Chapitre 79

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   Au contingent suivant, le service se vit attribuer un poste d'aspirant-médecin supplémentaire. Occupé par Serge F. un jeune étudiant en psychiatrie qui venait de terminer sa première année d'internat au CHU de Clermont-Ferrand. Pour moi une aubaine. Pour notre colonel également, qui en profita pour préparer tranquillement sa retraite et s'absenter de plus en plus souvent de l'hôpital, en me déléguant ses responsabilités en raison de mon ancienneté dans la place.
Serge se présentait comme un jeune homme de bonne famille, timide, genre premier de la classe, qui s'arrange pour ne pas se faire remarquer physiquement et mentalement. Parlant peu sur un ton plutôt bas, c'était quelqu'un qui ne faisait pas de bruit mais qui accomplissait avec conscience et méticulosité ses missions sanitaires. Un être adorable. Trop imprégné de soumission, d'acceptation et de résignation, il ignorait tout du devoir de désobéissance. Cependant, il appréciait beaucoup, sans pour autant se montrer envieux, mes logorrhées impertinentes, voire insolentes, mon autodérision, mes tendances à la contestation, et riait de bon cœur devant l'humour décapant, sarcastique, tantôt léger tantôt vachard, qui pimentait tous mes propos.


C'était un garçon fin et intelligent. Profondément humain. Nous nous sommes très bien entendus et parfaitement complétés. Il m'a fait connaître sa sœur, une sympathique blondinette de dix-neuf ans, moins timide que lui, mais probablement encore vierge, qui accepta de devenir ma marraine de guerre avec pour conséquence, des échanges de courriers et de coups de fil bien affriolants. Au réveillon du jour de l'an suivant, ils m'invitèrent chez eux à Clermont-Ferrand et là, bien que passablement éméché et érotisé, je ne fus ni assez amoureux ni assez indigne pour lui ravir un pucelage qu'elle m'offrit pourtant sur un plateau d'argent. Notre aventure n'eut pas de suite.


Comme je ne faisais que passer à l'armée, mon amour ne connut en cette période que des passades. Que des occasions de lâcher les sentiments au profit du sexe, notamment dans des passes à trois avec un copain expérimental et une infirmière aussi gourmande qu'hospitalière. Et dans ma tête des romances d'adolescent, tout en guimauve et toutes plus cucul la praline les unes que les autres, où je vivrais au coin d'une rue le coup de foudre avec une célébrité de la chanson ou du cinéma. Le pire c'est que cela a bien failli m'arriver en flashant sur la fille d'un capitaine, présente au chevet de son père issu d'une famille de la haute société, atteint d'un cancer généralisé. Malheureusement la foudre est tombée sur lui et pas sur nous car il est mort deux jours après son admission et je n'ai jamais revu ma dulcinée.


Il m'est arrivé de tomber de haut en pensant que mes beaux yeux eussent pu charmer quelques fort belles amies ou parentes de jeunes recrues hospitalisées, qui souhaitaient me rencontrer pour étoffer leur dossier et éclairer ma décision quant à leur réforme. En réalité elles s'apprêtaient à m'offrir leur corps en échange d'un certificat médical. Comme je les informai d'emblée que leur protégé serait rendu bientôt à la vie civile, la plupart repartait soulagée après de chaleureux remerciements et nous en restions là. Néanmoins, bien qu'elles sussent leur sacrifice inutile, quelques unes insistèrent pour que la transaction eût lieu malgré tout, soit en doutant de ma capacité à tenir mes engagements, en préférant s'assurer que j'enfoncerai bien le clou. Soit en voulant m'exprimer de cette façon, au final pas si péniblement sacrificielle qu'elles purent l'imaginer, leur gratitude pour avoir libéré leur petit ami de ses obligations militaires. Soit enfin, parce que je leur avais réellement plu, sait-on jamais ?


Pour un cas un peu plus compliqué, dont l'hospitalisation tendait à se prolonger, à la demande de notre patron, sa cousine nous avait au bout de quelque temps envoyé un document poignant qui me laissa pantois vu la qualité du style et la richesse du contenu. Je la rencontrai. Nous nous plûmes rapidement. Et enfin, la sortie du cousin réformé fut prononcée. Elle était persuadée que sa venue et son plaidoyer écrit y étaient pour quelque chose, après l'amour elle me déclara :

-Tu m'as fait venir, suite à ma lettre, pour affiner tes observations avant de prendre ta décision et ça a payé. Mais je dois t'avouer que tout ce que j'ai écrit d'alarmant, de dramatique, sur mon cousin n'était que pure invention.

- Moi je dois t'avouer que c'est ce que je t'ai laissé croire, or il était déjà réformé bien avant que ta lettre n'arrive, on ne pouvait pas le lui dire car le retour de la commission de réforme a pris plus de temps que prévu. Mais je tenais absolument à te rencontrer tellement ton écriture m'a fasciné. Et je ne le regrette pas.

- Ah le chameau !

- Ben oui... à manipulateur manipulateur et demi ! Un partout et la balle au centre.

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