Hors des sentiers battus 74/
Ils dépassèrent un premier village fortifié. À vue de nez, plusieurs milliers d'âmes y résidaient. Les hauts murs de pierre se hérissaient de pals. Les quatre tours carrées aux toits effilés rendaient ce lieu de vie intimidant. À l'exception de quelques lignes de fumées, rien n'en dépassait. La rigueur militaire qui se dégageait de l'ensemble donna des frissons aux provinciaux. Un malaise diffus gagna Adelin. Ses accompagnateurs semblaient partager son trouble, sans pouvoir le nommer.
Quatre autres zones habitées, tout aussi dissuasives, toujours plus denses, ponctuèrent leur route avant qu'ils ne parviennent en vue de leur destination. L'endroit comptait cinq enceintes, d'une symétrie parfaite. Leur escorte approcha au pas la ville posée seule dans une vaste plaine plate, immensité symétrique qu'Albin aurait assurément aimée. Peu de voyageurs approchaient de la sinistre masse de pierre et de métal, encore moins en sortaient, tous lourdement armés et armurés.
Le jeune notaire comprit enfin l'origine du malaise ambiant. Tous se sentaient comme des bouseux mal dégrossis, en présence de militaires d'élite. Tout, dans cette région, respirait la rigueur martiale. Même la nature semblait vaincue, pliée à une logique humaine. Sans Histoire, sans passé. Même les gardes de Vert-Pont, donnaient une impression de laisser-aller, de manque de discipline.
Parvenus à la première porte de la cité, aux doubles-battants de trois mètres de haut, chacun déclina son identité, documents administratifs à l'appui. L'absence de confiance heurta les voyageurs. Quand, enfin, après plus d'une demi-heure d'analyses administratives et d'interrogatoire poussé, ils purent entrer, ce fut pour pénétrer dans une barbacane où des arbalétriers les tenaient en joue. Ils se laissèrent fouiller, désemparés par la brutalité des locaux. L'odeur ferreuse emprisonnée entre ces hauts murs, mêlée à celle de l'air stagnant et humide, leur noua l'estomac.
Adelin, Feufert, leur escorte durent sortir du carrosse ou mettre pied à terre, s'aligner le long d'un mur, les mains contre, et se laisser déshabiller par plusieurs hommes en armure. Nul n'osa protester. Plusieurs fois, on leur demanda sèchement la raison de leur venue, en quête d'une hésitation, d'une contradiction.
Une part non négligeable de leurs possessions, de leurs vivres furent saisis. Il en alla de même de leur argent. Puisqu'ils ne venaient rien acheter, ils n'en auraient pas besoin.
Ainsi dépouillés, ils purent se revêtir, reprendre leur position initiale et voir les secondes portes du premier mur s'ouvrir. Adelin espérait en avoir fini avec ces mesures drastiques, pouvoir admirer une véritable ville du Sanctum. Grande fut sa déception.
Tout était quadrillé, sombre, à angles droits. Les gens grouillaient en osant à peine murmurer, dans les ombres des murs de pierre. L'escorte connaissait le chemin, aussi se dirigèrent-ils sans plus attendre vers la cathédrale, derrière la deuxième enceinte. Par chance, l'accès se trouvait en ligne droite.
Tout le groupe était pressé d'en finir, pour rentrer chez eux, à Vert-Pont. Moins de monde, plus de vie. Adelin sentit son cœur s'emballer, son corps s'empoisser de sueur froide. Par la Lumière, pas maintenant, pas en ces instants critiques qui l'attendaient.
Des crépitements. Il entendait de vifs crépitements. En ces lieux sombres, ses pulsions s'éveillaient, galvanisées par la présence de torches en plein jour, tant les ombres de la muraille étaient épaisses.
- Panique pas, p'tit, voulut le rassurer un garde à voix basse. On arrive bientôt à la cathédrale. T'pourras tout déballer au prêtre, puis d'ici deux heures on rentrera chez nous. 'Vec tout c'que t'a expliqué hier soir, ce s'ra vit'fait.
Adelin se signa nerveusement.
- Rhamée vous entende...
Malgré le calme, la propreté ambiants, il n'aimait pas cet endroit. Le besoin d'illuminer et d'égayer les lieux le démangeait de plus en plus.
Quels beaux contrastes cela donnerait !
Bon sang, il devait demeurer concentré. Que la Lumière le guide...
Lumière de Feu.
Pétrifié par sa propre hérésie, si proche de cet instant fatidique, il en déglutit de travers.
Parvenus à la seconde enceinte, ils durent de nouveau expliquer la raison de leur venue, décliner leur identité et subir une nouvelle fouille, plus rapide que la première. Enfin, ils purent voir la cathédrale.
Dans la pénombre, dépassait l'unique irrégularité parmi les cubes des habitations, parsemée de rais d'argent. La pierre noire de la sainte bâtisse absorbait le peu de lumière naturelle perçant jusque-là. Les pierres de psynergie en piquetaient les arrêtes, les gouttières, soulignaient les délicates arches brisées des voûtes. Les flèches s'élevaient avec grâce vers les cieux.
Adelin et son maître en demeurèrent bouche bée. Tant d'élégance, tant de légèreté issues de la pierre... était-ce humainement réalisable ? Ne s'agissait-il pas plutôt d'un miracle, d'une intervention divine ?
Subjugués, il fallut plusieurs essais de la part des gardes autour d'eux pour qu'ils comprennent qu'ils devaient descendre. Soufflés, ils ne pouvaient détacher le regard de cette splendeur. Depuis leur position, ils devinaient la méticulosité de chaque élément. Tranchant avec le bleu du ciel, la noirceur de la pierre laissait s'extasier sur les gravures sur les toitures, donnant comme une fine dentelle de pierre. Pris d'un élan de ferveur, tous deux se signèrent.
Plus proches, presqu'au pied du monument, s'offrit à leurs yeux le tympan, à trois mètres de nouveau du sol, surmonté de la plus belle rosace qu'ils aient jamais vue. Son diamètre occupait presque toute la largeur de la façade, défiant la logique, défiant la gravité. Le symbole de leur foyer, de leur foi, trônait, sublimé dans des teintes d'or.
Se sentant insignifiants devant la splendeur du lieu de culte, ils entrèrent sur la pointe de pieds dans la nef. La splendeur et la solennité des lieux leur fit oublier quelques temps la raison de leur présence en ces lieux. Les chandelles éclairaient tant bien que mal les lieux saints. La faiblesse de ces lueurs chaudes, paraissant d'or dans un écrin noir, contrastait avec la puissance de la lumière blanche émanant du cristal de psynergie à l'opposé du temple, près de l'autel que nul n'oublia de saluer avec déférence.
S'épongeant le front, Adelin s'imposa de chasser de son esprit ses hallucinations. Grâce à la rosace, ils voyaient où ils mettaient les pieds. L'entrée d'or amenait la lumière à prendre une teinte argentée en avançant dans la cathédrale.
Des ombres dansèrent au passage de deux moines, qui rejoignirent les nouveaux arrivants. À voix basse, ils demandèrent aux étrangers de les suivre. Derrière les travées, indiscernables des murs, quelques portes dissimulaient diverses pièces. Leurs guides les dirigèrent jusqu'au milieu de la nef. De là, ils firent glisser en silence un pan de pierres, révélant une salle carrée où patientait déjà une dizaine de personnes.
En ces lieux sans fenêtre brillaient des runes d'argent, d'une complexité qui narguait le forgesort. Il salua avec respect le prêtre au bord d'un cercle rituel, où attendaient déjà le couturier et sa femme. Ces derniers semblaient aussi nerveux qu'impatients. Près des murs attendaient les gardes assignés pour l'occasion.
Le prêtre, grand, émacié, grogna avec humeur :
- Bien, tout le monde est présent en avance. Il m'a été imposé de régler votre différend. Que les accusés s'avancent dans le cercle.
Le forgeron et son apprenti s'inclinèrent bien bas, avant de se signer de concert et d'obtempérer. Adelin releva que cela détendit le prêtre. Ils venaient, par ces simples gestes, de le rendre plus enclin à leur donner gain de cause. Pendant ce temps, leurs geôliers s'alignèrent auprès de leurs collègues.
Un silence électrique pesa. Le religieux se craqua la nuque, avant de prendre une grande inspiration :
- Couple Faland, vous accusez le forgeron Feufert et son apprenti Césa nous seulement de vous réclamer une somme trop élevée, mais aussi de vous menacer de procédures judiciaires disproportionnées. Est-ce exact ?
- Oui, mon Père.
- Ma dame, veuillez répondre.
- ... Oui, mon père...
- Veuillez me donner le détail de la situation. Je veux votre version des faits.
Feufert interrogea Adelin du regard. Ce dernier lui sourit et le gratifia d'un clin d'œil. L'homme de foi souhaitait se débarrasser de l'affaire, aussi avait-il sauté plusieurs étapes auxquelles ils s'étaient préparés. Pendant ce temps, l'époux Faland prit la parole, quelque peu destabilisé :
- Eh bien, mon père... Voilà douze ans, j'ai demandé un nouveau jeu d'aiguilles à monsieur Feufert ici présent. Au moment de la livraison, la qualité attendue était absente... Donc ben... Il avait pas respecté sa part du contrat... Nous, on en avait besoin pour former ma femme ici présente... Les outils étaient mauvais... Sa négligence nous a mis en fâcheuse posture, mon Père... Et voilà qu'aujourd'hui, 'fin y'a trois semaines maintenant, on r'çoit une mise en demeure estampillée Digitfractor d'payer un truc indus ! Un nom pareil, comprenez qu'on aie peur, qu'on craigne le pire monseigneur !
- Avez-vous un jour payé votre dû ?
- Quel dû, monseigneur ? Feufert s'était engagé à nous livrer des aiguilles incassables, nous en avons reçues fragiles comme du verre !
Le forgeron incriminé carra la mâchoire. Les poings serrés, il écouta, stoïque, les mensonges éhontés de ce mauvais client. Après un léger soupir, le prêtre insista, sensiblement déjà arrêté dans son jugement, mais condamné à aller jusqu'au bout de la procédure :
- Avez-vous utilisé ces aiguilles ?
- Oui mon Père, c'est ainsi qu'on a constaté qu'elles convenaient pas.
- Que sont devenus ces objets ?
- On les a jetés, mon Père.
- Je vois. Madame Faland, avez-vous quelque chose à ajouter ?
- Non, mon Père, répondit celle-ci, les yeux baissés sur ses mains jointes.
- Bien. Monsieur Feufert, quelle est votre version des faits ?
- Monseigneur, je réfute ces accusations calomnieuses.
Monseigneur cilla, surpris de l'éloquence de cet homme du peuple, sensiblement d'une condition moindre que celle de ses accusateurs, malgré ses efforts vestimentaires.
- Monsieur Faland ici présent m'a commandé très exactement vingt-neuf aiguilles, dans un alliage offrant une certaine résistance aux divers matériaux rencontrés. J'ai expressément commandé de l'électrum mon Père, pour réaliser l'alliage moi-même. Tous les forgerons ne détiennent pas ce savoir-faire mon Père, seul un maître forgeron détient ce type de connaissance et de savoir-faire. Ceci justifie le prix initial. Mais cet homme ne m'a jamais payé, et j'avais d'autres problèmes à cette époque pour insister plus avant afin de... d'obtenir mon dû, comme vous dites. Ce n'est que récemment, que j'ai recueilli le jeune Césa ici présent, qui s'y connaît mieux que moi et m'apporte une aide aussi précieuse que salutaire dans la gestion de ce type d'affaire.
- Un détail m'interpelle. Comment le sceau Digitfractor a bien pu apparaître dans l'affaire ?
Tous les regards convergèrent vers Adelin. Ce dernier, prêt, s'imposa d'ignorer la splendeur du feu qu'il voyait danser sur les témoins, pour se concentrer sur sa justification.
- Je bénéficie de quelques liens privilégiés avec cette famille. Nous nous connaissons bien. Entre autres, ils m'ont inculqué des connaissances d'ordre notarial.
Il laissa chacun combler les trous. Le prêtre réclama le point de vue de l'apprenti sur l'affaire, puis insista pour connaître celui de l'épouse Faland. Cette dernière, mutique, impatienta le saint homme avant d'enfin répondre, les larmes aux yeux :
- La... La vérité mon Père... Nous avons égaré certaines aiguilles... vendu d'autres... et usons toujours de celles qui nous restent...
Son mari voulut l'interrompre, blême, mais le prêtre l'en dissuada d'un geste. Sa présence oppressante représentait un argument de poids. La femme poursuivit, vaincue :
- Nous n'étions pas en mesure de payer à l'époque... Mais... Tout... Ceci est allé trop loin ! Cette fois, nous avons les moyens ! S'il-vous-plaît, pardonnez-nous !
- Non ! Non, nous n'avons pas les moyens !
- Suffit, j'en ai assez entendu. Vous deux messieurs, êtes acquittés. Vous et votre escorte, revenez d'où vous venez, je ne veux plus entendre parler de vous. Quant à vous autres, la loi m'impose de creuser, et sachez que cela vous coûtera cher.
Les deux forgerons ne se le firent pas dire deux fois, et s'esquivèrent avec leurs compagnons de route. Deux jours de voyage pour cela. Une fois de retour dans le cercle d'or au sol, Feufert demanda à son apprenti, dans un murmure :
- Qu'é qu'y veut dire, par "coût'rô cher" ?
- Pas ici, maître...
De retour à l'air libre, Adelin s'offrit une bonne goulée d'humidité stagnante. Il attendit qu'ils soient de retour dans le carrosse, pour trembler de tous ses membres. Par la Lumière, ils étaient sortis d'affaire ! La Déesse soit louée, le prêtre en charge de l'affaire avait été impatient, inattentif. Surtout, leurs accusateurs avaient menti d'entrée de jeu. Certainement que l'homme qui les avait interrogé n'était pas celui auquel ils s'étaient attendus. Leurs alliés s'étaient fait damer le pion. Relâchant toute la tension accumulée, il poussa un profond et interminable soupir, presque un râle.
- Qu'é qu'y voulait dire ? insista Feufert.
- Certainement une amende... et un reconditionnement...
- Un quoi ?
- Maître... Cela implique... L'Inquisition... Pour avoir pris des liberté avec la loi de Rhamée... Outragé un Prêtre en lui ayant menti dans un Cercle de Vérité... Si cela s'avère insuffisant, ils peuvent être accusés d'impiété... et excécutés.
Un silence de mort accueillit ces explications. Blême, Robert bafouilla :
- Mais... Mé... Méritent pô ça ces cons !
- Maître... Ce n'est plus notre affaire. Louons Rhamée d'être tirés d'affaire, et restons loin des Faland. Nous recevrons l'argent, pour le reste, ne nous impliquons sous aucun prétexte. Telle est Sa loi...
Les quatre hommes dans le carrosse se signèrent avec gravité, la mine sombre. Ils atteignirent la seconde muraille, subirent de nouveau la fouille. Nul ne trouva rien à dire, saisis par l'ombre de la Mort, qui ne planait jamais loin.
Le silence ne les quitta pas, quand on leur rendit leurs affaires, leur argent. La nuit tombait, quand ils sortirent de cette ville sinistre. D'un accord tacite, ils s'éloignèrent autant que les chevaux le leur permirent, avant de faire halte pour dormir. L'ambiance pesante ne les quitta pas.

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