Chapitre 2 - Le praticien

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— Commissariat central de Mnemosya (02:55)

Le hall pue la caféine et l’ozone des photocopieurs. La pluie de dehors s’écrase sur la verrière comme un tambour sourd. Dans les couloirs, des écrans muraux déroulent les visages de suspects du jour, 90 % sont des voleurs d’organes.

Kassandra passe la sécurité biométrique, descend au sous-sol. Salle d’interrogatoire vitrée. Naya, la témoin, est assise devant un mug fumant, deux couvertures autour des épaules.

Holtz lui fait signe d’entrer.

— Waren, tu reprends.

Kassandra s’assoit face à Naya. Voix calme, sans détour.

— Tu m’as parlé d’un masque miroir. Confirme.

— Oui. Comme un miroir noir. On ne voyait que les néons.

— L’odeur ?

— Comme quand on nettoie une salle d’opération. Fort. Ça m’a brûlé les narines.

— Main gauche, sac rigide.

— Oui. Vieux sac, cuir abîmé. Mais propre. Pas de taches.

Kassandra se tourne vers Holtz.

— On fait passer ça aux analystes vidéo. Ils filtreront chaque caméra de quai pour ce type de silhouette.

— Salle de briefing (03:30)

Grande table, écrans sur les murs. Chen (vidéo), Ortiz (scientifique), Saito (légiste), Holtz (capitaine). Kassandra dirige.

Chen projette l’image nettoyée : silhouette floue mais nette dans l’attitude, le pas tranquille, le sac.

— Pas de visage, mais cohérent avec le témoignage, dit-elle.

Saito lit son rapport préliminaire :

— Coupe nette, profondeur stable. Lame de 15 centimètres. Probable scalpel réutilisé. Les tissus montrent des traces d’alcool fort. Il a opéré, pas seulement tué.

Ortiz enchaîne :

— Résidus de caoutchouc au sol → baskets médicales. Gomme anti-dérapante, modèle hospitalier. On filtre.

Kassandra prend un feutre, écrit au tableau :

Masque miroir

Sac rigide, odeur alcool médical, scalpel réutilisé,baskets hospitalières.

Elle se tourne vers l’équipe :

— Ce n’est pas un junkie. Pas un gang. C’est un praticien. Et il veut qu’on voie ses gestes.

Un silence. Holtz croise les bras.

— Les supérieurs demandent profil officiel d’ici 24 heures. Pas d’évocation SynapSys.

Kassandra ricane sec.

— Bien sûr. Tant qu’on ne dit pas “corporation”, tout va bien.

— Marché gris (04:15)

Mnemosya, quartier Est. Hangars transformés en bazars nocturnes. Néons mauves, odeurs d’huile et de sang froid. Les échoppes proposent implants d’occasion, prothèses d’yeux, organes sous sac de glace.

Kassandra marche entre les stands, manteau relevé. À ses côtés, un jeune flic, Ilyas, visage tendu.

— Première sortie de nuit ? demande-t-elle.

— Avec vous, oui.

— Oublie les discours de l’académie. Ici, tout est gris. Rien n’est net.

Ils s’arrêtent devant une boutique grillagée. L’homme derrière le comptoir, chauve, lunettes épaisses, les jauge sans lever la tête de son écran.

Kassandra pose une photo floue.

— Tu as vu ce genre de pièce passer ?

L’homme cligne, hésite.

— Cuir ancien. Pas le style habituel. Peut-être une collection privée.

— Je ne demande pas un avis. Je veux des noms. Qui importe ce type de matériel.

— Pas de nom. Mais une commande régulière de désinfectant concentré. Même heure. Même chauffeur. Ça peut coller.

Ilyas serre les poings. Kassandra lui pose une main calme sur l’avant-bras : pas d’esclandre.

— Tu me sors la facture fantôme, dit-elle. Et tu pries pour que je ne revienne pas avec un mandat.

L’homme finit par transférer un fichier crypté. Chen l’attendra au bureau.

— Ruelles de sortie (05:10)

En repartant, Kassandra sent un regard. Dans une ruelle adjacente, un homme en manteau noir se fige, puis disparaît dans la foule. Trop loin, trop rapide pour le rattraper.

Ilyas :

— C’était lui ?

— Ou quelqu’un qui veut qu’on le pense.

Elle allume une cigarette.

— Dans cette ville, les fantômes marchent mieux que les vivants.

— Commissariat, rapport intermédiaire (05:40)

Retour HQ. Chen a décodé le fichier du vendeur.

— Commandes de désinfectant concentré, livrées tous les 15 jours, 02h00 du matin, secteur dock 12. Nom d’emprunt, chauffeur masqué. Toujours même camion.

Kassandra s’assoit, yeux verts qui percent la salle.

— C’est notre première piste solide. On pose une surveillance discrète. Pas d’interpellation prématurée. On le suit.

Holtz hoche :

— Tu veux un mandat ?

— Pas encore. S’il sent la police, il disparaît.

— Appartement de Kassandra (06:25)

La ville s’éteint rarement. Depuis la baie vitrée, Mnemosya pulse encore, océan de tours et de néons rouges.

Kassandra retire son manteau, balance son gun sur la table. Ses bottes claquent puis chutent.

Elle s’allume une cigarette, souffle droit vers le plafond taché de lumière artificielle.

Sur le comptoir, deux dossiers encore ouverts : Red Docks / Victime 01. Elle les feuillette machinalement. Trop propre. Trop méthodique. Elle sent une main étrangère dans chaque incision.

Son implant à la tempe bourdonne. Elle masse, ferme les yeux. Le bruit se transforme en pulsation.

— Cauchemars chirurgicaux (06:40)

Noir complet. Puis : lumière crue. Odeur d’alcool fort.

Kassandra se retrouve allongée, sanglée sur une table. Impossible de bouger. Autour d’elle, des silhouettes en blouses. Masques miroirs. Des instruments qu’on aligne comme pour un rituel.

Un scalpel se penche, lent. La lame descend, froide.

Dans le reflet, elle croit voir… un autre visage que le sien. Masculin. Plus âgé.

Elle hurle. Le son s’étouffe. Les sangles ne lâchent pas. Puis le scalpel coupe, mais pas sa chair. Il tranche son souvenir. Tout se brouille.

Elle se réveille en sursaut, torse nu trempé de sueur, respiration hachée.

— Putain…

— Appartement de Kassandra (07:10)

Encore sonnée, Kassandra se lève, s’approche de son terminal mural. Notifications en attente.

Un fichier crypté vient d’arriver via la cellule marché noir. Sujet : “Livraison prochaine.”

Elle ouvre :

“La poupée est prête. Préviens le praticien.”

Les lettres s’affichent comme gravées au couteau.

Kassandra recule, serre sa cigarette éteinte entre les doigts. Ses yeux verts luisent dans la pénombre.

Elle écrase le message sur son écran tactile.

— Alors c’est toi qui choisis le nom, enfoiré…

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