Chapitre 78

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    Travail est le mot juste. Pas galvaudé. Pas usurpé. Durant ma période d'internat dans le civil, je possédais ce privilège incontestable d'être installé dans le monde du travail à la manière d'un gros paresseux. En dehors des astreintes, je passai chaque semaine environ vingt heures dans le CHS. Il n'y avait pas de quoi s'en vanter. En plus, mon salaire et les avantages en nature me rangeaient du côté des nantis.


Sauf que là, j'assurai une présence de plus de quarante heures par semaine, sans compter les gardes. j'ai bossé en ces lieux comme un « arcenaire », selon l'expression notre ancienne voisine, la Jeanne Pardel. Nourri, logé, blanchi, la cartouche de « troupes » en supplément, je n'étais pas tellement à plaindre, mais je ne possédais plus un rond pour assurer mon train de vie festif, couvrir mes frais d'essence et de consommations, occasionnés par les sorties nocturnes avec mes copains de foire. Heureusement que ma sœur aînée m'a dépanné généreusement, et à l'heure qu'il est je ne suis pas sûr de l'avoir remboursée.


Donc... pour revenir au travail, j'ai vu le nombre d'interventions urgentes et d'entretiens avec des cas nouveaux grimper sur un mode exponentiel. j'ai pu démontrer, à mes dépens, qu'il n'y a pas meilleur bosseur qu'un feignant qui se met au travail. À mes dépens n'est peut-être d'ailleurs pas le terme approprié, puisque j'en ai tiré une expérience et des leçons qui m'ont servi pendant toute ma carrière, et qui ont enrichi mon existence personnelle.


Le temps se répartissait en deux vagues, la période des coups de feu les mois d'incorporation, à savoir décembre, février, avril, juin et août, et la période plus calme les autres mois.


Au moment de chaque cycle d'incorporation c'était de la folie. On voyait en moins de quinze jours débarquer près d'une centaine de jeunes, ayant dû interrompre des études, un travail, un pèlerinage au Katmandou ou une tentative de vie communautaire anarchiste. On remarquait aussitôt les hippies vaccinés en mai 68 contre le gaullisme et pas décidés à s'allier à l'armée de Giscard d'Estaing. Ils arrivaient, non pas la fleur au fusil mais dans leurs cheveux longs, qu'il n'était pas question de couper, sentaient bon les parfums exotiques, l'encens, le patchouli mais aussi la marijuana et d'autres herbes aromatiques. Certains nous paraissaient chargés de stimulants qui auraient pu être des stupéfiants. Généralement ils s'exprimaient « peace and love » dans un langage si bas que presque inaudible, en citant de vagues et lointaines références à la philosophie bouddhiste, décrivant pacifiquement les bienfaits de la non violence et les méfaits des armées du monde entier.


D'aucuns craquaient littéralement mais tous n'attendaient qu'une chose, la réforme.


Mon chef aimait bien les gars marginaux. Comme le docteur March il était le père de quatre filles et devait probablement chercher à comprendre de quel genre de personnalité masculine elles pourraient s’amouracher. Il avait lu Freud mais n'acceptait pas du tout l'idée qu'une fille puisse avoir une sexualité avant ses dix-huit ans. Ce qui me faisait sourire en douce. Il se tenait assis, tout près de ces objecteurs de conscience, les écoutant patiemment avec une attention soutenue, à condition qu'ils ne jouent pas au plus malin avec lui et ne se paient pas sa fiole, sinon il les rabrouait vertement. Mais dans ces moments de mansuétude, les plus fréquents, c'était touchant de le voir laisser libre cours à son humanitude et à sa tolérance.

Il faisait partie de ces militaires qui croyaient en la noblesse de leur engagement. Il avait un côté chevaleresque nostalgique bien chevillé au corps d'armée, qui le rapprochait de Don Quichotte. Ce qui me plaisait. Contrairement aux instructions venues d'en haut, il refusait de déclarer les éventuels recours aux drogues de ces jeunes appelés du contingent. Il disait que ces gamins là avouaient se droguer pour obtenir plus facilement la réforme, qu'ils en rajoutaient sûrement beaucoup, qu'il serait dommage pour eux de les épingler comme toxicomanes, comme « junkies ». L'entendre employer leurs propres mots me semblait incongru, je me disais qu'il aurait bien aimé quelque part être comme eux. Moi pas. Il les écoutait dans le rapprochement et moi dans la distanciation. Nous nous complétions.


La réforme, il n'était pas contre, loin de là. Il s'amusait à me faire répéter souvent devant nos stagiaires étudiants en médecine, ce que mes maîtres de la faculté m'avaient enseigné sur ce sujet, c'est-à-dire que la simulation ça n'existe pas, on ne simule en fait que ce que l'on est au plus profond de soi, ce qui a été inconsciemment refoulé ou censuré. De plus, les chefs de corps ne voulaient pas se compliquer la vie en tentant d'intégrer ces recrues récalcitrantes, inaccessibles aux sanctions disciplinaires, fauteurs de troubles, portant une grave atteinte au moral des troupes. Ces jeunes garçons fragiles et immatures à leurs yeux qui risquaient de sombrer dans la folie, la dépression nerveuse, ou pire encore, de se suicider. Auquel cas les familles rendraient l'armée responsable, lui intenteraient des procès aboutissant à l'obligation de payer une pension à vie. Alors, ils orientaient illico presto ces mauvais sujets vers le service de neuropsychiatrie, en espérant bien ne jamais les revoir. Mais les candidats à la réforme ignoraient tout cela.


Au sein de cette institution particulière, je me suis vu installé sur des positions diamétralement opposées à celles que j'occupais jusqu'alors. Dans le civil je voyais surtout des patients âgés des deux sexes, malades mentaux confirmés qui niaient pour la plupart leur folie, et là j'avais affaire à des hommes, tout juste adultes, sains d'esprit pour la plupart, qui se prétendaient fous pour échapper au service militaire. Le changement de perspective thérapeutique était radical.


Le service subissait un véritable raz-de-marée. Les entretiens s'enchaînaient selon un rythme inimaginable, cependant ils ne s'effectuaient pas en sacrifiant la rigueur et l'application. La loi accordait trois mois, comme qui dirait à l'essai, pour valider les incorporations. Au-delà de ce délai la réforme pouvait être assujettie à l'octroi d'une pension. Il fallait donc faire vite.


Dès leur entrée, l'insécurité et l'anxiété de nos « patients » sautaient aux yeux. Ils venaient de franchir une première étape en ayant pu quitter le régiment, selon eux l'enfer, où on les avait affectés et où ils avaient pu subir des sanctions et des brimades. Mais ils allaient devoir tenir huit jours de plus en pyjama dans cet hôpital, pour y effectuer une série d'examens et entretiens systématiques. Pour les soutenir, nous avions établi une règlement suffisamment souple concernant le service ouvert, en autorisant les sorties dans le parc, les visites des familles et des fiancées, ainsi que les communications téléphoniques à la cabine de l'entrée.


Rares furent ceux que l'on a dû confiner dans le service fermé. D'ailleurs à ce sujet le chef m'a exprimé sa joie et sa reconnaissance, après avoir constaté que ce service était resté inoccupé pendant tout un mois. Rares furent ceux qui n'ont pas tenu le coup et ont préféré rejoindre leurs corps de troupe. Rares furent ceux qui ne m'ont pas cru quand je leur ai affirmé d'emblée qu'ils seraient proposés à la commission de réforme, et qu'il a fallu aider à patienter jusqu'à la décision officielle.


Rares furent également ceux qui ont présenté une pathologie mentale que nous devions stabiliser avant de les libérer ou de les transférer vers un CHS civil. Et ceux qui ont contracté des maladies nécessitant des soins dans les services médicaux ou chirurgicaux de l'hôpital. La grande majorité des examens effectués sur nos pensionnaires ne révélait rien d'anormal. Mes collègues pharmaciens ne trouvaient pas grand chose d'original à nous signaler, aussi me suis-je demandé quel intérêt les poussait à indiquer la présence de spermatozoïdes dans leurs analyses d'urine.

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