Hors des sentiers battus 80/

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Ce dernier s'apprêtait à l'ignorer, comme tous les matins avant d'avoir consommé le petit-déjeuner, quand il le dévisagea. Adelin haussa un sourcil, curieux de savoir ce qui pouvait bien éberluer, pour ne pas dire horrifier son maître de forge.

  • Oh bor... R'tourne te pieuter p'tit con ! Hors de question qu'tu bosses 'vec ta gueule d'crevé !
  • Mais, tout va bien, M...
  • Ta gueule et va dormir, sale con !

Adelin accusa le coup. Jamais on ne lui avait parlé de la sorte. Il hésita. Il ne pouvait laisser passer un tel irrespect.

  • 'Tain, faut savoir s'arrêter merdeux ! J'sais pô c'que t'as branlé, mais va t'pieuter !

Le magistrat hésita. L'inquiétude, dans la voix de Feufert, lui donnait envie d'obtempérer sans plus discuter. Néanmoins, ce n'était pas sa première nuit blanche, il se savait capable d'œuvrer encore, et de manière correcte.

Le temps qu'il réfléchisse, Robert le saisit par le col, la ceinture et le souleva rudement. Adelin se débatit. En vain. Il n'était qu'une brindille épuisée dans les mains du forgeron, qui le coinça contre son torse, le remonta à l'étage et l'expédia dans sa chambre, ouvrant la porte à coups de pied, sourd à ses protestations à la limite de l'incohérence.

  • Pionce et fais pô chier, gamin !
  • Lâche-moi, Robert !

Son maître obtempéra, avant de le bousculer vers son lit et de lui claquer la porte au nez. Ne pouvant réagir autrement, l'apprenti rudoyé s'assit, fulminant. Il rêvait, ou il venait d'être traité comme un gosse ? Par un pécore ?

D'abord l'offre de Taflor, celle du Taiseux, maintenant Robert... Plus rien n'allait ! Où était passée la normalité ? À quel moment s'était-elle dissipée ?

Il prit conscience de la proximité de l'oreiller. Son corps et son esprit en souffrance se rappelèrent à son bon souvenir. L'espace d'un instant, il aurait juré sentir la présence d'Albin, l'enjoignant à dormir. Si même lui s'y mettait...

Ne parvenant plus à réfléchir, seulement en mesure de se rendre compte de son propre état de délabrement, Adelin céda à l'appel des sirènes du sommeil.

Quand il ouvrit les yeux, il faisait nuit. De nouveau, il avait le nez bouché, les yeux secs, le corps, le cœur et l'esprit vides, l'oreiller humide. Acculé, l'évidence s'imposa à lui : il allait mal. Encore. Etait-il capable, le serait-il un jour, de mener une existence normale ? D'aller bien, de garder un travail honnête sans besoin d'extras illégaux, de pouvoir se fier sans crainte à la Justice de son pays ? Avec un entourage normal, des amis normaux ? Des liens, des relations normales ?

Des crépitements le firent gémir. Comment les autres tenaient-ils ? Comment parvenaient-ils à tout mener de front ? Et lui, comment pouvait-il continuer ? Où trouver la force, vers qui se tourner ? Son meilleur soutien était un ennemi de sa Foi. Son autre soutien ne demandait qu'à lui faire rejoindre les rangs des pendards. Lui-même, sans eux, comptait déjà parmi les gibiers de potence.

Le feu pourrait tout consummer.

Voilà, il les attendait, ces pensées. Il regarda sa montre. Deux heures du matin... Non. L'aiguille des secondes ne bougeait plus. Et il ne trouvait pas la force de descendre consulter l'heure sur l'horloge du salon. De toutes manières, il n'était pas certain que Robert l'ait remise à l'heure.

Même pleurer tenait de l'exploit inaccessible pour lui, à présent. Dormir aussi, son esprit s'emballait trop pour cela. Bordel, par tous les dieux, même quelque chose d'aussi simple et naturel, spontanné, que dormir, il en devenait incapable.

Impuissant, Adelin subit son état. Celui d'une loque. Il mesura l'étendue du gouffre au fond duquel il se trouvait. Où qu'il dirige ses pensées, il ne voyait que des impossibilités. Et toujours, le sommeil se refusait à lui.

Pourtant, le temps d'un battement de cils, une belle lumière accompagnée d'un ciel bleu fort appréciable égaillèrent sa chambre. Même sa notion du temps disparaissait, de mieux en mieux... Un rire amer le prit à la gorge. Foutu pour foutu...

En désespoir de cause, il reprit sa routine. Le petit-déjeuner le matin. Le contrôle des stocks alimentaires dans la maison, que Robert lui déléguait toujours. Ce dernier était absent. Certainement dans une taverne, puisque l'auvent de leur boutique était fermé. Au moment de s'aventurer dans la forge, Adelin estima son état actuel. Mieux valait s'abstenir.

Alors il s'acquitta du ménage, des courses, des comptes. Avec toutes ces pertes de temps, ses égarements, le mois s'annonçait mauvais, financièrement parlant. Par dépit, il se gifla. Bon sang, fut un temps, il avait été capable de tout mener de front ! À quel moment avait-il perdu le fil, cet équilibre qu'il avait construit une année durant ? Pourquoi Taflor et le Taiseux avaient un tel impact sur le reste de sa vie ? Et ces connards de Fagand, de quel droit avaient-ils brisé son bel élan ?

Sa colère lui donna l'énergie nécessaire pour finir de rentabiliser sa journée. Cependant, elle alimenta également son besoin de feu. Plus d'une fois, il huma avec délectation l'odeur de chair calcinée, caressa les meubles et les livres avec tendresse, songeant à la sensation des chairs vivantes se racornissant contre sa peau.

Au soir, il tenta d'apaiser ses envies avec des scories. Autant tenter d'éteindre un feu de fumier avec un dé à coudre. L'offre de Taflor le hanta. Être payé à satisfaire ce besoin... Pour quelle raison hésitait-il, déjà ? Ah, oui, la morale...

Avec un reniflement plein de mépris envers lui-même, Adelin se demanda de nouveau quel genre d'homme il voulait être. S'il cédait, pourrait-il se regarder dans un miroir, quand il irait mieux ? Cela ne l'enfermerait-il pas dans cette folie qu'il souhaitait mettre en sourdine ?

Pourquoi la vie devait-elle être si compliquée ? Au moins, une fois mort, plus rien n'aurait d'importance. Adelin loucha vers les armes, les outils autour de lui. Ce serait si facile... D'autant plus qu'il avait déjà essayé par le passé. Il se savait capable de passer à l'acte, il connaissait les sensations...

Effrayé, il quitta la pièce et la ferma à clef, avant de se réfugier dans la cuisine. Non bon sang, non ! Il n'allait pas lâcher Robert alors que ce dernier allait mieux ! Et sa famille, qu'il pouvait aider indirectement ! Il fallait garder faibles les soutiens aux Cippus !

Puisque Robert ne revenait pas, le magistrat en profita pour mettre à plat les choses.

Que voulait-il, concrètement ? Nuire au bourgmestre, en devenant forgeron. Ceci lui permettrait de rendre service à sa famille. Il avait un but clair.

Pour cela, il devait être le digne successeur de Robert. Parfaire sa maîtrise de l'art de la forge et des enchantements, si rentables. Apprendre le rôle de vendeur. Découvrir la partie relations avec les fournisseurs, connaître les mécaniques et les enjeux de cette partie du métier. Eventuellement, se trouver des associés pour compenser son aspect peu engageant. Taflor pouvait l'y aider, il n'en doutait pas. Donc soigner leur relation pouvait être de bon ton.

Mieux valait aussi à la fois se délester des dettes de Robert, et de celles de leurs mauvais payeurs.

Tout en poursuivant ses réflexions, Adelin fouilla machinalement dans le tiroir à couverts, pour en sortir une fourchette qu'il fit fondre. Une part de lui poursuivait les réflexions. Une autre s'abîmait dans la contemplation du matériau fondu et embrasé. Un peu de beauté, de douceur, de chaleur et de lumière, voilà de quoi il avait besoin.

Dans un soupir résigné, il constata qu'une fois de plus, Taflor incarnait la solution toute trouvée. Demander de plus amples informations... Il connaissait déjà la suite. Bien que factuellement, cela ne l'engageât à rien, il céderait. Même si cela ne lui convenait pas, cette affaire était réglée. Ce poids sur les épaules, sur la conscience, désormais connu, pesait et pèserait toujours, mais au moins portait-il un nom.

Quant au Taiseux, Adelin se rendit à l'évidence : il ne voulait pas y songer. Mieux valait enterrer l'information quelque part. Y revenir quand il irait mieux.

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