Hors des sentiers battus 77/
À l'auberge de Taflor, ce dernier, dès qu'il apprit le retour de son rentable ami, le fit monter dans sa chambre.
- Mon cher Bertrand ! s'enthousiasma l'écailleux personnage en lui tendant les bras, On s'inquiétait pour toi !
- Ça me touche Taflor, et qui se cache derrière ce "on" ?
- Eh bien un peu tout le monde mon cher ! C'est que tu deviens un pillier par ici ! Mais dis-moi, quels soucis t'ont écartés d'ici ? Et n'ose pas me dire "rien" comme tu t'apprêtes à le faire, mon cher ! Je vois bien que tu allais mentir, ça me blesse, ça !
Pour une raison qui lui échappait, Adelin se sentit honteux. Les bons tuyaux de cet étrange personnage l'aidaient bien depuis un an. Après tout, grâce au drakéide, il avait rencontré le Taiseux.
- Simple affaire de non-remboursement de dette, cette affaire est close.
- Tu m'en vois ravi ! Et comment cette triste affaire s'est-elle déroulée dis-moi ? Allons, raconte tout ! Assieds-toi, je t'en prie ! Oh ! Oh, attends ! Je t'offre la bière, va, mais je veux tout le détail !
En un clin d'œil, Adelin se trouva assis sur le bord du lit du drakéide, une chope en main, une seconde chope posée sur le guéridon amené devant eux pour l'occasion, les oreilles sifflantes du babil effrenné des Bons Tuyaux. Surpris, l'apprenti ne put s'empêcher de se demander si Taflor n'était pas lui-même mage, pour parvenir toujours aussi aisément à ses fins. Un pouvoir hypnotique ? Ou simplement ses talents d'orateur et son curieux charisme ?
Toujours était-il que le noble déchu résumait bel et bien ses dernières péripéties juridiques, sous l'angle de son absence de relations judicieusement placées. La première bière ne s'avéra pas de trop, une corbeille de pain arriva.
Un bras autour des épaules de l'humain, l'homme-dragon soupira de soulagement.
- Je suis ravi que tu t'en sortes si bien, mon ami, vraiment ! Et ça m'attriste que les Fagands se soient mis en si mauvaise posture...
Sa manière de l'énoncer, la lueur malicieuse dans son regard démentaient son affirmation. Il savait déjà quel type d'affaire il pouvait leur proposer, Adelin en avait l'intime conviction. Il entama sa seconde bière dans un silence bienvenu. Deux gorgées espacées plus tard, couvé du regard jaune de son curieux "ami". Seuls le brouahaha de l'auberge et d'agréables rugissements du feu lui emplirent la tête, le temps d'une pause bienvenue. Taflor se pencha légèrement vers lui, avec un air entendu de confidence, et reprit avec sérieux :
- Tu te doutes bien que d'autres mauvais payeurs essaieront.
- Je les attends.
- Tu peux aussi t'épargner ces risques et ces peines. En les tenant au creux de ta main, pour la plupart. Tu m'as déjà prouvé ton efficacité et... le mot m'échappe... Ah ! Oui ! Ta fiabilité ! Tu sais cher ami, si mes divers clients savent que tu es bien placé dans mes petits papiers, enfin mieux que maintenant, bien plus rares seront ceux à oser te traîner en justice ! Et ceux qui oseront auront de menus problèmes... Je ne dis pas que je suis important, oh, non, je n'oserais pas ! Mais, certains amis à moi... Certains officiels, d'autres moins... Tu sais petit, rien ne se passe ici que je ne sache. Et puis, tu pourrais associer l'utile à l'agréable.
- Viens-en aux faits, Taflor.
Le drakéide eut un désarmant sourire enfantin. Dans sa posture, son intonation, il inspirait l'innocence et une confiance inattendues. Surtout de la part d'un individu au long museau garni de crocs. Sans compter ses yeux de serpent. Son débit s'était brièvement ralenti, pour reprendre ensuite le rythme effréné habituel.
- Nous avions déjà discuté d'une extension de tes activités, il y a quelques temps ! Avec de belles sommes à la clef ! Eh bien, certains de mes amis aimeraient pouvoir compter sur tes petits talents personnels et ta discrétion qui n'est plus à prouver ! Oh, sans compter sa loyauté digne de louanges ! Tu débordes de qualités mon ami, que j'aimerais pouvoir rémunérer ! Sans compter tes connaissances ! Ta culture !
- Les faits, s'il-te-plaît, insista Adelin en rougissant.
D'un côté, il savait que tant de flatteries représentaient autant d'incitations à outrepasser ses limites. De l'autre, il ne pouvait nier y être sensible. Quel sot. Quel con, même ! Le drakéide affermit sa prise sur lui, et conclut enfin, avec désinvolture :
- Nous sommes plusieurs à te soupçonner d'avoir une petite passion pour le feu ! L'élément bien sûr, pas l'infâme dieu vaincu ! Nulle hérésie dans l'affaire, soyons clairs. Mais ! Venir déclencher de petites flammes volontaires, pour communiquer quelques dépréciations, qu'en dirais-tu ? D'autant plus que ta silhouette devient aussi intéressante qu'intimidante ! Dissuasive, diraient certains ! Toi, cela te permettrait de connaître certains visages intéressants, du genre qui n'oublient pas les gens qui leurs rendent service... Et qui peuvent rendre la politesse, sans le carcan des lois ! Ils m'ont déjà prouvé leur capacité à cela, ils sont sûrs ! Et toi, mon ami, avec tes connaissances des lois justement, tu pourrais de temps à autres leur glisser un petit conseil ! Souviens-toi nos premières fois, quand je te proposais des arrangements illégaux alors que respecter les règles était possible ! Simple question de méconnaissance, et non de volonté de nuire... Et puis, imagine l'impact que tu aurais ! Tu sais, certains sont malfrats parce qu'ils ne connaissent que ça. Les officiels, de leur point de vue, ne sont que des emmerdeurs, d'agaçants personnages portant atteinte à leurs affaires, des adversaires par nature. Mais si l'on réfléchit, si tu leur partages ta vision légale des choses. Certains pourraient passer de la vie nocturne à la vie diurne, élargir leur marché ! Pense à cet impact que tu pourrais avoir, mon ami ! Sans les faire passer par la case prison, sans le passage de l'Inquisition, tu pourrais les guider sur un chemin plus droit et vertueux ! Cher ami, toi, tu y gagnerais des soutiens merveilleux ! Et eux pourraient vivre mieux ! Tout le monde a à y gagner !
L'enchaînement était séduisant. Pris au dépourvu, Adelin déglutit. Aider, conseiller, ouvrir de nouvelles perspectives, légales qui plus est ? Et être soutenu par la même occasion... S'ouvrir de nouvelles perspectives, également... Reprendre, en un sens, ce qu'il aurait aimé accomplir pour les Fêlés. Offrir des portes de sortie, en bonne intelligence. Et, comme le soulignait l'entremetteur, il pourrait joindre l'utile à l'agréable. Être payé à répandre le feu... Comment pouvait-il résister à tout cela ? Son interlocuteur le connaissait trop bien. Mais... Enfin...
- Il faudrait que je vandalise des habitations ?
N'était-ce pas cela, l'offre proposée ?
- C'est un point de vue bien violent, mais pense aussi aux vingt pièces d'or, parfois plus, qui t'attendent ! Les bourses bien garnies et de nouveaux amis qui te tendent les bras, pour de petits incendies maîtrisés ! Le but n'est pas de blesser, mon ami ! Juste de signifier une réprobation, un agacement ! En deux mots, du dégât matériel ! Être payé à se faire plaisir, quelle belle perspective ! Sans compter que, me semble-t-il, tu t'y connais en chimie...
Le prospect cilla. L'artificière aurait... Il était irrémédiablement le dernier des abrutis. Comment avait-il pu faire suffisamment confiance à une femme pour dévoiler une de ses passions ? Jamais elle ne serait au niveau de François, sur aucun plan. D'autant plus qu'il savait qu'elle appartenait aux mille et un contacts de Taflor, il effectuait parfois quelques livraisons diurnes pour elle ! Sans compter leurs petites heures éparses, volées, à discuter composition de feux d'artifices, entre autres.
Et la Lumière lui pardonne, tout son corps tremblait d'envie d'accepter. Mais se compromettre autant... Ce qu'il lui restait de raison s'y opposait. Raison appuyée par sa défiance du sexe opposé. Rassemblant tout son courage, toute sa volonté, il inspira pour refuser. Pourtant, au moment de s'exprimer...
- Laisse-moi le temps d'y réfléchir.
La violente claque dans le dos qu'il reçut manqua de le faire choir du lit et lui coupa le souffle.
- Prends tout ton temps, cher ami ! Ça me ravit que tu ne déclines pas tout de suite ! Oh, et nous voilà en retard pour tes précieux conseils de contrats ! Oh, pardonne moi, je descends avec toi pour la peine !
De nouveau embrigadé dans un tourbillon de paroles, le jeune notaire reprit l'une de ses activités favorités, son retard pardonné d'office grâce à la présence du tentateur. Perdu dans ses réflexes notariaux, le temps de ces échanges brefs, il en oublia tout ce qui lui tracassait l'esprit. Il ne rogna pas sur son temps de service, partant en retard pour ses livraisons. Un mot de Taflor l'excuserait aussi. Il n'eut qu'une impatience tout du long. Echanger avec le Taiseux.

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