5

4 minutes de lecture

Il avait fallu s'habituer au froid. Ici le froid tient un rôle à part entière, il vous étonne d'abord, hausse la voix certains jours comme des vagues glacées se brisant sur la grève, et puis vous enveloppe dans un cocon dont vous ne voudrez plus sortir. Le froid s'abat la nuit et se révèle au jour, Monsieur Hiver rayonne. Et passent les aurores et avec elles un début de sagesse, car le froid vous entoure, vous ne pouvez lutter contre alors vous composez avec. Il devient vite ce que vous connaissez de mieux et certains soirs vous penserez même que le froid vous sauve.

Lina aimait l’architecture et le plan simple du Centre, les moutons aux longues cornes enroulées qui paissaient dans le parc, le tracé des brouettes et les brins de foin tombés à terre, le vrombi du chasse-neige qui ratissait les chemins pour le passage des producteurs locaux et des ouvriers, la vie qui malgré tout perçait, ici aussi.


Le Centre était un lieu où elle était accueillie.

Ici personne ne pose de question, personne ne demande pourquoi. Les gens comprennent, c'est tout.

Ils ne rigolaient pas. Ils furent les premiers à comprendre que minimiser n'aidait pas.


Chaque jour, Lina évaluait le poids des regards. Lui pesait trois cent cinquante grammes. Celui-là pesait le double. Hier celui de la nouvelle avait pesé une tonne. Il lui avait fait peur. Constellé de surprise, de peine et de frayeur.

Mais Isaac ? À lui son regard était léger, discret, elle n'en ressentait pas le poids. Ce grand homme hérissé s'échinant au long des jours, qui calmait ses fabuleuses angoisses.


Il y avait Jocelyne la dame asiatique, Marc le lycéen un pinceau dans les mains, la nouvelle et quelques autres encore, leurs encouragements pour tous sauf pour eux-mêmes et leurs rires incomplets, leur attention aux autres, à elle. Ils patientaient en ligne devant le bureau de Monsieur Hiver comme s'ils attendaient un remède, un bout d'espoir de volonté, de force d'âme que sais-je, qui les ferait continuer de vivre.

Marc s'était assis à côté de Gilbert le doyen dont l'air désemparé vous chavirait le cœur, Lina remarquait tout cela, c'était cela être sensible c'était la bienveillance. Alors Lina comprit : la sensibilité, c'est s'asseoir à côté d'une personne et ne pas laisser de chaise vide, par crainte que cette personne pense qu'elle est repoussante, c'était marcher en conservant une proche distance – si elle était trop grande l'autre pourrait se sentir exclu. Par crainte que cela ne soit la goutte de trop et que le vase déborde. Vous ne savez jamais ce qui pourrait être l'élément déclencheur de son dernier acte.

Certains oui dans le monde connaissaient la délicatesse et rien ne garantissait que ce savoir les épargnerait.

Lina fut prise d'un tremblement ce fut un tremblement de terre, elle le sut alors, les gens qu'elle a connus ici font partie des plus touchants qu'elle ait jamais rencontrés. Lina était colère, le monde était injuste.

Pourquoi ce sont toujours les plus gentils qui veulent mourir ?


Cette soirée-là sur le bloc de papier qu'on laissait dans sa chambre, elle écrivit, pour le vieil homme perdu, pour Jocelyne et pour Marc, pour les larmes qui avaient coulé et les larmes retenues, pour les efforts et la fatalité, et plus tard. Plus tard il y avait eu l’errance, l'insomnie, la pensée… pensée mortelle et pourtant salvatrice, paradoxe intérieur, extrémisme nécessaire, sinueux et abscons.

À l'aide, voulut-elle murmurer.

Et le vent dans son cœur.

À l'aide.


Qu'était la folie sinon cette idée qui couve en vous depuis des mois des années peut-être dès que vous êtes né et qui radie un jour ? C'était les questions sans réponses, c'était la perte et le silence.

C'était chuter, et nul besoin de grandiose. Beaucoup ignoraient que la plupart chutaient avec douceur et sobriété. Un jugement, un regard, rien de plus, et pourtant votre monde chavire.

Un besoin d'exister, soudain, dans les yeux des autres, ou bien de disparaître, de devenir néant. Un appel inconnu, fait tout de crainte et pourtant de désir, vous croyez voir la fin et ce n'est qu'un début. Votre esprit se trouve entouré de pentes, et à quoi sert une pente sinon à y glisser ? Un ouvrage opiniâtre, quel plaisir de la vie, n'est-ce pas ! que de la décréer.


C'était le culte du malheur et du drame, l'euphorie dans la frustration, la tristesse dans le bonheur, la beauté dans la destruction.

La démence fait jaillir en vous les contraires.


Votre esprit disjonctait, falsifiait vos souvenirs et vous ne saviez plus ce qui est vrai ou faux ce qui est faux ou vrai l'ordre n'a pas d'importance. L'important est que le mensonge soit répété et devienne vérité.

Tous ces moyens, ces stratégies, au fond c'était pour oublier. Oublier la douleur en soi, les blessures du passé et les pensées du présent, car au fond seul de cela on est sûr et c'est trop dur à accepter. La vie devant trop grande pour vous.


D’où vient donc cette envie d’aller voir la jonction entre la vie et la mort, cette attraction, cette poussée vers le vide, quelle est cette impulsion, cette incision de trop et cette bascule… Qu’est-ce qui nous attire vers le vide ?


Et doucement la folie leur murmure, le temps manque pour se préparer à demain.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Parallel ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0