Hors des sentiers battus 75/

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Une partie des tensions se dissipa quand ils sentirent les cahots de la route sous la juridiction des Digitfractor. De retour chez eux. Au fil du temps, du chemin parcouru, de timides échanges s'invitèrent.

Tard dans la nuit, par compassion pour les chevaux épuisés, ils s'autorisèrent un repos qui dura bien plus que prévu. Au lieu d'un départ à l'aube, ils s'attardèrent jusqu'en début d'après-midi sur le bas-côté. Adelin dut broder sur son histoire, ses liens avec les Digitfractor sans avouer qu'il appartenait à cette famille. Cela lui permit d'apprendre que le bourgmestre de Vert-Pont prenait parti pour les Cippus. Ne se sentant guère concerné, il se contenta de suivre l'échange avec la désinvolture d'un homme du peuple.

Un autre élément le rendit distant. Le feu. Comme pour compenser l'angoisse récente, cela le démangeait. Comme par le passé, il éprouva des fourmillements dans les mains en plus d'une occasion, des spasmes le traversèrent quand il n'y prenait garde. Certes, il parvint à contenter une infime partie de ses envie, en se portant volontaire pour allumer le second feu de camp, à quelques heures de route de Vert-Pont.

À cette seconde halte, tandis qu'il contemplait les flammes, ses oreilles sifflèrent. Ne pouvant dissimuler ses tremblements d'envie autrement, il s'était penché en arrière, en appui sur les mains. Un violent coup de coude l'interrompit dans son apaisement. Frustré, il lança un coup d'œil à l'auteur du dérangement. Feufert le surveillait sans en avoir l'air. Il lui indiqua un garde du menton. Lui le détaillait franchement. Adelin haussa un sourcil, puis s'excusa le temps de s'éloigner, se soulager la vessie.

Son esprit se mit en branle. Ils avaient été acquittés, il avait pu mentionner ses liens avec les Digitfractor en présence d'un prêtre. Tout ceci allait donner beaucoup de crédibilité à ses mensonges. De plus, on ne pouvait dissimuler à un prêtre infusé une hérésie. Ils le savaient immédiatement. Donc ces soupçons-ci aussi, devaient au moins s'atténuer. Néanmoins, peut-être s'était-il réjoui de la danse du feu trop longuement. Si le garde l'ayant fixé écartait les capacités d'un prêtre, alors il devait considérer l'apprenti forgeron comme un hérétique. À contrario, s'il prenait en compte les capacités d'un infusé... alors il pouvait s'imaginer un pouvoir en mesure de contourner cela. Considérer Adelin comme un hérétique particulièrement puissant. Peut-être même capable de mentir au sein d'un Cercle de Vérité, dans une cathédrale. Etait-ce seulement possible ? Mais cette hypothèse pouvait exister.

Ne trouvant rien de mieux pour se laver les mains, il dut se contenter de l'eau de sa gourde. Les tremblements le reprirent.

L'envie, le besoin.

Du Feu. Il voulait du Feu ! Le Feu ! Autour de lui, sur lui, partout ! Le monde en Feu, sublimé par les flammes !

Ce qu'il éprouvait confinait à la douleur physique.

Oh, doux Feu chantant, si ce sublime élément pouvait ronger l'adversité, n'en laisser que de magnifiques cendres...

Haletant, les larmes aux yeux, l'Allumé gémit.

Que n'aurait-il donné, pour confier tous ses problèmes à cette magnificence, les sublimer.


Adelin s'épongea le front. N'aurait-il jamais la paix ? Sa main lui parut plus chaude que d'habitude. Il retira son gant, surveilla, tendu. Brûlait-elle vraiment ? Visuellement, il l'aurait juré. Mais, en prenant un peu son temps, il ne sentait pas sa magie se consummer, mais s'accumuler dans ses mains. Un geste un peu vif et il émettrait des étincelles.


Respirant lentement, il s'efforça de se calmer. Il n'était plus avec les Fêlés, ni à proximité d'Albin. Personne ne savait, personne ne pouvait l'aider ni le comprendre. Dans un éclair de lucidité, il remit son gant. En sus des spasmes dans les mains, des tremblements le clouèrent sur place.


Tant de tentations l'entouraient ! Tous ces arbres, ces buissons, le carrosse, les hommes, les bêtes près de lui ! Ô Lumière sacrée, Lumière crainte, Lumière aimée, que n'aurait-il donné pour les embraser tous ?


Non, non. Malgré tout son amour du feu, il devait se retenir. Encore. Toujours.


Après tout, s'il souhaitait s'approcher de la normalité, il ne devait pas céder. Le lendemain, il pourrait reprendre l'art de la forge. Racheter des rebus d'ébénisterie. S'essayer à la calcination d'assiettes, pourquoi pas ?


Oui, voilà un excellent dérivatif ! Dans de grandes inspirations, Adelin sourit. Voilà sur quoi il devait se concentrer, ce à quoi il devait se raccrocher. S'il voulait se montrer digne de la confiance de ses soutiens, il devait rester aussi inoffensif que possible pour le reste du monde. Des objets de porcelaine ne manqueraient à personne. Il pourrait expérimenter, s'occuper l'esprit. Les brûler, tenter de les faire fondre. Les remanier et les sculpter, pourquoi pas ?


Fort de cette nouvelle envie, de ces questions n'attendant que des réponses par l'expérimentation, l'Allumé parvint à se reprendre. Par acquis de conscience, il ferma les yeux, tendit deux doigts en un demi-triangle, en quête de métaux autour de lui.


Une armure de plaques, vingt mètres derrière lui, à la lisière de ses capacités de détection. Ceci le glaça. Des armes, des symboles forgés. Un garde. Dans une respiration plus calme, Adelin étendit sa détection. Un seul garde, à son grand soulagement.


De courte durée. Avait-il vu du feu ? Que faire, dans ce cas ? Maudites absences, maudites hallucinations ! Combien de temps était-il parti pisser ? Ce pouvait aussi être ce qui avait conduit le garde dans son dos. En attendant, il devait se hâter de se reprendre.


Avec efforts, Adelin calma sa respiration. Il se lava le visage, se recomposa un masque de normalité. En silence, il se racla la gorge, se concentra sur le contrôle. Hors de question qu'il donne prise à l'adversité. Il ignora les troncs embrasés, les joyeux crépitements à ses pieds, la conviction que le sol se composait de merveilleux charbon gras roulant légèrement sous son poids.


Le garde ne chercha pas à le fuir.


  • T'en a mis, du temps.
  • Mes excuses, je me suis perdu dans mes pensées.
  • C'pas prudent, p'tit. Tu d'vrais l'savoir, 'vec tous les connards qui rôdent, surtout d'nuit.

Néanmoins, une tension dans la voix de l'homme, son air soupçonneux hérissèrent Adelin. Avait-il fauté ? Ce n'était pas celui qui l'avait dévisagé plus tôt. Le mot passait-il ? Après tout, ils obéissaient à la même hiérarchie. Ils se devaient de veiller à la sécurité des civils.

Ils rejoignirent le campement, échangèrent encore quelques mots autour du feu. Puis la fatigue du voyage, des émotions récentes les rattrapa. Chacun s'endormit bien vite, sous la vigilance de sentinelles.

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