Acte I. 1. La plainte

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Maman.
Tu montes cette côte du pas lourd de celles qui viennent déposer plainte. Ta voiture est garée en bas, près de la rivière. Tu t’es dit que tu préférerais marcher un peu, après.

En arrivant devant la gendarmerie — un bâtiment austère et gris — tu ralentis malgré toi. Tu voudrais déjà faire demi-tour, rentrer chez toi. Oublier pourquoi tu es venue. Tu ne te doutes pas que tu vas y passer la matinée, coincée sous des néons à la lumière blanchâtre.

La  jeune femme qui te reçoit t'écoute expliquer la raison de ta venue, en prenant des notes sur un petit calepin. Son front est pâle et lisse, ses ongles faits. Rose poudré. Tu ne peux pas t’empêcher de penser que ça fait pouffe. Son téléphone sonne. Elle s'excuse avant de décrocher elle est seule ce matin, te précise-t-elle, son chef est absent. Tu t’en fous, tu voudrais raconter ton histoire et repartir. Vite. Sur le calepin, tu détailles une écriture ronde, presque enfantine. Elle te demande de patienter le temps d’un autre appel qu'elle passe un peu plus loin pour que tu n'entendes pas, avant de t'accompagner à son bureau. Tu t’assois, ton manteau humide encore sur les épaules, les mains agrippées à ton sac comme à une bouée. Tes jointures blanchissent sur la lanière.

La brigadière te pose quelques questions. Tu réponds, trop vite d'abord, puis tu ralentis pour t'adapter au rythme de ses doigts sur le clavier. Ton regard balaie la pièce à la recherche d'un appui. Il ne rencontre qu'un pansement oublié au sol, près des moutons de poussière qui se sont accumulés autour d'une multiprise. Derrière l'ordinateur, tu ne distingues plus que la frange brune qui met en valeur deux yeux. Bleu électrique.

Dans un recoin de la pièce, l'horloge indique déjà midi. Deux heures que tu trembles de froid sur ta chaise. Mélodie tu as lu son prénom sur la plaque de son bureau te fait relire le procès-verbal. Tu buttes sur ces phrases qui ne sont pas les tiennes. Tu voudrais corriger les fautes. À la place, tu inspires puis tu signes. Le papier finit plié en deux dans le sac à main que tu n'as pas lâché.

En descendant la côte, tu regrettes de ne pas pouvoir te hisser aussitôt dans ta voiture, chauffage à fond, le pied sur l’accélérateur, pour mettre le plus de kilomètres possible entre cette Mélodie aux ongles parfaits et toi. Et tes rides sur le front.

Une fois rentrée, tu t'assois sur le canapé. Sur la table basse, une chaussette en taille 22 traîne encore.

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