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Elle s'était levée avec les oiseaux. La mésange charbonnière, les colibris joueurs et puis le merle pourpre sous les yeux de la pie aux trois couleurs. Leur bande allègre et bigarrée défiait l'espace et le temps, les saisons et les lois migratoires. Et tout en cela était bon.
Lina parcourait les songes comme une comète traversait l'univers. Car les rêves ne s'évanouissaient pas au réveil et se poursuivaient au jour. Noctambule, elle rêvait en marchant, et qui savait seulement les distances formidables qu'elle parcourait dans cette nuit intemporelle ? Le jour était la nuit et la nuit était le jour, et personne encore ne venait remettre en cause l'ordre de son monde.
Lina rêvait en rouge. Carmin ce sang la sève porteuse de vie qui pulsait dans son corps ; Lina rêvait en bleu. Un ciel qu'elle s'en irait rejoindre quand viendrait le courage, en bleu le bleu d'une mer qui s'ouvre en deux.
Et une fois les rêves consumés, ne restaient que des cendres et la suie. Car pire était le Mal noir. Grimpant à elle aux petites heures, lâchant les vautours et les ogres. Libres. Avides. Glué à elle comme une sangsue, le noir aspirait les couleurs.
Elle se souvenait, vaguement.
Les comprimés verts. Un jour elle avait arrêté. Comme ça oui sans prévenir, histoire de volonté.
Au bout de plusieurs jours, le changement au plus profond d'elle-même, et petit à petit la perte de la valeur des choses, l'effacement de ses sens. Et devant elle que l'épouvante.
Ses actes alors avaient suscité tempête et remous, mais les vagues qui déferlaient n'importaient plus. Qu'ils aillent dire et médire.
Après moi le déluge.
Et parmi les nuages des bribes d'une ancienne vie. Une vie où les monstres étaient encore des hommes, où l'envie l'habitait encore. Elle se souvient des autres et du malaise qu'ils avaient engendré, marquant l'aspiration d'une différence.
Les gens qui l'entouraient étaient normaux, trop normaux, si normaux qu'il fallait briser la ligne, casser le motif, ressortir, en relief, apparaître.
Lina avait chuté et les monstres avaient remplacé les hommes.
Toc toc.
Un courant d’air glacé lui parcourut le crâne. Combien de temps avait duré sa perte de conscience ? Les vipères de la nuit avaient-elles disparu, les loups avaient-ils hurlé ? À l'intérieur d'elle-même on tambourinait.
Un visage familier apparut.
— Bonjour, Lina.
Le soulagement la frappa comme une pierre.
Toute l'année c'était Monsieur Hiver. Elle ne savait qu'une chose : elle n'en avait pas peur. Il venait chaque matin, à l'aube, quand les oiseaux nocturnes revenaient de leur chasse. Son vêtement blanc évoquait un linceul, ou derrière lui une traîne de neige. Son gentil sourire fouillait au fond des yeux – que vois-tu, que penses-tu –, il prenait des nouvelles des tourterelles et des martres – pas des serpents et des loups –, lui parlait d'hirondelles. Il lui donnait aussi un sirop merveilleux, les petites pilules vertes, et puis une petite bleue, faisait aussi tout un tas de choses qu'elle ne comprenait pas, graciant ses bras de rubans multicolores, de piqûres éclatantes. Il ramenait les couleurs.
Ces temps derniers sur son conseil elle avait essayé de lire, mais les mots jadis rieurs avaient perdu leur attrait, ou était-ce l'atrophie, avait-elle perdu les clés de son esprit lecteur, et les mots se brouillaient dans l'air aseptisé les mots se diluaient.
Alors Lina perdait son regard par-delà la fenêtre du mur Ouest et se demandait s'il y avait un ailleurs.
C’était ainsi que le Mal noir vous tuait. Il tue ce que vous aimiez faire, au plus profond de vous-même. Il vous prend votre corps et vous fige, étrangle vos désirs et rétablit vos peines ; acéré, vivace, une marée noire s'étend sur votre corps, tout y passe.
Les jours s'enchaînent sur le monde de Lina et les sorties sont rares. Elle caresse du regard le lit et la petite table, et le fauteuil rembourré qui forment maintenant son quotidien, sourit au tableau blanc sur le mur de sa chambre où Monsieur Hiver écrit la date d’une nouvelle aurore, aux reflets de lumière sur les murs de sa chambre violet pâle, se baisse lorsque la lucarne à la porte s'entrouvre dans le courant du jour, sursaute lorsqu'on annonce l'heure du repas. Au lit, bien sûr. Lina ne se lève pas. Elle ne fait qu'exister et c'est déjà beaucoup. Mais partout l’on pouvait chanter : Lina est là.
Quand ses forces s'amenuisent, on lui offre un carrosse. Elle guette Monsieur Hiver, sa lèvre frémit et enfin il lui permet d'aller voir les chevaux. Elle lève la tête et les contemple. Leur robe alezane et cuivrée, les muscles vibrants de leur poitrail, la prestance de leur encolure.
Ces chevaux elle les aime, ils sont la liberté, la vigueur et la force. Elle aimerait se hisser, haut, agripper leur crinière et fuir. Elle sentirait leur galop souple, le paysage filerait, et en elle l'urgence d’un départ. Fuir quoi ? L’image ne s'est pas encore formée, elle sait juste qu'ils sont derrière et bondissent. Et pourtant dans ce lieu elle se sent mieux.

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