Hors des sentiers battus 79/

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Quand il reprit ses esprits, du moins suffisamment pour avoir conscience de ses actes, de sa situation, il se trouva pétrifié dans son lit. Combien de temps, de minutes, d'heures, de jours son absence avait duré ?

Des larmes lui échappaient. Un vide, pire que le manque de mana, l'écrasait. Il peinait à respirer. Tout. Tout, mais pas ça. Il aimait le Sanctum, comment pouvait-il en devenir un ennemi ? Les Lois de Rhamée étaient sévères, mais justes. Tout ce qu'il connaissait, ses droits, ses biens, sa propre vie, il les Lui devait !

Ses convictions. Il ne lui restait que cela. Tandis qu'il gémissait, un filet de bave déborda, lui glaça le cou. Quelle importance ?

Perdu, dévasté, il joignit les mains.

Qu'importe son apparence actuelle, Elle verrait son âme.

À nu. Vulnérable. Egarée. Dévastée. Ravagée.

Jusque dans ses fondations.

À quoi bon prier ?

Hérésie.

Elle ne lui avait jamais répondu.

Car la Foi manquait.

Jamais le moindre signe. Elle l'ignorait.

Le dédaignait.

Jamais rien d'autre que le silence.

Cette nuit n'y changerait rien.

Il n'était pas un Elu divin. Il n'était personne. Trop petit, trop insignifiant.

Et il priait dans le vide. Encore.

Du temps perdu, en vain.

Il avait essayé. Combien de fois ?

En vain.

Et en vain il recommençait !

La folie parlait. N'en pouvant plus, se sentant se briser et se déliter, Adelin saisit son oreiller. Se le pressa contre la face. Mieux valait être sûr. Dans un éclair de lucidité, il se tourna face au matelas. Là, il hurla. Il hurla à s'en casser la voix. Puis un sentiment d'injustice le secoua.


Pris d'une fureur soudaine, il remplaça les cris par les coups. Il matraqua son matelas. Sans cesse, entre deux hoquets.


Proche de l'évanouissement, n'ayant plus de forces, il gémit. Pleurait toujours, écumant, en sueur, la respiration heurtée. Tout se mélangeait dans sa tête.


Le feu, Feufert, La Lumière, le Feu, la folie, l'hérésie, la forge, le désespoir, Taflor, sa famille, son avenir, l'artificière, les trahisons, les Fêlés, le sommeil, ses lectures, les mains tendues, les roueries, sa soif de destruction, les prêtres, son jugement, Albin, les textes consacrés, les stocks de charbon, ses angoisses, le regard du Taiseux en lui révélant...


Il n'en pouvait plus. Vaincu, brisé, détruit. Une spirale l'entraînait au trente-sixième dessous. De nouveau, il s'enfouit dans l'oreiller, hurla à pleins poumons.


Prostré, tremblant, il rampa hors du lit. Pas bien loin. Les membres tétanisés, perclus de courbatures dont il ignorait la présence jusque-là, il s'agenouilla sur le plancher, posa les coudes sur le bord du lit. Il chercha la lueur argentée des étoiles.


Un signe. Juste cela. Un signe. Qu'on lui dise que faire.


Qui croire.


Que croire.


Lui n'en pouvait plus. Ne supportait plus l'angoisse. Seul. Il était seul. Perdu. Perclus. Terrorisé. Isolé.


Que faire.


En désespoir de cause, Adelin se frappa le crâne contre le matelas. Lui-même ignorait ce qui l'y poussait. Tout devenait trop difficile. Il ne se supportait plus. Plus personne ne le soutenait véritablement, pas sans contrepartie.


Un pion. Voilà ce qu'il était. Ce qu'il avait toujours été. Un pion docile, balotté de main en main. Qui serait son prochain maître, après sa propre famille, après Rhamée, après Bernard ? Taflor ? Le Taiseux ? Sorangar ? Allait-il s'avilir de la sorte ?


De nouveau, il fixa le ciel. Un signe. Un signe ! Ou la Mort. Une libération, un indice, quelque chose, n'importe quoi ! Quelque chose auquel se raccrocher, pour cesser de sombrer.


Non, pas n'importe quoi. Il cumulait bien assez de peines pour s'enfoncer plus encore. Les autres, les gens normaux, pouvaient se reposer sur leur esprit. Lui, non. Quand les autres perdaient tous leurs soutiens, ils pouvaient encore se fier à eux-mêmes. Lui ne pouvait même pas se reposer ainsi. Non, il devait lutter aussi, douter, se méfier de lui-même. Comme il enviait les gens normaux.


De désespoir, il mordit son drap. Griffa le bois du meuble. Se prostra à terre. Ses griffa la poitrine. Sa douleur intérieure expia par sa peau. Il se mordit la main, à pleines dents. Des sons lui échappaient, dignes d'une âme en peine.


Que faire. Que faire ? Il n'en pouvait plus, ne supportait plus rien, n'avait de valeur que comme pion, comme outil aisé à manipuler. Que voulait-il servir ?


Le Sanctum. Sa famille. Voilà ses boussoles. Mais comment ?


Car il adhérait aux mauvaises idées, embrassait la déviance la plus grave. Son temps ne pouvait qu'être compté, désormais.


N'était-il pas déjà condamné ?


Adelin gloussa. Il perdait irrémédiablement pied. Son corps, son esprit, tout lâchait. Crispé, il ricana. Il sentait déjà le billot sous son cou. Nerveux, il se frotta les poignets, se toucha le visage, chercha des marques de tortures. Nul bourreau près de lui, prêt à le libérer du poids de la vie.


Ne pouvant plus respirer, il se moucha. Se passa les mains sur le crâne. La partie où il lui restait des cheveux. Celle où il n'en avait plus, fondus. La frontière. Son crâne portait la fracture de son esprit. Son âme aussi, devait être fêlée.


Peut-être était-ce cela, son problème ? La Déesse pouvait-Elle s'intéresser à une âme brisée ?


  • N'oublie jamais. Quand tu doutes, quand tu connais le désarrois, prie. La Lumière te guidera toujours.
  • Ça ne marche pas, Albin. Pour moi, ça n'a jamais marché.
  • Réessaie.
  • J'ai essayé. Tellement.
  • Va voir les prêtres.
  • J'ai essayé... Je te jure Albin, j'ai essayé.
  • Non. Tu les a craints. Tu les fuis.

Adelin leva la tête, chercha son frère. Sa silhouette enflammée se tenait au centre de la chambre. Son aîné lui tendit la main, disposé à l'accompagner. Comme quand ils étaient enfants, qu'il avait besoin d'aide pour trouver du courage. Mais l'Allumé se contenta de refuser en silence. La silhouette de feu s'éteignit. Adelin pleura d'amertume.

Pas de signe. Pas d'aide. Mais du feu. Sa folie en unique soutien.

Quand, par miracle, il trouva la force de regarder par la fenêtre, le ciel prenait une teinte rouge sang. Sublime. Il n'avait pas dormi de la nuit. Ne s'était-il pas juré, en une autre vie, de cesser de s'infliger les nuits blanches ? Décidément, même dormir était trop complexe pour lui. Il ne valait rien.

Spontanément pourtant, il s'activa. Comme un golem en fin de vie, il alluma la forge. Chauffa le café. Salua Robert.

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