Chapitre 3 - La Poupée est prête

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Saison 1 · Épisode 2 — La Poupée est 22)

La pluie tape toujours la verrière. Kassandra entre sans frapper. Chen a déjà projeté le message sur le mur :

LA POUPÉE EST PRÊTE. PRÉVIENS LE PRATICIEN.

Origine : réseau chiffré, relais multiples.

— Tu me fais la chaîne complète, dit Kassandra. Source, relais, heure d’émission, heure de réception.

— C’est du mesh local, répond Chen. Quatre rebonds dans le secteur Ouest, dernier saut Old Harbor. Délai total : 41 secondes.

— Donc c’est proche, tranche Kassandra. Qui reçoit ?

— Pas d’adresse. Balise dans l’air : n’importe quel terminal abonné au canal peut lire si présent dans le rayon au bon moment.

— Holtz, on balise Old Harbor tout de suite. Rami, deux drones aériens sur zone. Ilyas, avec moi.

Holtz hoche, déjà au téléphone :

— On monte une surveillance statique dès maintenant.

— Old Harbor, relais clandestin (01:03)

Ancien entrepôt reconverti en marché nocturne. Vent, odeur de sel et d’huile. Chen guide Kassandra à l’oreille via l’oreillette.

— Antenne relais au bout de la travée 5. Un kiosque “terminals anonymes”.

Le kiosque est une colonne grise, quatre écrans sales, monnayeur en panne. À côté, un imprimeur thermique recrache des tickets chiffonnés.

Kassandra enfile des gants, ouvre le panneau avec un passe.

— Ortiz, prélèvements sur clavier et fente de paiement.

— Reçu, répond Maya Ortiz en s’accroupissant, pinceau, sachets, photos.

Ilyas fouille le bac des reçus :

— Là. “Livraison 02:15, quai 12, code GH-14.”

— Pas assez, dit Kassandra. On sécurise la machine. Chen, tu clones le disque.

Un vendeur s’approche, nerveux :

— C’est légal, ce truc. Vous n’avez pas le mandat pour l’embarquer.

Kassandra :

— J’ai un meurtre avec odeur d’alcool médical et des sutures de bloc. Tu veux qu’on parle mandat, ou tu préfères que je ferme ton marché jusqu’au matin ?

Silence. Le vendeur ravale.

— Quai 12, (02:10)

Planque calme. Moteurs lointains. Deux silhouettes, Kassandra et Ilyas, sous un auvent sombre. Rami chuchote dans l’oreillette :

— Mouvement. Camion noir, pas de plaque, approche lente. 02:14.

Le camion s’arrête exactement à 02:15. Personne ne descend. Une trappe latérale s’ouvre, bras robotisé qui dépose une caisse scellée sur la borne. Puis la trappe se referme ; le camion repart.

— Pas de prise, souffle Ilyas.

— Si, dit Kassandra en montrant la caisse. Ortiz, à toi.

Ortiz scanne :

— Trace chimique identique à la scène des Red Docks. Désinfectant concentré. Scellé récent.

— On n’ouvre pas ici, dit Kassandra. On embarque au labo sous scellé. Holtz, tu me fais recenser toutes les livraisons en mode bras robotisé sur le port depuis un mois.

Holtz :

— Compris. Et le camion ?

— Il roule sans plaque, zone morte au sud. On le perdra. Ce n’est pas le but ce soir.

— Salle blanche PTS (03:40)

La caisse est posée sur la table. Caméras. Gants. Sceau découpé. L’odeur d’alcool sort comme une gifle.

Dr Saito :

— Ouverture.

Sous la mousse : filtres synaptiques, lames stérilisées, fils de suture de bloc, compresses, deux flacons neutres.

Ortiz :

— Tout propre. Tout prêt.

Kassandra :

— “La poupée est prête.” Il prépare un théâtre.

— Briefing, (07:30)

Écrans allumés. Carte de Mnemosya avec points : Red Docks, Old Harbor, Quai 12.

Chen :

— Les balises “poupée/praticien” existent depuis trois semaines. Emises par trois relais du même réseau.

— C’est un circuit, conclut Kassandra. Sans contact direct, sans nom.

Saito :

— Les fils de suture retrouvés sont de qualité bloc privé.

Ortiz :

— La trace chimique correspond à un désinfectant hautement concentré distribué à quatre grossistes.

— On recoupe grossistes, plus livraisons de nuit, plus bras robotisé, ordonne Kassandra. On demande les journaux de maintenance.

Capitaine Holtz :

— Le commissaire Shirov veut te voir.

— Bureau du commissaire Shirov (08:05)

Bureau sec, vitres polarisées. Shirov tapote un stylet. Costume parfait.

— Waren, tes rapports font déjà allusion au privé. Je ne veux aucune fuite évoquant des cliniques partenaires.

— On a deux indices objectifs : suture de bloc privé, désinfectant de haut grade.

— Indices, pas preuves. Et je ne veux pas d’incendie politique.

— Quel est l’enjeu, commissaire ?

— L’enjeu, c’est que Mnemosya tient avec des accords. Tu travailles sous ces accords.

— Je travaille sous une victime qui a été ouverte comme un manuel.

Shirov fixe Kassandra une seconde trop longue.

— Trouve-moi un suspect sans mettre le feu à la ville.

Kassandra ne répond pas. Elle sort.

— Marché gris, grossiste n°2 (10:20)

Hall métallique, rayonnages d’instruments marqués “reconditionnés”. Un vendeur à la moustache fine lève un sourcil.

— Vous achetez quoi ?

— Rien. Vous me sortez la liste de vos clients de nuit sur trois semaines. Ceux qui prennent désinfectant concentré, fils de suture bloc, lames stérilisées, sacs rigides.

— Je n’ai pas le droit.

Kassandra pose son badge, puis le mandat.

— Maintenant vous avez le droit.

Il imprime à contre-cœur. Trois noms se répètent. L’un est une société-paravent.

— On prend tout, dit Kassandra. Et les images de votre dock caméra.

— Elle est en panne.

— Depuis quand ?

— Trois semaines.

Regard de Kassandra. Le vendeur baisse les yeux.

— Hôpital privé, service logistique (11:50)

Couloir blanc, odeur de citron. Une cheffe logistique au verbe huilé leur sourit trop.

— Les livraisons de nuit ? Ce sont des consommables, rien de confidentiel.

— Alors on les voit, répond Kassandra. Trois semaines d’historique.

La cheffe joue la montre. Holtz se penche :

— On revient avec un mandat, et des uniformes.

Elle cède.

Dans la vidéosurveillance, un camion noir sans logo livre toutes les 48 heures. Bras robotisé. Même procédure que quai 12.

— C’est notre habitude, dit la cheffe.

— C’est son habitude, corrige Kassandra. Et vous la trouvez normale parce que ça fait gagner du temps.

— Parking couvert (12:20)

En sortant, Kassandra s’arrête net. Une odeur d’alcool médical flotte sous la rampe.

Ilyas lève la tête :

— Vous aussi ?

— Oui. Il est venu là. Aujourd’hui.

Elle suit l’odeur jusqu’à un bac métallique où ruisselle un liquide clair. Ortiz trempe un bandelette :

— Positif. Fort. Même trace que quai 12.

Kassandra regarde autour : un angle mort de caméra, pile sous la rampe.

— Il s’est lavé ici. Ou il a lavé quelque chose.

— Alerte : hôtel capsule (23:08)

Radio : “Homicide suspect, capsule Hotel ‘Sleepbox 9’, centre Est.”

Kassandra et Holtz foncent. Couloirs étroits, lumières froides, odeur d’ammoniac et de plastique.

Le gérant tremble :

— Une cabine ne répondait plus. On a forcé. Il y avait… ça.

La capsule est ouverte comme une vitrine. La victime, adulte, repose lavée, cheveux peignés, incisions fines recousues avec un soin précis. Rien ne saigne : tout a été nettoyé. Sur le rebord, un fil de suture reste tendu, comme un cheveu.

Dr Saito :

— On lui a retiré des organes, puis recousue. Propre. Le temps d’action est court : pas plus de 40 minutes.

Ortiz :

— Même désinfectant. Même main, angles de traction identiques.

Chen :

— Caméras corridor C brouillées entre 22:18 et 23:02. Exact comme au quai 12 : zone morte.

Kassandra s’accroupit, regarde l’angle de la couchette, les plis du drap, les trajectoires de gouttes qui n’ont pas laissé de trace.

— Il a lavé après. Il montre après.

Holtz :

— C’est un serial, maintenant.

— Non. Pas encore publiquement, dit Kassandra. Pas tant qu’on n’a pas trois scènes corrélées.

— Débrief serré (01:10)

Salle de briefing. Sur l’écran, deux colonnes : Docks / Capsule. Les points communs s’additionnent.

— On met une équipe dédiée sur les hôtels capsule, ordonne Kassandra. On prévient sans paniquer.

— Et le camion ?

— On le file discrètement. On ne cueille pas. On remonte le circuit jusqu’à sa tête.

Shirov entre sans prévenir :

— Je veux une ligne officielle avant 08:00.

— Dites que deux enquêtes sont en cours. Et que rien ne relie les scènes, dit Kassandra sans le regarder.

Shirov la fixe. Holtz prend le relais diplomatique. Kassandra sort.

— Appartement, retour du bourdonnement (02:00)

Le silence de chez elle est presque plus bruyant que la ville. Kassandra pose sa veste, appuie ses paumes sur le plan de travail, respire.

Le bourdonnement dans sa tempe revient, plus aigu. Elle ferme les yeux.

Cauchemar bref : lampe crue ; main gantée ; une voix neutre dit “maintenant”, et la lame descend, mais au lieu de trancher la peau, elle ouvre une image, et derrière l’image… une autre salle, plus ancienne.

Kassandra rouvre les yeux d’un coup, attrape son téléphone, se parle à elle-même :

— Trois. Il m’en faut trois.

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