans, maître.
  • ... Et... Beh, tu r'ssemb' à aucun mouflet d'dix-neuf piges que j'connaisse...
  • V... Tu en connais beaucoup ?
  • Mmmmh... Nan. Mais t'agis pô comme un mouflet et t'connais mieux les emmerdes administratives qu'n'import' qui. C'bizarre. Des fois, j'doute qu'tu sois humain.

Adelin accusa le coup. Au fond, avec sa fêlure... l'était-il ? Le cœur serré, il ne trouva rien à répondre. L'heure de la reprise sonna, la dernière remarque de Feufert le hanta jusqu'au soir. Décidément, un rien impactait sa productivité.

Les jours suivants, il termina in extremis la commande, passée il l'apprit tardivement par un chef de compagnie de mercenaires. Comme bien souvent, il ne rencontra pas le client. Ce dernier, malgré sa satisfaction ne gratifia Feufert d'aucune prime, aucun supplément. Ce dernier s'empressa de confier la somme au jeune notaire, laissant celui-ci répartir les deux cents pièces d'or de manière avisée.

L'apprenti profita de la reprise de leur relation pour tenter d'avancer dans l'apprentissage de la magie. Son maître jugea préférable, avant, de développer son affinité avec les différentes armes qu'il fabriquait.

L'été s'acheva dans la sueur. Adelin se rendit compte de sa dramatique perte d'endurance dans le maniement des armes, tandis qu'il apprenait quelques gestes pour les manier toutes. Il en comprit immédiatement l'intérêt, et sentit son savoir-faire, ses pratiques s'affiner en conséquence. Il n'apprenait que des gestes basiques, mais cela lui permettait de mieux sentir, à défaut de vivre, les futurs besoins des clients qui payaient le mieux.

Avoir eu à manier des outils agricoles lui permettait d'assimiler spontanément les cahiers des charges associées aux commandes, il pouvait même assister son maître en posant des questions d'initié. Le maniement - sommaire - des armes lui permit aussi de mieux comprendre les enjeux liés aux armures. Cela lui donna l'occasion de dépoussiérer quelques connaissances en physique, ce qui l'enchanta.

Au début de l'automne, Adelin prit conscience de l'ampleur de son évolution physique, quand il se sentit trop serré dans une tunique ample pour lui l'an passé. Après de longues recherches, il trouva un petit miroir rond et s'y détailla.

Sa face ravagée lui donnait toujours un air de malfrat, ceci ne changeait pas. En-dessous, ses épaules étaient devenues bien moins osseuses. Du muscle s'était développé. De même autour de ses bras. Curieux, Adelin détailla son torse, moins osseux que la dernière fois, lointaine, qu'il s'y était intéressé. En vérité, toute sa silhouette s'était développée, sans qu'il ne s'y intéresse avant son problème de tunique.

Il en profita pour rencontrer le tailleur de Vert-Pont, se commander de nouvelles tenues en accord avec son nouveau métier. L'occasion également pour acquérir un costume digne de hobereau, destiné à ses entrevues auprès des créanciers et débiteurs de Feufert.

Ce dernier, suite à la reprise de rapprochement d'Adelin, entreprit de nouveau les démarches pour désigner ce dernier comme successeur. De nouveau, les deux hommes sentirent qu'ils se tiraient vers le haut, plus conscients de l'apport de leur évolution conjointe qu'avant.

Malgré tout le positif, Adelin subissait toujours ses hallucinations. Bien qu'il parvînt à conserver des limites dans les demandes de Taflor, ce dernier le tentait régulièrement de défier de nouveau les lois. Le drakéide savait s'y prendre, pour minimiser les délits, occulter les dangers, endormir la méfiance et attiser les convoitises.

Le second hiver de l'Allumé à Vert-Pont s'avéra tumultueux. De mauvais payeur tentèrent de le traîner devant la justice, quand vint leur tour sur sa longue liste. Tout commença le soir où il frappa à la porte du couturier, qui n'avait jamais payé un jeu d'aiguilles de toutes tailles. La différence entre la somme due initiale dérisoire et la quasi opulence de la boutique, pour un village comme Vert-Pont, criait la mauvaise foi de l'artisan.

Il prit tout d'abord un malin plaisir à laisser Adelin frapper à sa porte sous la neige une bonne demi-heure, avant de le chasser comme un vulgaire vagabond, sans égard pour son nouveau manteau d'hiver que nulle personne désargentée n'aurait jamais pu acquérir.

Le lendemain, avant sa séance de conseils notariaux et sa tournée de livraisons nocturnes, il laissa une première lettre de demande de recouvrement de créance. De toute évidence, ce message, portant le sceau notarial Digitfractor et le gnomon déclencha les hostilités. Les gardes de la ville patrouillèrent dans le quartier de Feufert, de jour comme de nuit, ils reçurent même l'ordre de fouiller la bâtisse, ordonnée par l'apprenti depuis le temps.

Sûr de son bon droit, Adelin sut rassurer son maître sur la suite des évènements. Il connaissait le fonctionnement de la Justice, des perquisitions. Leur affaire ne nécessiterait même pas de faire appel à des avocats.

  • Maître, tout ce que je te demande, c'est de te contenter de répondre aux questions que l'on te posera. Sans faire de zèle, ni mentir. Vers la fin de l'année, il y a de fortes chances pour que l'on nous convoque au sein d'un temple où officie un prêtre infusé, qui nous posera diverses questions, dans un Cercle de Vérité. Le véritable propos, sera de savoir qui ment, qui dit la vérité en présence de ce représentant de Rhamée. L'erreur serait de tenter le mensonge par omission. Ceci engendrerait de lourdes conséquences. En revanche, Maître, sachez que nous sommes dans notre bon droit. Les Fagand nous doivent seize pièces d'or, deux d'argent et trois de cuivre. Nous avons le contrat initial, les dates, les moules pour les aiguilles et la trace de votre commande de l'époque pour la matière première. Ce qu'ils tentent n'est ni plus ni moins que de l'intimidation. Certainement qu'ils entretiennent de bonnes relations avec quelqu'un de haut placé. Malheureusement pour eux... Je connais mieux les rouages de la Justice qu'eux. Aussi, je vous en conjure, montrez-vous respectueux envers les membres du Culte, à défaut de dévotion. Ceci aussi entrera en ligne de compte. Notre... manque de piété est notre faiblesse. Il nous faut compenser par une droiture irréprochable.
  • ... T'es sûr, merdeux, qu'on va pô s'faire pendre pour hérésie, incroyance ou j'sais pô quoi ?
  • Absolument. Pour cela, Maître, il ne faut en aucun cas partir sur le sujet de la foi. Ils nous poseront des questions à ce sujet, restez simple et concis. C'est sur ce sujet que tout le monde nous attend.
  • Et tes... bizarreries, garçon ?
  • C'est mon affaire, je saurais m'assurer que cela ne nous nuise pas.
  • Beh, t'causes vraiment comme eux, lô... Emmerdeurs d'mes c...
  • Si vous... tu pouvais ne pas les insulter, cela nous serait d'une grande aide.

Feufert se rembrunit plus encore, et finit son souper en silence.

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