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Ici les oreillers sont spéciaux. Ils sont doux et plucheux, le sien est couleur crème, elle aime l'entourer de ses bras, quand il n'y a plus un bruit et que les monstres sont partis. Les plumes contre sa joue, elle rêve de glaces à la noisette et de rires affectueux, et des images reviennent mais où donc les trouve-t-elle.

Les câlins de Lina sont rares, après tout pour en faire il faut en recevoir. Elle se sent gauche, elle ne sait pas comment placer ses bras.

Et puis elle se souvient, d'un autre, ou plutôt elle ressent. Sa peau qui s'électrise, la chaleur dans ses membres et les larmes au-dedans.

Avec lui, elle aurait voulu apprendre. Doucement. Avec respect. Pas à pas. Elle aurait voulu apprendre à danser, apprendre à danser avec lui, faire ce qu'elle n'a jamais fait.

Et déjà le souvenir se brisait. Désormais elle était seule. Il avait dû partir, comme les autres avant lui, à fuir cette fille volatile, à fuir, à fuir.


Elle arpentait le Centre depuis des jours, mois ou années quelle différence. Elle se rappelait seulement qu'il y avait eu un gouffre, un monstre de l'autre côté du mur.

Monsieur Hiver avait parlé d'un moment à venir, un jour viendra elle sera prête à rouvrir la porte aux souvenirs. Elle était reconnaissante à leur hôte de ne pas la jeter dehors. Il lui laissait le temps. Un jour elle serait prête. Au Centre, on ne laissait pas les gens sur le pas de la porte.


Les dimanches bourdonnaient d’éléments, de senteurs et de particules nouvelles, désagréables aussi, elles incommodaient Lina et Lina se disait qu'elles n'avaient pas leur place. Le dimanche malgré la saison c'était comme si tout explosait refleurissait et cela la laissait sur une impression lointaine, sur laquelle elle n'arrivait pas encore à mettre de nom.

Dans ces odeurs Lina sentait du soulagement une joie qu'elle ne connaissait pas, le Centre embaumait l'amour parental le temps d'un jour et c'était bien assez pour elle. Lina imaginait rêvait la connivence qui pouvait se tisser entre un frère et une sœur, mais ses frères et ses sœurs étaient contre elle, et sa mère et son père loin derrière leurs griefs, c'était la négligence c'était l'indifférence, mais son esprit n'était pas en mesure de comprendre cela, mais son esprit devenait cotonneux et elle se dit, peu importe la cause, Lina était exclue et par son exclusion, elle avait uni les siens.

Les dimanches amenaient donc leur lot de visites, de papillonnements étrangers et, bien qu’elle n’en ait encore jamais aperçu – des étrangers –, elle voyait les objets nouveaux qui s’infiltraient dans les chambres, dans les couloirs du Centre et, à voir l’éclat qui resterait sur le visage des autres résidents pendant quelques heures encore, Lina aurait juré qu’il y avait un ailleurs.


*


Ils s'étaient connus car personne ne leur rendait visite, les dimanches. Ils étaient seuls dans le parc. Eux les fardeaux, les oubliés.

Pour Isaac, Dimanche n'était pas le jour des visites. Dimanche était le jour de Lina.

Le dimanche elle sortait dans son fauteuil, poussée par une jeune femme, et dans les dernières heures de l'automne longeait le pré aux chevaux. Isaac les observait depuis la cour. Ici il n'y avait que ça à faire.


Les jours précédant son arrivée avaient été encrassés dans une lourdeur crispante. Chaque matin le petit bois, chaque matin abattre les aulnes, et les frênes et les pins, découper des planches, façonner des rainures et ébaucher des courbes. Il y mettait sa force, son amertume – un semblant d'âme. Tout ça pour perdurer.

Il se souvient avoir gueulé ce matin-là voyant son fils oisif dans le jardin, accroupi devant les files de coccinelles qui cherchaient un abri pour passer l’hiver.

Ces derniers temps son fils était bavard, il bruissait, chantonnait, des questions sans réponse dans le silence de la maison des bois. Et lui il trimait. Alors pourquoi les enfants avaient-ils le droit de rire. Chaque matin il se levait pour les faire vivre – faire vivre quoi. Un gosse trop petit pour la douleur et l’immensité d’une vie qu’il n’avait pas choisie.

Son fils mû d'une vitalité qu'il observait et qui lui faisait peur. Peur, car il l'avait créé et il ne se voyait plus en lui.


Sophie était partie.


Les larmes s'emmêlaient dans sa barbe et ces larmes personne ne les verrait. Il ne pouvait pas. Il ne pourrait pas supporter de la voir dans le regard de son fils, ses gestes, ses mimiques. Trop d'elle. Ils avaient fait cet enfant ils étaient deux, eux deux pour toujours, eux deux invincibles. Le monde avait merdé.


Les services sociaux avaient débarqué, c'était le fils qui avait dû cafter. On l’avait trouvé le cou déchiqueté, à moitié mort, délesté de sa vie. Triste spectacle pour un môme de cinq ans. Comment à cet âge pourrait-on vivre telle image dans les yeux ? À cinq ans devant ça peut-être que le développement d’un homme s’arrêtait là.

À cinq ans.

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