Hors des sentiers battus 78/
Le billet de Taflor accomplit des miracles. Le message en lui-même, "Nous discutions entre amis" garni de bavures d'encre et d'un imprimé des écailles de l'auteur ne comprenait rien de transcendant. Pourtant, cela suffit à désamorcer tous les conflits.
Accompagné de la démangeaison du feu, amplifiée par l'hostilité des clients lorsqu'il les rejoignait, Adelin attendait avec impatience son thé rituel avec le Taiseux. Le cœur battant, tandis qu'il attendait devant la porte de ce dernier, il se remémora la question qu'il souhaitait poser au sage.
Son maître à penser mit du temps à lui ouvrir. Adelin s'imposa de rester calme. Il cumulait deux heures de retard, entre ses échanges avec Taflor, ses conseils notariaux puis l'hostilité des précédents clients à désamorcer, donc le Taiseux pouvait s'être endormi ou absenté. Il n'y avait aucun moyen de le savoir.
Douze minutes plus tard, après avoir régulièrement insisté à la porte, Adelin entendit avec un soulagement sans bornes le grincement caractéristique du fauteuil de son maître. Quelques temps plus tard, le vieil homme lui ouvrit. Il lui fallut du temps pour le reconnaître, avec ses petits yeux chassieux et plissés. Avec un grognement endormi, le Taiseux retira la chaîne de sa porte, et invita le livreur à entrer.
Le jeune adulte ne put contenir un léger sourire, en entendant son maître étouffer un baîllement. Il lui tendit avec douceur les lettres cachetées et une saccoche de cuir contenant du verre, puis l'accompagna près du guéridon signer le reçu. Deux tasses de thé froid attendaient tristement, qu'avec l'accord du résident il réchauffa dans le coin cuisine.
Tous deux savourèrent le silence et le calme nocturnes. Les mains autour de sa tasse, Adelin, les yeux clos, put s'imaginer au cœur d'un brasier. Chaque gorgée lui transmettait une chaleur intérieure bienvenue. L'espace d'un moment, en cette bulle de bonheur, il put se rêver embrasé, entouré, investi par le feu. Avec un petit soupir, il déposa sa tasse vide. Que n'aurait-il donné, pour prolonger cet abandon salvateur. Quand il détailla son maître, confortablement installé au fond de son fauteuil, il devina avoir le regard fiévreux. Tant pis. Le Taiseux ne le chassait pas, soutenait son regard. Il devait sentir la question en suspend. Imperceptiblement, il invita à la discussion.
- Je serais direct, Maître. Comment saviez-vous qu'un jugement m'attendait ?
Le sage esquissa doucement un sourire en coin. L'œil pétillant, il se redressa. Ceci lui donna un air d'homme de pouvoir. Adelin en connaissait la posture.
- Je puis compter sur mes propres réseaux.
Spontanément, Adelin prit lui aussi une posture droite. Les épaules carrées. Le menton fier. L'air serein, les mains détendues sur les genoux, prêtes à appuyer ses propos, souligner ses dires, animer ses paroles. Quelque chose dans l'air annonçait un changement. Il reconnaîtrait entre mille l'ambiance feutrée, légèrement tendue, propre à la révélation d'une confidence. D'importance, son instinct le sentait. Pour la première fois depuis un an qu'il connaissait le Taiseux, son esprit de notaire se mit en branle, ses réflexes de noble s'éveillèrent.
Puisqu'il ne pouvait estomper sa vision du feu, contraindre son esprit à ne lui montrer que la stricte vérité, il ferait avec. Qu'à cela ne tienne. Il avait confiance en son éducation, son instinct et son expérience. Ses parents, ses précepteurs, sa fratrie mais aussi ses clients l'avaient bien préparés à ce qui se tramait. Quoi exactement, il l'ignorait encore. Plus pour longtemps.
Bien que le silence, comme de coutume avec son interlocuteur, perdura, il sentait que le sage savait déjà que dire. Il s'y était attendu et préparé. Le vieil homme s'humecta les lèvres. Il parlerait plus, bien plus que d'habitude.
- Que penses-tu des livres auxquels je t'ai donné accès ?
Guère intimidé par l'air aigu de son maître, Adelin répondit du tac-au-tac, avec une sérénité sincère :
- Pour tout vous dire, Maître, je vous remercie du fond du cœur de m'avoir exposé à ces idées. Je regrette par ailleurs leur illégalité.
Le sourire qui lui répondit le mit sur ses gardes. Ils approchaient. C'était imminent. L'ancien l'amenait là où il le souhaitait. Passé un temps, la suite du déroulé vint. Voix claire, aucune marque d'impatience perceptible.
- En connais-tu la raison ?
Adelin sentait un piège se refermer sur lui. L'homme âgé le menait avec adresse là où il le souhaitait. Il connaissait les réponses, obtenait de l'Allumé celles qu'il désirait. Tout en l'empêchant de deviner la finalité de tout cela. L'apprenti ne pouvait qu'attendre, à la merci du savant.
- Ces textes dévient des Textes Sacrés, entachent les actes de la Sainte Matriarche et de Ses serviteurs... Nuancent également...
Le jeune adulte fronça brièvement les sourcils, avant de retrouver sa façade de noble en pleines négociations. Cela nuançait les actes des ennemis de Rhamée. Grisait l'Histoire. Des éléments dangereux, pour la société. Cela donnait un autre éclairage sur la Guerre des Flammes et les persécutions contre les adeptes de Sorangar. Néanmoins, rien ne pouvait traverser le Temps avec autant d'acharnement dans la destruction.
Sans quitter des yeux l'homme face à lui, Adelin sentit que ce dernier, malgré ses efforts, devinait aisément la nature de ses réflexions. Non, il devait se tromper. C'était trop gros. Son maître à penser, son meilleur soutien ces derniers mois, son guide moral et spirituel ne pouvait vouloir l'amener à cette conclusion. C'était une évidence. D'une logique implacable.
D'un geste, dans le silence pesant, l'ancien incita Adelin à aller au bout de sa réflexion. Ce dernier ne céda pas. Leur duel silencieux s'étendit. Sans prêter attention à la sueur empoissant son dos, sa nuque, ses tempes, son front, le magistrat réfléchit. Où le Taiseux pouvait bien vouloir en venir ? Ses spéculations le conduisaient en un terrain par trop glissant et dangereux, mieux valait passer outre. Avouer sa faiblesse. Mais au moins ne creuserait-il pas sa propre tombe.
- Ces idées, y adhères-tu ?
Brisant le silence, le Taiseux lui offrait une porte de sortie. Bien qu'il n'en montrât rien, lui aussi, cette fois, devait éprouver quelques désagréments dans l'attente. Après une bonne inspiration, son élève lui répondit assez naturellement :
- Oui Maître, vous le savez bien.
- Alors, tu adhères aux idées du culte de Sorangar.
Impossible.
Non.
Non !
Adelin se décomposa. Mortifié, il s'enfonça dans le fauteuil.
Il ne pouvait adhérer aux idées ennemies. Il ne pouvait être déviant à ce point. Son arrêt de mort... Cela, plus que le reste, le condamnait ! Il entraînerait immanquablement les siens dans sa chute !
Trahis. Son maître le trahissait. De la pire des manières. Il avait mal placé sa confiance. Cela lui coûterait la vie. Ainsi qu'aux siens. Mieux valait encore qu'ils connaissent pour de bon sa déviance initiale, sa magie, l'ampleur de sa pyromanie et qu'ils l'excécutent en conséquence. Mieux valait cela que l'hérésie.
Sidéré, il ne put que dévisager son bourreau. Son monde s'effondrait, à cause de cet homme. Tout ce qu'il avait espéré n'adviendrait jamais. Par sa faute.
Trop vidé pour éprouver la moindre haine, la plus infime colère, Adelin ne put que détailler son condamnateur. Sa confiance s'évaporait, ne laissant qu'un vide terrifiant.
Ses oreilles sifflèrent, son corps le lâchait.
Pourtant, il ne lui arriva rien. Quand il reprit laborieusement ses esprits, le traître insista, remuant le couteau dans la plaie :
- Je ne te demande pas de te convertir. Seulement de réfléchir. Ces lectures, ces idées auxquelles tu adhères, viennent des textes consacrés de Sorangar. Tu l'as dit toi-même. La vision du monde soutenue par le culte de Rhamée ne te soutient pas. Elle n'a jamais répondu à tes prières. Elle t'a toujours laissé seul. Seul avec ton fardeau. Sans soutien. Sans espoir. Sans avenir autre que l'attente de la Mort. Sans même la garantie d'être libéré. Ni même pardonné. Tu n'as pas à choisir aujourd'hui. Ni demain. Tu peux ne jamais en reparler.
Adelin en resta pantois. S'il pouvait tout nier, tout oublier... Le Taiseux lui permit enfin de percevoir une de ses émotions. De l'amusement, quand il lui demanda :*
- Me dénonceras-tu ?
Incapable de répondre autrement, Adelin remua la tête de droite à gauche. Non. Bien sûr que non. Vidé, il lui fallut plusieurs minutes encore, avant de pouvoir rentrer chez lui en titubant, brisé par la révélation... Et la proposition.

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