2. Le cabanon

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Depuis l'aube, la flamme lèche obstinément la vitre du poêle. Olivia a rapproché son tabouret tout contre la chaleur, les manches de son pull tirées jusqu’aux poignets. Peu à peu, ses doigts cessent de piquer. Une pensée la traverse. Six jours depuis l'accident. Elle la repousse aussitôt d'un mouvement de la tête avant de jeter dans le feu deux bûches de chêne. Ce sont les dernières de la pile près de la remise. Il faudra qu'elle demande au village où s’approvisionner.

Le crépitement du bois recouvre peu à peu le bruit des vagues qui s’écrasent de l’autre côté de la dune.

Tandis qu’elle grignote une tranche de pain grillé, son regard s'arrête sur les portes entrouvertes. Celle de sa grand-mère ouvre sur une chambre minuscule que personne n’utilise plus. Olivia y passe parfois pour respirer un pull mité encore pendu dans l'armoire, cherchant dans la laine une odeur devenue presque imperceptible. Quand elle la retrouve, elle revoit aussitôt la voiture sur la route du marché et la main ridée de Mamie posée sur la sienne. Sur la commode, ses lunettes attendent encore sur un livre de Daphné du Maurier. Elle ne referme jamais la porte.

Plus loin, dans la chambre de ses parents, un cadre est posé sur la table de chevet. La photo les montre encore jeunes, serrés l'un contre l'autre. Ils s'étaient rencontrés pendant leur année de stage dans une banlieue parisienne qu'ils avaient tous les deux détestée. Plus tard, ils avaient obtenu une mutation dans les DOM-TOM et ne revenaient ici que l’été, les valises toujours chargées de polars.

Quant à la sienne, ce n’était qu’un couloir étroit avec deux lits superposés qu’elle partageait avec son petit-frère. Un matelas posé à même le sol pour le grand-frère.

Trois tiroirs pour cinq.

L’été, tout le monde s'entassait dans cette maison trop étroite. Le grand-frère a fini par venir moins souvent, puis le matelas par terre a disparu. Ils passaient leurs journées dehors, debout sur leurs planches de surf, à osciller entre les rouleaux, le sel collé aux lèvres, ou à somnoler dans les hamacs du jardin. Le soir, autour de la table en teck, un dîner improvisé avec ce qu'il y avait. Sa mère n'anticipait pas. Elle comptait sur la grand-mère qui n'anticipait pas davantage. Le père riait, puis proposait un digestif à la place du dessert, sachant qu’il serait le seul à en boire. Puis il lançait une discussion sur l’inéluctable érosion du rivage, parlant des marées comme d’autres parlent politique. Olivia et son frère finissaient par regarder la même cassette vidéo en boucle sur le vieux magnétoscope. Ils s'en fichaient. Ils étaient heureux.

Dehors, la pluie commence à tomber doucement. Olivia se lève pour glisser une bûche dans le poêle. Sur la baie vitrée, une buée s'est installée sans même qu'elle s'en aperçoive. La dune a disparu dans la nuit.

Debout face au tourne-disque, ses doigts parcourent les dix vinyles alignés, une collection qui n'a pas changé depuis des années. La bande-son de ses étés : Chet Baker, Joan Baez, Count Basie, Johnny Cash. Elle voudrait quelque chose de léger pour adoucir cette soirée de janvier. Elle hésite devant Johnny Cash. Sa grand-mère disait toujours que ça lui donnait envie de boire du mauvais whisky.

Finalement, elle opte pour du jazz en revoyant Mamie enfoncée dans son rocking chair, les yeux rivés sur le fil coloré qui pendait de ses aiguilles à tricoter. Tu me mettrais quelque chose de velouté ?

Du bout des doigts, Olivia saisit le disque noir, le dépose avec délicatesse sur la platine. Il craque doucement avant que les notes ne s’élèvent dans la pièce.

— Velouté, comme tu aimes, murmure-t-elle pour elle-même.

Du bout de l'index, elle suit le tracé de sa cicatrice, du bas de l’œil droit jusqu'à la commissure de la lèvre. Déjà, elle s'estompe. Mais à la lumière de la flamme, le rouge paraît plus vif.

Son regard se pose sur le porte-clés à l'effigie de la Polynésie française qui dépasse du vide-poche. Soleil d'or, vagues d'azur, et la pirogue rouge qui continue de voguer.

Demain, juste avant l'aube, sa Peugeot 206 la mènera jusque là-bas. Elle essuie ses paumes moites sur ses cuisses. Son amie l’attend.

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