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Ici du temps il en avait. Du temps pour aller, venir, et du temps pour penser. Et des fois plus que d'autres ce temps il se mettait à l'exécrer. Trop de temps dans sa tête, il n'était pas habitué. Trop de temps pour Sophie, pour le môme, pour l'inconséquence de ses propres actes. Il n'était pas prêt. Pas prêt à assumer. Il aurait bien voulu se prendre un mur en pleine face – son garde-fou était la fille aux habits colorés. Il ne savait pourquoi son air simple et candide lui remuait quelque chose au-dedans de lui. Comment derrière les sourires la tristesse. Il ne lui appartenait pas de leur montrer l’exemple.
Combien de temps resterait-il ? Entre ces murs clos, un sas, un purgatoire. Le temps de retrouver de la force, le courage de regarder de nouveau vers l'avenir.
Certains jours il ne la voyait plus, d’autres fois elle se joignait à eux. Elle se levait alors, quand on l'autorisait, le corps parcouru de frémissements, les bras attirés dans des directions imprévues, doigts adulant le ciel. Elle dansait dans l'hiver, sa vie comme un poème.
Le soir dans une chambre monacale qu'il a fait sienne, il tend l'oreille. Et part au-delà des murs, jusqu'aux oiseaux cachés dans les cimes, jusque dans la chambre de la fille aux nattes et tour de cou arc-en-ciel, jusque dans le contact des draps sur sa peau, jusque dans son sommeil il l'espère.
Alors que le soleil éclairait tous les hommes, il voulait être le seul à briller. Il avait commencé vite et fort, un emploi de commercial qui lui assurerait gloire et aisance. Son plan avait eu l’air de marcher, au début. Et puis la chance avait tourné.
Sa vie aurait pu emprunter un chemin plus heureux, il aurait pu obtenir la promotion qui lui aurait permis de faire ce voyage dont rêvait Sophie, Sophie qui le regardait des étoiles dans les yeux, émoustillée par ses grandes promesses. Ils se seraient embarqués dans un train sans penser à revenir, auraient acheté puis rénové la dépendance qui jouxtait leur maison, elle aurait plaqué son métier de documentaliste pour embrasser une vie calée sur leur boussole intérieure. S'ils avaient eu le temps.
Il n'avait pas supporté le monde de l'entreprise. Métro boulot caveau avait duré un temps, quinze ans, puis il leur avait tourné le dos à tous, grand bien leur fasse. Il était las des cachotteries, des piques dans le dos et des coups bas. Là il l'avait appris : les gens jugent. Il n'avait pas tenu la méchanceté des autres. Peut-être était-il un homme faible. Il voulait retourner à sa nature, son bois, sa terre, car combien de temps lui restait.
Le désabusement collectif l'avait gagné lui aussi – à ne plus croire aux projets, on finit par ne plus croire en soi-même –, il l'avait gagné donc et puis pris tout entier, gagné sa sphère personnelle, son gosse, sa vie, le monde. Dans le jardin les oiseaux ne chantaient plus.
Et Sophie.
À la voir perdre la tête il avait perdu la sienne.
Sophie qu'il avait laissée à la maison de santé, il avait fermé la porte et descendu les marches et l’avait su au fond de lui c'était la dernière fois. Sans un mot, le cœur criant de douleur, il avait fermé la porte sur quinze ans de sa vie.

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