Chapitre 1 : Terre, Justine
Justine se sent oppressée dans cette atmosphère lourde. Ce n’est pas seulement le manque d’air qui l’étouffe, mais aussi tout le reste, toutes ces émotions qui ne lui appartiennent pas. Les tensions, les colères contenues, les tristesses silencieuses. Tout se mélange en elle, comme un flot qu’elle n’arrive plus à filtrer. Et à chaque arrêt, le bus se remplit davantage, et le tumulte des sensations des autres se mue en un bourdonnement incessant. Ces humeurs trop fortes viennent se loger en elle sans prévenir, exigeant d’elle une vigilance constante.
Elle n'a qu'une envie, s'échapper de ce véhicule étouffant. Le paysage urbain de la capitale défile bien trop lentement à son goût, chaque bâtiment et chaque rue allongent l'interminable attente.
Puis enfin, le bus s'immobilise. Elle descend et une fois dehors, une brise lui caresse le visage. Elle marque une pause et ferme les yeux. Le silence n’est pas total, mais il est différent. Plus lointain. Plus supportable. Et peu à peu, les émotions des autres cessent de l’envahir. Ses épaules se relâchent. Ne plus percevoir ce que toutes ces personnes ressentent lui donne un regain de vitalité.
Cependant, ce répit est de courte durée. Aujourd’hui, elle doit aller à un rendez-vous. Le tout premier après six ans en tant que mère au foyer. Une légère appréhension s’installe.
Face à elle se dresse l’imposant building de Walker & Compagnie. Son regard s’attarde un instant sur la majestueuse porte vitrée. À l’entrée du bâtiment, des employés détendus échangent des sourires et quelques mots, avec une nonchalance contrastant avec son propre malaise. Elle ajuste quelques mèches rebelles derrière ses oreilles, défroisse sa jupe droite et puise le peu de courage qu'il lui reste pour franchir cette dernière étape.
La tête haute, d'un pas qu’elle s’efforce de rendre assuré, elle pénètre dans l’immense hall de l'immeuble. Le marbre éclatant sous ses talons, et les hautes colonnes imposantes accentuent l'impression d'opulence qui règne en ce lieu. Jamais auparavant, elle n'avait constaté un tel luxe dans une entreprise.
Déterminée, elle s'avance droit vers l'accueil.
— Bonjour, je m'appelle Justine Dubois et j'ai rendez-vous pour un entretien d'embauche en tant que secrétaire de direction, dit-elle en un souffle.
L'hôtesse lève les yeux de son ordinateur et lui sourit. Avec toute l’amabilité requise par son métier, elle répond :
— Bienvenue, Madame Dubois.
Elle consulte une feuille, son doigt parcourt la liste des noms.
— En effet, prenez l’ascenseur, ajoute-t-elle en indiquant son emplacement d’un geste de la main. Montez jusqu’au neuvième étage et retrouvez les autres candidats dans un open-space sur votre droite.
Après avoir appuyé sur le bouton, Justine fixe les voyants lumineux affichant l'ascension. Son stress croît à mesure que l'appareil s'élève. Malgré ses années de méditation, elle n’arrive pas à contrôler son angoisse persistante.
Six ans. Six ans loin de ce monde. Elle avait mis sa carrière entre parenthèses pour s'occuper de sa fille… mais aussi parce qu’elle supportait difficilement d’être entourée, à cause de ses capacités. Et puis il y a eu le divorce. Aujourd’hui, elle n’a plus le choix. Elle doit retrouver sa place, son métier d’origine. Elle-même.
La sonnerie de l'ascenseur retentit, annonçant son arrivée. Justine sort, la sacoche à la main. Elle jette un coup d'œil de part et d’autre. Par où l'hôtesse lui avait-elle dit d'aller déjà ? Pas une indication, pas le moindre repère pour trouver les entretiens. Elle hésite un instant puis, sans certitude, finit par s’engager vers la gauche. Elle arpente le couloir monotone, agrémenté de rares tableaux, et entre dans la première pièce ouverte.
Lumineuse et spacieuse, avec des chaises alignées contre le mur, cette salle offre une grande baie vitrée donnant sur une cour intérieure, visible en contrebas. Une porte se dresse sur le côté tandis que des prospectus de l’entreprise trônent sur une table basse au centre. Il n'y a personne. Peut-être est-elle arrivée avant les autres ? Elle consulte sa montre et constate qu’en effet, elle a dix minutes d'avance. Elle s'assoit alors sur le premier siège.
Justine patiente. Cependant, cela ne l’empêche pas de triturer le cordon de son porte-documents, posé sur sa jupe tailleur un peu trop serrée. Sa jambe droite sautille sans qu’elle parvienne à la stopper.
Elle ferme les yeux. Inspire profondément par le nez pendant cinq secondes. Retiens sa respiration. Expire lentement par la bouche. Une fois. Deux fois. Ses doigts cessent un instant de bouger… puis reprennent aussitôt leur danse nerveuse. Mais rien n’y fait. Alors elle tente une autre méthode.
Les paupières de nouveau closes, elle s’imagine en situation avec le groupe des ressources humaines de Walker & Compagnie.
« Que savez-vous sur nous ? »
« Pourquoi avoir postulé pour ce travail en particulier ? »
« Pourquoi devrions-nous vous embaucher ? »
Les réponses lui viennent naturellement tant elle les a répétées et travaillées, mais son introspection se trouble soudain par une drôle de sensation. Une de celles qu’elle ne devrait pas ressentir dans ce genre de moments. Une chaleur inattendue s’insinue en elle, dans sa poitrine — où son cœur s’emballe — puis remonte jusque dans ses joues.
Un bruit sourd lui parvient de l’autre côté, là où elle pensait passer son entretien. D’abord indistinct, presque étouffé… puis un second, plus marqué, comme un frottement suivi d’un léger choc. Malgré elle, son attention se fixe sur cette source invisible. Ses sourcils se froncent.
Elle reste immobile un court instant, tentant de se raccrocher à ce qu’elle était en train de faire, mais un nouveau son, plus ténu, presque un souffle, glisse jusqu’à elle et s’impose avec une étrange évidence.
Justine pose sa sacoche au pied de sa chaise, et après un rapide regard autour d’elle pour s’assurer qu’elle est seule, elle se lève avec précaution. Elle avance sur la pointe des pieds comme si le moindre mouvement pouvait la trahir, jusqu’à se retrouver face à la porte.
Elle hésite une fraction de seconde, puis s’incline et colle l’oreille contre le battant. Sa respiration se suspend. Des sons lui parviennent plus réels : des frottements de tissus, le grincement discret d’un meuble, puis des soupirs, de plus en plus proches et insistants.
La chaleur qui s’était installée en elle s’intensifie, lui arrachant presque un frisson. Ses yeux s’écarquillent quand elle comprend que cela confirme son intuition. Une envie irrépressible de rire la saisit. Elle porte une main à sa bouche pour étouffer un éventuel bruit et penche encore davantage la tête.
C’est alors qu’elle distingue une nette accélération de cognements, suivie par le râle d'un homme atteignant l'extase. Des chuchotements se font entendre peu de temps après, et elle réalise qu'ils ne vont pas tarder à sortir. Il est hors de question qu’on la surprenne, surtout si elle est acceptée à ce poste. Elle ne voudrait pas se sentir gênée dès qu’elle croiserait leur regard.
Elle se précipite vers sa chaise et dans sa hâte elle se heurte le genou contre un angle de la table basse. Un vif élancement la fait grimacer. Pourtant, ni vu ni connu, elle attrape rapidement un prospectus au passage. Elle s’assoit, feint l’indifférence et frotte avec discrétion la zone endolorie.
Elle ne peut s’empêcher de sourire en les imaginant faire ce qu’elle croit sur leur lieu de travail. Son rictus s’efface aussitôt lorsqu’elle entend le cliquetis d’une poignée de porte. Elle lève les yeux, et ce qu’elle voit la fige sur place.
Une magnifique jeune femme sort de la pièce. Elle porte un chemisier blanc, déboutonné sur trois rangées, attirant le regard sur une poitrine élégante. Sa veste est calée dans le creux de son bras droit et sa jupe tailleur descend jusqu’aux genoux, soulignant ses courbes féminines. Elle s’apprête à fermer la porte lorsqu’une main d’homme la retient par l’épaule. Une voix grave murmure derrière son dos :
— Est-ce que l'on pourrait se revoir ? Je dois revenir pour une réunion la semaine prochaine, on pourrait…
Cet inconnu laisse en suspens la fin de sa phrase, clairement explicite, puis il ajoute d'un ton plus mielleux :
— Et… quel est ton petit nom ? J’aimerais tant qu’on se recontacte.
Un sourire s'esquisse sur le beau visage de la jeune femme. Elle répond d’une voix suave :
— Je m’appelle Amélia. Pour le reste, on avisera… peut-être...
Puis elle le quitte en lui lançant un dernier regard complice, ponctué d’un clin d’œil, lui adresse un signe de la main et se dirige vers l’ascenseur, sans se retourner.
Justine aurait vraiment aimé voir la réaction de cet homme, caché derrière la porte. Était-il frustré de la nonchalance de cette femme ? Ou était-il sous le charme au point de ne pas se rendre compte qu’il venait de se faire larguer ?
Justine ne peut nier le charisme indéniable que cette Amélia dégage. Cependant, contrairement au commun des mortels, elle perçoit et ressent des choses bien au-delà de l'évidence. Le corps d’Amélia irradie une énergie particulière, entourée d'une nuée de couleurs ondoyantes, semblable à un arc-en-ciel. Jamais auparavant, elle n'avait observé une telle aura chez un être humain.
Assise là, droite comme un I, elle ne peut détacher son regard de cette créature.
Qui est-elle ?
Hormis son aura hors du commun, Amélia dégage une audace et une assurance remarquables : elle semble prête à affronter tous les défis. À la fois belle et impérieuse, on peut constater qu’elle croque la vie à pleines dents, tout en imaginant qu'elle mène une carrière professionnelle qui ferait rougir de jalousie les hommes les plus misogynes. Justine ne la connaît pas, et bien qu’elle ne soit pas attirée par les femmes, Amélia incarne la féminité dans toute sa splendeur, libre de tous ses faits et gestes. Elle l’admire.
Une fois hors de sa vue, Justine met un certain temps à retrouver ses esprits. La réalité refait surface.
De nouveau seule dans la pièce, elle regarde sa montre, et plus les minutes passent, plus la sensation d’avoir commis une erreur grandit en elle. Elle récupère son porte-documents laissé au pied de la chaise, se lève et, avec hésitation, frappe à la porte. L'homme de tout à l'heure entrouvre.
— Je vous manque déjà, Amé…
Il s'interrompt brutalement en la voyant et change de ton.
— C’est pourquoi ? demande-t-il froidement.
Un peu gênée, Justine se racle la gorge et répond :
— Désolée de vous déranger, mais je suis venue pour un entretien d’embauche…
— Ce n’est pas ici. Il indique la direction d’un bref mouvement de tête, par là.
Puis il claque la porte.
Alors lui, si elle est acceptée à ce poste, elle ne lui fera pas de faveur…
Honteuse et quelque peu vexée, elle quitte la pièce. De retour dans le couloir, Elle vérifie l’heure à sa montre et réalise avec effroi, qu'elle a maintenant plus de cinq minutes de retard. Elle relève la tête, déterminée à réussir son entrevue malgré ce contretemps, quand elle l’aperçoit devant l’ascenseur.
Amélia réajuste sa chevelure châtain clair, ajoute quelques touches de mascara à son regard noisette, puis corrige le contour de sa bouche avec son rouge à lèvres devant un petit miroir de poche. Sa retouche maquillage est interrompue par la sonnerie de son téléphone. À la vue du nom de l’appelant, ses yeux ambrés se ternissent, tandis que ceux de Justine ne peuvent se détacher de ce halo de lumière colorée qui émane d’elle.
Son rendez-vous n’est qu’à quelques pas, et même si l’heure est passée, c’est plus fort qu’elle, elle ralentit. Non pas pour écouter la conversation, mais surtout pour tenter d’en savoir plus sur l'énergie que cette Amélia dégage.
Le téléphone en main, Amélia fixe son écran, le doigt en suspens. Elle hésite quelques secondes, puis porte l’appareil à son oreille.
— Salut…
Souffle-t-elle d’une voix faussement enjouée.
— Je n'ai pas pu te répondre, je sors tout juste de ma réunion… hum.. Pour ce soir ? Non, désolée, je ne pourrai pas, je dois… Hum… Je sais… Mais je t’appellerai plus tard… Oui, moi aussi… À demain Éthan.
Ses réponses sont courtes et vagues, Amélia n’a pas l’air d’être à l’aise avec son interlocuteur.
Justine poursuit sa progression avec une lenteur délibérée, fascinée par cette femme. Absorbée par son téléphone, Amélia ne remarque pas sa présence alors qu’elle est à quelques pas derrière elle. À présent toute proche, et sans s’arrêter, les doigts de Justine effleurent la périphérie de son aura.
À ce contact, un puissant frisson la parcourt des pieds à la tête, faisant trembler sa chair sur son passage. Ses poils hérissés, elle constate avec surprise l’incroyable énergie que cette femme dégage. Cela l’informe que son taux vibratoire doit être hors du commun. Elle doit le calculer avec son pendule, mais elle sait déjà qu’il va au-delà de tout entendement.
Qui est-elle ? Elle ne correspond à aucun être vivant qu’elle a pu croiser jusqu’à ce jour.
Après l’avoir dépassé, Justine lui jette un dernier regard. Elle la voit ranger son téléphone dans son sac à main puis entrer dans la cabine. Une frustration l’envahit dès qu’elle disparaît de son champ de vision. Elle veut en savoir plus sur elle.
Après quelques secondes à fixer les portes métalliques fermées de l’ascenseur, Justine retrouve ses esprits. Elle regarde sa montre et constate avec effroi qu’il est vraiment grand temps de se consacrer à cet entretien. Et elle déteste être en retard.
Elle presse alors le pas et se dirige vers l'open-space qui se trouve un peu plus loin sur la gauche. Une fois arrivée, elle voit une dizaine de prétendants au poste de secrétaire de direction. À peine a-t-elle mis un pied dans la salle, qu’un jeune homme prononce son nom et prénom.

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