3. Nonna

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Des visiteurs bavardent devant la machine à café pendant que les infirmières traversent le hall d’un pas rapide. Olivia espérait ne plus remettre les pieds ici. Le bruit de l’ascenseur lui serre brièvement l’estomac. Deux ans plus tôt, elle avait fini par connaître ce trajet par cœur. Au bout du couloir bleu l’attend toujours cette odeur de transpiration aseptisée.
Elle cherche du regard le numéro de chambre que lui a indiqué Barthélémy la veille. Quelques portes plus loin, il est là. Sa main s'attarde un instant sur la poignée. Puis elle pousse la porte. Le bip régulier du monitoring accompagne le passage silencieux des voitures derrière la vitre.

Son amie est là, allongée sur le lit, un drap relevé jusqu’en haut du buste. Un tube remonte le long de son bras droit ; le sparadrap plisse légèrement la peau. Des hématomes jaunes, presque verdâtres, marquent le côté gauche de son visage ; sa pommette est encore un peu gonflée. Quelqu’un a ramené ses cheveux derrière sa nuque. Elle ne se ressemble plus.

Olivia n’a pas quitté son manteau. Son sac toujours serré contre elle, elle hésite avant de s’approcher. Près de Nonna, le crissement des freins revient. Puis le choc, sourd.

— Je suis désolée d’avoir mis autant de temps…

Sa phrase meurt dans le silence de la chambre.

Derrière elle, une voix s'élève.

— Pardon, mademoiselle, je ne voulais pas vous faire sursauter.
Ce n’est qu’une infirmière. Rapide, concentrée, déjà ailleurs. Les jambes légèrement repliées sous sa chaise, Olivia la laisse vérifier les constantes de Nonna.

— C'est bien qu'elle ait un peu de visite.

Olivia répond par un sourire fragile et l’infirmière repart.

Sa peau sur celle de Nonna, elle ne sait plus très bien ce qui distingue leurs deux mains. Près d’elle, le bip continue.

Et déjà, elle est dans le couloir.

Sous la lumière blanche du néon, l'infirmière qu'elle a croisée tout à l'heure la fixe d'un drôle d'air.

— Tout va bien mademoiselle ?

La gorge sèche, Olivia secoue la tête.

— Oui, tout va bien.

Elle fait demi-tour pour récupérer son manteau resté dans la chambre. Son sac glisse au sol et les clés s’éparpillent dans un bruit mat. Olivia se fige. Le bip continue. Régulier. Elle ramasse rapidement ses affaires avant de rejoindre les escaliers. Une fois dehors, elle déverrouille le cadenas de son vélo les mains tremblantes. Elle pédale trop vite, les larmes coulant à l’horizontale sur ses joues rougies par l’air glacé.

Elle dira que c'est à cause du vent.

Devant le Siméon, Olivia aperçoit Barthélémy à travers la vitre embuée. Dans la pénombre de la salle, il remet les chaises au sol. Elle attend quelques secondes devant la porte avant qu’il ne relève enfin la tête.

— Je te fais un petit café ? demande-t-il en lui ouvrant.

Olivia acquiesce vaguement. Barthélémy attrape une tasse. Il tapote deux fois sur le côté du percolateur avant d’appuyer sur le bouton.

— Tu fais ça à chaque fois ?

— Oui.

— Et ça marche ?

Barthélémy hausse les épaules.

— Pas vraiment.

Le percolateur tousse avant de se mettre en route.

— Et voilà un petit café dans sa culotte !

— Ça t’arrive de rester sérieux plus de deux minutes ?

— Non.

Le regard d’Olivia s'arrête sur une ardoise située juste en haut de la machine à café. Elle peine à déchiffrer l'écriture ramassée, en patte de mouche.

Bar fermé jusqu'à nouvel ordre.

Elle relit plusieurs fois, pour être sûre.

— Tu fermes le bar ?

— Oui. Je sais même pas comment on a fait pour tenir la semaine dernière.

— Oui, mais on a réussi.

— On tournait au déni complet et au café, je te signale.

Du bout de sa cuillère, Olivia écrase le sucre sur la soucoupe.

— On n'est plus que deux, continue Barthélémy en l'observant avec insistance.

Elle baisse les yeux.

— Je sais, murmure-t-elle enfin, les deux mains serrées autour de son café.

Pendant quelques secondes, aucun des deux ne parle.

Elle déteste imaginer cet endroit — d'ordinaire si vivant — complètement déserté. Les programmes oubliés sur le comptoir, l’odeur sucrée du hall, les conversations qui débordent jusque sous les voûtes.

C’est sa grand-mère qui lui a fait découvrir le Siméon la première fois. Lasse de la voir enfermée dans sa chambre depuis des semaines, elle l'avait forcée à la suivre.

— Je t'emmène voir un film au cinéma. Tu verras, c'est très beau.
Après une demi-heure passée à masquer sa cicatrice avec du fond de teint, Olivia avait fini par accepter. Assise dans la pénombre, elle avait regardé les faisceaux de lumière traverser la salle, la vie d'un autre sur l'écran. Et, pour la première fois depuis longtemps, elle avait cessé de penser à la sienne.

— Pourquoi t'as descendu les chaises alors ? demande-t-elle, presque agressive.

Barthélémy lève un sourcil :

— Les gens pourront toujours s'asseoir et discuter... C'est juste qu'il n'y aura personne pour les servir.

— C’est nul.

— Tu crois quoi ? Ça me saoûle autant que toi de fermer le bar. Mais on n’a pas le choix.

Il se racle la gorge avant d’ajouter plus doucement.

— Ils s'en remettront.
— Bon, tu veux que je m'occupe de quoi ce matin ?
— Tu peux checker le son et l'image de la cabine ? J'ai la playlist de ce soir à vérifier.

Elle hoche la tête en balayant la pièce du regard, trouvant soudain quelque chose de funèbre à cette église qui a abandonné les prières depuis longtemps. Sur le mur rouge destiné aux affiches de la semaine, Barthélémy a déjà installé celles de la rétrospective d’Hitchcock à venir.

— T’as encore mis Vertigo partout…

— Je prépare les gens à devenir meilleurs.

— J’espère qu’il y aura plus de monde que pour ton truc japonais, là.

Barthélémy relève aussitôt la tête.

— Ah non, commence pas.

— Trois spectateurs, Barthé.

— Quatre.

— En comptant le monsieur qui s’est endormi au premier rang ?

— Il regardait avec les yeux fermés.

— Bien sûr.

— Qu’est-que tu veux, j’y peux rien moi si les gens préfèrent payer douze balles pour regarder des types en collants sauver la planète.

Olivia laisse échapper un sourire malgré elle avant de secouer la tête.

— T’es désespérant.

— Bon, on s’y met ?

D'un geste sûr, Olivia attrape une chaise et la retourne sur une table. Une deuxième. Une troisième.

Barthélémy ne dit rien tout de suite.

Une quatrième.

Une main se pose alors sur son poignet pour l'arrêter.

— Olivia…

Elle relève les yeux vers les chaises retournées, l'ardoise, le bar désert. Puis le visage de Barthélémy.

— Tu peux t’occuper de la cabine ? lui demande-t-il doucement.

— Ah merde. La cabine.

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