Hors des sentiers battus 73/
Les jours suivants, Adelin ajouta à sa liste d'activités des visites à la bibliothèque locale, pour consulter quelques textes de lois et de procédures judiciaires, désireux de mettre toutes les chances de son côté. Ceci lui permit de peaufiner sa défense à venir, en sus de préparer son maître aux futures confrontations. Il en profita pour lui donner des cours d'élocution.
Robert se plia sans difficulté à l'exercice. Contrairement à Bathilde, il en comprenait l'intérêt. Par ailleurs, son apprenti ne dissimula pas sa surprise à le voir déployer tant d'efforts à sa préservation.
- Que veux-tu que je te dise, articula le forgeron avec soin. Je n'aime pas la vie, mais ce n'est pas pour autant que je vais laisser des menteurs... Mmmh... encombrer la Justice avec des bêtises pareilles. Comparaître devant un Juge pour ç... cela. J'apprécierais que mes impôts servent à préserver les Lois de Rhamée, pas à... Mmmh... et non à alimenter de petits règlements de comptes insignifiants. Alors autant permettre à tout un chacun de régler cette affaire - inintéressante - au plus tôt. C'est comme ç... cela qu'il faut parler à ces messieurs, c'était correct ?
Pour un peu, Adelin l'aurait applaudit. Robert apprenait vite, ce qui rendait leurs échanges plaisants. Pour saluer l'effort, il fit mine de trinquer, sincèrement impressionné.
- Le début et le milieu ont été parfaits, maître ! Cependant, mieux vaut s'abstenir de taxer l'affaire d'insignifiante. Cette considération amenuise rôle de la Cour, ils déprécieraient qu'un homme du peuple dénigre leur fonction de la sorte.
- Sus... Ils sont susceptibles, ces magistrats.
- Indéniablement.
Ils se préparèrent ainsi. En parallèle, le capitaine de la garde de Vert-Pont envoya certains de ses hommes visiter Adelin lors de ses séances de notariat, comme attendu. Le jeune tabellion ignorait si les questions que les gens d'armes lui posaient était véridiques ou dans le seul but de gagner sa confiance, mais il répondit volontiers à leurs interrogations sur leurs contrats et conditions de travail.
Ceci développa sa clientèle et attira plus de clients à l'auberge déjà régulièrement bondée. Le jour même où l'apprenti reçut sa convocation pour se rendre auprès d'un prêtre infusé, dans la ville la plus proche, sous bonne garde, l'aubergiste l'intercepta au sortir de la chambre de Taflor.
- Eh, p'tit !
Adelin sentit le souffle fumet charogne du drakéide derrière son épaule, les relents fromagers de son interlocutrice bien trop près de son nez. Prenant sur lui pour demeurer stoïque, pris entre ces deux olibrius bien trop près, il l'interrogea silencieusement du regard. Comprenant qu'elle se tenait trop près, la femme recula d'un pas et croisa les bras.
- J'voudrais étend' mon établiss'ment, j'ai quels recours pour rach'ter des bicoques autour ?
- D'après le Code du Commerce, il te faut voir cela avec le bourgmestre, recevoir son autorisation, puis consulter les propriétaires concernés pour racheter leurs biens, en tout ou partie. Les affaires se portent si bien que ça ?
- Ben tu rameutes plein d'clients p'tit ! Au début j'aimais pô les gardes qui s'rameutent... Mais y consomment bien. Et y s'mêlent d'leur fion.
Sentant son masque de courtoisie se fissurer sous les assauts olfactifs, le jeune notaire trouva à prendre congé, jusqu'à être rappelé par la tenancière :
- T'es vraiment un notaire raté, twé ? Pa'ce que personne m'a dit qu'tu t'es chié dans tes conseils.
- J'ai joué de malchance au moment du concours, et y participer coûte cher.
- T'pourrais m'aider pour l'administration et les pap'lards ?
- Dans les jours, peut-être même semaines à venir, non. Cependant, plus tard, cela pourrait se négocier...
- Ah, t'voudrais m'faire passer à la caisse !
- Tout travail mérite salaire.
- Mais t'fais pô payer à Feufert ! Z'êtes pédés ensemble ?
- En aucun cas.
Le ton tranchant coupa l'envie à l'aubergiste de persister dans cette voie. Elle rejoignit Taflor, inhabituellement silencieux, qui reprit son babil dès la porte fermée. Adelin retourna vaquer à ses occupations. Quand vint le tour de sa livraison au Taiseux, ce dernier était au courant de ses déboires judiciaires. Sur le coup, son élève ne releva pas, trop pris dans sa routine et ses préparatifs. Mais le lendemain matin, il se demanda comment l'homme avait bien pu savoir.
Il n'eut pas l'occasion de lui demander. La convocation ne lui avait laissé que trois jours, avant de devoir rejoindre un groupe de gardes, accompagné de Feufert, pour un convoi qui les amena jusqu'à une ville sous la juridiction de la famille Terminosolis, puissante famille voisine des Digitfractor et des Cippus. Leur influence dominait tout le Sud de la Province, ils comptaient parmi les nobles les plus puissants. Adelin était plutôt serein.
L'affaire n'avait aucune chance de monter trop haut, ils se rendaient simplement à une cathédrale. D'après le message reçu, cela ne valait même pas la présence d'un haut magistrat, seul le prêtre serait présent. Ainsi que la partie adverse, partie avec un autre convoi.
Leur trajet traversa une petite partie des champs sous la juridiction des Digitfractor, ce qui le rendit nostalgique. Par les grands-routes, la distance le séparant de ses terres et de son sang paraissait insignifiante, surtout en diligence conduite à un galop régulier.
Ce temps, il le mit à profit pour parfaire ses directives auprès de son maître, sous la surveillance intriguée des deux gardes dans l'habitacle avec eux. Quatre autres encadraient le véhicule. Les temps de silence, il oscilla entre rêves éveillés embrasés, et mélancolie.
La silhouette lointaine de granges en particulier, lui rappela les frasques d'Eyaëlle. Rejetait-elle toujours les contraintes liées à la noblesse ? Comment se portait leur famille ? Et les Fêlés ? Les gens de Guarrèr ?
L'espace d'un instant, le souvenir de Bathilde lui coupa le souffle. Puis les terres Digitfractor s'éloignèrent. Avec elles, l'âpreté des souvenirs. Finalement, cette première journée de voyage passa vite, seulement ponctuée de pauses pour les chevaux. Au soir, les deux accusés devisèrent spontanément avec leurs accompagnateurs. Le lendemain, en fin d'après-midi, ils traversèrent la frontière menant aux terres Terminosolis. Outre les bornes, l'état et la qualité des routes s'en ressentit. Le chemin de terre, creusé d'ornières, devint une agréable route pavée, bien entretenue, sans mauvaises herbes dans les bas-côtés.

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