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On met aux chevaux des œillères pour éviter les écarts et les accès de panique, et il est vrai la cécité est parfois préférable. Nécessaire à la survie, un temps. Il arrive qu'ainsi l'esprit se sauvegarde et demeure. Deux fenêtres encadraient la chambre de Lina et seulement un mois plus tôt avait-elle osé tirer le rideau de celle qui donnait sur la cour centrale.
Deux étages plus bas, un homme jouait avec les feuilles, au milieu de sa vie perdue.
*
Le soleil filtrait entre les branches et pendant quelques secondes illuminait son visage c'était agréable cela. Ainsi dans la lumière il revivait, il oublierait même qui il était, et ces secondes il faut qu'il les chérisse il sait qu'elles ne reviendront pas. C'était son môme avant qui jouait, il soufflait dans les feuilles, son môme il se demandait bien où il était à cette heure-là. Qui l'entourait, qui le gardait – le gardait mieux que lui. Il pensait, et dans ses mains les feuilles prenaient une teinte amère et fade.
Comme ça, en un claquement de vie, Isaac s'était retrouvé loin du monde. Et où se retrouvaient-ils ? À voir les gens qui l'entouraient il aurait voulu laisser échapper un long rire, un rire épouvantable, un rire démesuré de chagrin, de tristesse.
Au fil des jours qui n'étaient plus des jours il s'était peu à peu habitué à la cloche de midi, au chat noir et blanc qui surveillait leurs allées et venues, aux habitants du Centre, au maître de ces lieux, à la fille-brindille dont l'ombre le suivait.
Dès le début Isaac avait perçu la sensibilité qui l'entourait. Elle n'était pas comme ceux du Dehors, à s'esclaffer pour tout, pour rien, à critiquer, à désigner.
Et les sages se diraient, elle a dû endurer une sacrée dose de souffrance pour ne pas se moquer des autres.
Lina invisible pour les uns, écervelée pour les autres, Lina le monde en flammes. Lina comme un souvenir, Lina comme un mirage. Lina sur le départ, Lina déjà partie.

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