Hors des sentiers battus 76/
De retour au village le lendemain, chacun rejoignit ses pénates. Bien que rentrés en milieu de matinée, ni Feufert ni Adelin ne se sentirent de travailler. L'homme qui d'habitude se cloîtrait dans sa chambre, fuyait dans une taverne ou se murait dans le silence, cette fois souhaitait discuter. Il ne manquait pas de questions sur ce qui aurait pu leur arriver, sous quelles conditions.
Ce jour-là, alors qu'Adelin aurait aimé rester tranquille dans sa chambre, émerger en milieu d'après-midi chercher des rebus de bois, acheter sa porcelaine, peut-être rendre visite à la jeune chimiste pour tenter d'apaiser son besoin de feu, dut subir un interrogatoire en règles. Pour la première fois depuis qu'il le connaissait, il perçut la personne qu'avait été Robert Feufert, avant sa succession de malheurs.
- C'tait b'en moins long et chiant que c'que t'avais dit, releva-t-il.
- Certes, mais tout aussi dangereux. La Lumière soit louée, il n'a pas cherché à connaître le détail de nôtre piété, ni de l'origine de mes brûlures.
- Comment qu'çô s'fait, d'ailleurs ?
- De toute évidence, il était pressé d'en finir. De plus, les Fagand lui ont menti dès le début de leur interrogatoire. Enfin, je les soupçonne de s'être montrés trop familiers à leur arrivée. Je me demande s'ils ne s'attendaient pas à pouvoir compter sur un membre du clergé acquis à leur cause...
- M'dame Fagand est la cousine d'la femme du vicaire l'plus ancien et régulier d'la cathédrale. J'voulais pô t'faire peur 'vec çô.
Adelin venait de se décomposer. Il lui fallut plusieurs inspirations, pour chasser ses pulsions. Pouvait-on brûler la peur ?
- ... Merci, Robert.
- Tu crois qu'çô peut... leur porter préjudice ?
- Vue la tournure des évènements, oui...
- 'Fin c'est injuste. Y s'y connaissaient pas plus que moi ceux-lô, 'videmment qu'y z'allaient chercher des soutiens ! Leur dette s'compte en pièces d'or, çô fait peur !
- ... Dette de douze ans d'âge...
- P'tit, l'père Fagand, à pôrt sa femme, tout l'monde sait qu'il aime l'genre d'chose qu'on trouve qu'à la Perle. 'Lors qu'y manquent de moyens... ç'm'étonne pô. Mmmh... Cela... ne m'étonne guère, en mieux dit. P'tit, que dit la loi sur les dettes ?
- Dans notre cas, plusieurs pénalités se cumulent. Tout d'abord, leur manquement au respect de leur engagement, à savoir vous rémunérer au plus tard deux jours après livraison de leur commande, reçue en temps et en heure. Ensuite, une pénalité pour le délais de paiement, majoré, de leur propre aveu, par le fait qu'ils en ont eu l'usage. Enfin, ils ont contribué à nuire à votre réputation, ce qui se traduit par une majoration supplémentaire. Ces manquements ne sont pas censés échoir à la Justice divine, mais à un tribunal du commerce, sous la juridiction ici du bourgmestre. Mais leur situation ne pouvait tourner qu'à nôtre avantage... sauf à se tourner vers un membre du clergé acquis à leur cause.
Feufert médita un moment. Enfin, tandis qu'Adelin s'abîmait dans la contemplation de veines de feu parcourant le bois de la table du salon, fatigué de lutter, de distinguer les informations réelles de celles illusoires, le maître maugréa sa conclusion :
- Z'ont merdé sévère. Y'aurait moyen d'les aider ?
Par réflexe, par habitude, Adelin répondit machinalement, de son ton docte de notaire :
- Maître... Nous avons été acquittés. Eux devront nous payer, et subir les conséquences d'avoir impliqué le clergé dans une affaire ne méritant pas de tels moyens. Ils ont mobilisés une quinzaine de gardes à Vert-Pont, impliqués des gradés, des messagers, les autorités de Terminasolis ainsi que plusieurs membres du clergé. Pour cette affaire, un Cercle de Vérité a été tracé, le prêtre a du faire appel aux pouvoirs de Rhamée... pour une affaire qui ne nécessitait rien de tout cela. J'en conviens, ils ont été mal conseillés et le prix, les conséquences seront d'importance. Mais maître, ils auraient aussi pu nous conduire à l'échafaud. Ils ne pouvaient l'ignorer. La Justice divine est expéditive, ne pardonne rien. Quand on inclus la Déesse, il faut garder en tête qu'Elle exige notre implication entière, corps, âme, biens, connaissances compris. On ne L'implique pas impunément. C'est La Déesse. Elle nous a tout donné et peut tout reprendre. La technologie, les Lois divines, la suprématie sur les autres races, notre place en ce monde.
- ... T'causes comm'un prêtr' maint'nant.
Adelin se retint à temps de souligner sa position de magistrat assermenté. Il avait prêté serment devant un représentant de la Déesse. Cela l'assujetissait, plus encore que n'importe quel civil, aux Lois divines. Le Clergé le dominait, sur le plan hiérarchique. Le plus humble des moines pouvait prendre l'ascendant sur lui, en bien des circonstances. Presque du tac au tac, il rétorqua :
- Les législations sont ainsi constituées. Nous avons tous une certaine humilité à conserver.
Feufert le scruta.
- ... T's'rais pô... L'genre de gamin qui réussit tout tôt, des fois ?
L'incriminé songea à Nathanaël. Cette étiquette lui correspondait mieux. Puis il songea à l'âge auquel lui-même avait prêté serment. Quand les autres Fêlés apprenaient le métier de leurs parents, lui-même prêtait déjà main forte à ses aînés. Il apprenait et pratiquait au même titre que ses camarades noctures au même âge, certes. Mais eux ne maniaient pas des termes contractuels complexes et potentiellement lourds de conséquences. On ne les considérait pas comme détenant un avis digne d'intérêt sur leur profession. Gêné, le regard baissé, il acquiesça.
Le silence dura. L'apprenti ne souhaitait plus que trois choses : s'enterrer dans son lit, coupé du monde, retrouver cette ambiance si particulière des nuits autour du feu des Fêlés, et manier des matières ignées. Peut-être ferait-il mieux de soigner son sommeil, dans l'espoir de reprendre pied avec la réalité, celle fade sans flammes omniprésentes. À moins qu'au soir, il ne vienne demander l'avis du Taiseux.
Quand Feufert reprit la parole, il le fit sursauter.
- J'reste sûr que te r'fourguer la forge est une chose à faire. Faudrait voir un d'ces quat' c'que tu vaux comme vendeur et comme ach'teur. Mais j'sais d'jà... Mmmh... Pour la qualité de ton artisanat et l'administrachiant, je suis sûr qu'elle sera entre de bonnes mains.
Sonné par le changement de sujet et ses pulsions, l'héritier désigné ne put que le dévisager, bouche bée.
- Me r'garde pô comme çô, l...
- Pourquoi...
- J'causais mieux avant, c'est vrai. Et j'sens la différence auprès d'la clientèle. Et des connards d'fournisseurs. Tes p'tits conseils servent b'en.
- ... Certes... Mais ce n'est pas ce que j'allais demander.
- Oh, pourquoi que j'm'emmerde à t'former et à t'désigner comme successeur pour ma forge ? 'Lors qu't'es personne pour moi ? Et qu't'es clairement chtarbé ?
- ... Précisément...
Un nouveau silence s'installa. À son tour, Feufert baissa les yeux, en proie à ses propres ombres. Quand il sortit de sa réserve, il s'exprima d'une voix atone :
- Tu m'fais penser à ma p'tite dernière. C'qu'elle aurait pu dev'nir. L'était mage, elle aussi. Et douée d'ses mains. Et ça f'rait chier l'bourgmestre. Lui voudrait y placer un soutien à lui qu'est pô d'Vert-Pont. Quitte à c'que ça r'vienne à un connard d'étranger pas du coin... J'préfère encore l'désigner et l'former moi-même. J'pourrais en finir tranquille après. C'te forge a beaucoup rapporté. Y voudrait s'servir d'çô pour gagner en importance, pôsser d'simple bourgmestre d'mes deux à un meilleur rôle dans la magistrature. Pour çô, faut du pognon. L'attend que j'clamse pour çô. Lui soigne son image, gagne du fric sur ma tombe. Et c'connard trouv'rait plus de soutiens... Et sa famille de connards aussi...
Adelin songea à l'accointance de cette famille pour les Cippus. Par extension, des ennemis de son sang. Voilà une belle occasion de porter assistance aux siens, de loin. L'espace d'un instant, il songea à s'infiltrer, mais considéra bien vite compter suffisamment d'ennemis et de difficultés en tant que forgeron pour s'ajouter cela. S'il allait mieux, si son esprit ne comportait pas de fêlure, peut-être l'aurait-il pu. Mais... La prise de risques s'avérait trop importante. Feufert lui offrait sur un plateau une situation arrangeante. Décidé à préserver ses perspectives actuelles, sans les modifier, Adelin tendit la main à son maître. Ce dernier plissa le regard.
- Ta confiance me touche, maître. Je compte m'en montrer digne.
- Qu'est'qu'tu m'veux ?
- Sceller notre accord. Je demeure ton apprenti, ton successeur, et continuerais à te porter assistance. En contrepartie, tu m'enseignes tout ce que tu juges nécessaire. Et le bourgmestre ne posera pas une patte sur... eh bien... nôtre forge. Autrement dit, nous poursuivons ce que nous faisons déjà. La seule différence, est que nous agissons désormais avec des tenants et aboutissants plus clairs.
- Je r'tiens que t'causer lois t'fais causer comme un bouquin doublé d'un nobliau d'mes deux.
Le maître ne saisit pas moins la main tendue de son apprenti. Tous deux se doutaient bien qu'il se donnerait la mort, quand il estimerait Adelin prêt. Et tous deux, sans mot dire, estimaient pouvoir s'accomoder de cette ombre planante.
Un trop-plein d'émotions mit fin aux questions. Les deux hommes partirent s'isoler, sautant le repas du midi. Le sommeil surprit Adelin, qui profita de ce repos bienvenu pour s'acquiter le cœur léger de ses petits arrangements nocturnes. Ses hallucinations ne s'apaisèrent pas, profitant de son relâchement de vigilance.

Annotations
Versions