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Aujourd'hui c'est dimanche et comme tous les dimanches elle retrouve Isaac. Ce grand homme robuste et au regard hanté, de l'âge d'être son père.
Isaac est la sécurité, une personne qu'elle voit tous les jours. Isaac est son repère, elle a d'abord calqué ses pas sur lui et il ne le sait pas, marché quand il marchait, s'arrêtant quand il s'arrêtait, elle pouvait le regarder des minutes entières au réfectoire arracher la chair d'une cuisse de poulet avec ses dents, tel un rustre, certain que personne ne l'observait, et elle se demandait en lui quelle force.
Isaac est un homme peu bavard mais ils n'ont pas besoin des mots. Elle sait qu'il comprend les arbres et les chants des oiseaux, il contemple souvent le ciel.
Elle ne sait pas s'il voit les castors qui l'accompagnent ni les chouettes sur son épaule, sait juste qu'en sa présence les harpies déguerpissent, il tient les ours à distance.
Avec Isaac le soutien passe par les actes. Il passe par un sourire et des yeux papillon, par le fait de s'asseoir à son niveau près du bureau de Monsieur Hiver. Sans bruit. Il a compris.
*
À son arrivée il se l'est dit : il y avait quelque chose de stable, de grand et de solitaire dans cet endroit. Son regard avait attrapé les érables, pour la première fois des arbres pour ne rien faire, des arbres pour la beauté.
On l'avait drogué et il avait consenti, tout pour oublier les derniers jours, sa descente aux enfers. Et même sédaté il la sentait cette clarté revenir malgré tout, cette vue qui l'effrayait. Cent pas dans une chambre vide, deux couverts sur une table entourée de trois chaises, deux assiettes, une grande et une petite, un enfant innocent qui ne comprenait pas. Les jours se répétaient dans une monotonie stupide ; dans l'atelier avec vue sur jardin, les sculptures de bois ne voyaient plus la lumière. Tas de meubles inutiles.
Après le départ de Sophie sa propre vie lui était devenue étrangère.
Par ces jours teintés d'hébétude, il se revoyait monter sur le tabouret qu'il avait sculpté de ses mains. Un besoin de hauteur, sur sa vie – sur le monde, sur l'existence entière.
Il n'avait pas vu la maison rustique et morne, ni les arbres au-dehors, obsédé par la corde qui enlaçait son cou, son toucher rêche était sa muse, rugueux comme une caresse, brûlant comme les braises de sa vie qui flambait. Il avait expiré, fiévreux et las.
Et ce qu'il avait vu c'était son chien. Il lui en voulait à ce chien qui le regarde se pendre. Ne pouvait-il rien faire ? La bête restait placide, corps immobile, les yeux tournés vers lui. Mais qu'aurait-il voulu ? Qu'il parle, qu'il le prenne dans ses bras et le sauve de ses démons intérieurs, qu'il hurle à la Faucheuse pour qu'elle l'épargne ? Le clebs était mort quelque temps après.
Alors que tintaient ses dernières heures, seul s’élevait un constat : en quelques semaines il avait perdu sa femme, son travail, sa demeure, son fils, sa raison et la beauté au fond de lui.
Et il pensait, Vieux lâche.

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